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 Instant de vie  Romance

Six jours par semaine.

Eric Aspard

Eric Aspard

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256 voix

Bonjour, bonjour, bonjour.

Vous pouvez m’appeler Mademoiselle... Oui, parfaitement, parce que je suis actrice, ou comédienne si vous préférez. C’est un privilège de la profession et c’est même pour ça que j’ai quitté l’enseignement. Sinon, vu que je ne me suis jamais mariée, on dirait de moi aujourd'hui que je suis une vieille fille, quelle honte.
N’allez pas trop vite conclure que je mène, ou ai mené, une vie de débauche. Vous avez beau me surprendre en plein deuil, c’est tout le contraire.

Du temps où j'étais jeune fille, je n'étais pas vraiment dévergondée. Mes parents, d'ailleurs, ne l'auraient pas permis. Mon éducation avait été confiée à la Très Sainte Eglise Catholique Apostolique et Romaine. L’école m'enseignait la morale et les bonnes manières, la couture et la gymnastique, accessoirement le français et les maths mais surtout l'édifiante vie de Jésus.
Les garçons ne faisaient pas partie de l'instruction de base, sinon qu’il fallait s’en méfier, et surtout ne rien leur accorder, quelle que soit leur façon de le demander.

J’avais bien appris et retenu ma leçon. Mes parents étaient fiers de moi, même si, après mon entrée dans la vie active, ils commençaient vaguement à s’inquiéter que je n’aie personne à leur présenter.

D’où leur stupéfaction quand, un soir de février, j'arrivai chez moi, enfin chez eux, aux bras de Joseph.
Celui-ci se présenta fort élégamment, puis informa qu’il me raccompagnait suite à un léger problème.
J’étais tombée en sortant de l’école où j’enseignais. Il m’avait aidé à me relever et gentiment proposé de me raccompagner. Rien que de très normal.
Je le remerciais de son aide tout en regrettant qu’il ne m’ait pas évité le ridicule.
— Allons donc, quelqu'un qui choit ne fait rire que les malotrus, répliqua-t-il.

J’annonçais à ma mère que je comptais abandonner les talons aiguilles, incompatibles avec les grilles des arbres.
Mon père proposa au garçon qui m'avait aimablement aidée un petit verre bien mérité.
Je n’étais pas mécontente que mon sauveur, au si charmant sourire, s’attarde un peu.

Je grimpais les escaliers quatre à quatre et me changeais à la va-vite, mais cela prit trop de temps. Je descendis tout juste pour entendre mon père :
— Alors à samedi, monsieur Varsidon, on est d'accord, vers midi trente.
Par la porte encore entrebâillée, j'entrevis un petit geste amical.
Un très vague espoir naquit en moi.

Mon père paraissait content d’avoir invité ce jeune homme à déjeuner. Avec son fameux sourire en coin, il nous dit qu’il l’avait trouvé courtois, affable, bien mis de sa personne et usant d’un vocabulaire recherché, ce qui n’est pas si courant de nos jours.

Naturellement, pour ce premier samedi, le repas fut fortement amélioré. La sole en chaud froid de Curnonski remplit à merveille sa fonction. Tout le monde s'enthousiasma, si bien que Papa proposa, pour le samedi suivant, de se retrouver autour d'un canard Vasco de Gamma.

Ça ne faisait que commencer. Conquis par Joseph, mes parents redoublèrent d'hospitalité. Je me souviens encore du saumon farci Brillat-Savarin, du coq au vin de Pomerol, de la poitrine de veau de Gascogne, du pintadeau Marco Polo, sans oublier la succulente langouste moscovite. Recettes tirées uniquement de l'ouvrage de Raymond Oliver dont Joseph nous avait annoncé la publication.
Pendant plusieurs mois, celui que nous appelions tous désormais par son seul prénom partagea notre table du samedi midi.

« Plaisant, discret, courtois, que demander de plus à un jeune homme de qualité ? » C'était devenu la rengaine de ma mère.
Mais mon père commençait à trouver que le temps s’étirait et ne voyait pas ce qui empêchait « ce » jeune homme de se déclarer.

La terrible réponse arriva par la bouche de l'oncle Alphonse. Celui-ci, ayant partagé quelques ripailles avec nous, n'avait pas été convaincu par l'attitude de notre invité. Avec d’infinies précautions, il nous avoua en avoir parlé à un détective privé de ses connaissances et les résultats de l'enquête nous pétrifièrent.

Monsieur Varsidon Joseph était marié et père de deux enfants, qu'il élevait fort correctement avec son épouse. Par ailleurs, aucun indice ne pouvait laisser supposer que ce monsieur avait une ou des maîtresses.

C'était à n'y rien comprendre. Ce Varsidon sortit définitivement de notre maison et de nos conversations.

J’attendis mes premières grandes vacances pour me rendre un samedi chez lui. Non seulement il fut content de me voir, mais comprit vite dans quelle confusion il nous avait installés avec sa disponibilité et ses visites hebdomadaires.
Je dus lui avouer aussi que j’ignorais tout des hommes et il se débrouilla sur-le-champ pour m’aider à combler cette lacune. Toute ma vie se joua à ce moment-là.

Joseph s’entendait à merveille avec sa femme et ils s’étaient laissé à chacun un jour par semaine sur lequel l’autre n’avait aucun droit de regard. Il ne savait absolument pas ce que faisait sa femme de ses dimanches, de même qu’elle ignorait tout de ses samedis. Moi, pendant plus de quarante ans, mes samedis furent très occupés.

Ne pas avoir d’enfants, ça ne m’a pas manqué. J’ai échappé aux réveils en sursaut, aux cauchemars, à la rougeole, aux oreillons, aux crises d’ados, au syndrome de rejet et probablement à plein d’autres choses.

Ne pas avoir un homme en permanence à la maison, ne pas avoir à m’occuper de ses chaussettes quand elles s'éparpillent, à lui remonter le moral quand ça va vraiment trop mal, à lui passer le marteau quand il bricole ou à l'écouter quand il n'a rien à dire, j’y ai échappé aussi, et peut-être à ses ronflements.

Avec six jours complètement libres par semaine, j’ai eu une existence fantastique et fidèle, avec quand même quelques petits extras... bien agréables.
Ne pas être contrainte aujourd’hui, face à son cercueil, d’extérioriser mon chagrin pour la galerie, c’est aussi un privilège.

Au revoir Joseph, tu auras occupé toute ma vie... ou presque.

Et puis, tu m’as encouragée à me lancer sur scène. Grâce à toi, je suis devenue comédienne.

Vous pouvez m’appeler Mademoiselle...

en compét' !

256 VOIX


CLASSEMENT Très très courts

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Pour poster des commentaires,
Bertrand
Bertrand · il y a
un amant sans les
inconvénients et la routine
d'un mari
un court qui laisse
toute sa liberté
au personnage^^+5
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Storia
Storia · il y a
Elle a tout compris, cette demoiselle! Un bon moment de lecture +4 !
Si vous avez une minute, je vous invite à lire '' la voisine du quatrieme '' merci d'avance
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Alice
Alice · il y a
trop bien !
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Rtt
Rtt · il y a
Super Eric, amusant, coquin, bien écrit, tout ce qui nous rend le vie bien plus agréable que la messe!
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Gail
Gail · il y a
Chapeau Mademoiselle !
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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Merci pour elle.
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Marie
Marie · il y a
Spirituel et fin ! Une agréable lecture.
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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Merci Marie.
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Scribouille
Scribouille · il y a
A la fois poétique, délicieusement drôle, j'aime beaucoup ce texte et l'esprit positif de Mademoiselle qui sait prendre le meilleur de la vie.
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Fatie
Fatie · il y a
QUel bel esprit libertaire ! mes voix!
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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Bel esprit, j'aime bien.
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Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Ce parcours de femme raconté sur un ton très agréable se lit avec plaisir, j'ai passé un bon moment avec cette demoiselle à l'esprit libre très moderne, mes votes Éric et à bientôt !
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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Mademoiselle est ravie. Merci pour elle.
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Violette
Violette · il y a
Une histoire d'une femme moderne ! Le plaisir sans les contraintes.......
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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Ce qui est judicieux, c’est de se dire que ç'aurait pu être pire.
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