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Six jours par semaine.

Eric Aspard

Eric Aspard

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288 voix

Bonjour, bonjour, bonjour.

Vous pouvez m’appeler Mademoiselle... Oui, parfaitement, parce que je suis actrice, ou comédienne si vous préférez. C’est un privilège de la profession et c’est même pour ça que j’ai quitté l’enseignement. Sinon, vu que je ne me suis jamais mariée, on dirait de moi aujourd'hui que je suis une vieille fille, quelle honte.
N’allez pas trop vite conclure que je mène, ou ai mené, une vie de débauche. Vous avez beau me surprendre en plein deuil, c’est tout le contraire.

Du temps où j'étais jeune fille, je n'étais pas vraiment dévergondée. Mes parents, d'ailleurs, ne l'auraient pas permis. Mon éducation avait été confiée à la Très Sainte Eglise Catholique Apostolique et Romaine. L’école m'enseignait la morale et les bonnes manières, la couture et la gymnastique, accessoirement le français et les maths mais surtout l'édifiante vie de Jésus.
Les garçons ne faisaient pas partie de l'instruction de base, sinon qu’il fallait s’en méfier, et surtout ne rien leur accorder, quelle que soit leur façon de le demander.

J’avais bien appris et retenu ma leçon. Mes parents étaient fiers de moi, même si, après mon entrée dans la vie active, ils commençaient vaguement à s’inquiéter que je n’aie personne à leur présenter.

D’où leur stupéfaction quand, un soir de février, j'arrivai chez moi, enfin chez eux, aux bras de Joseph.
Celui-ci se présenta fort élégamment, puis informa qu’il me raccompagnait suite à un léger problème.
J’étais tombée en sortant de l’école où j’enseignais. Il m’avait aidé à me relever et gentiment proposé de me raccompagner. Rien que de très normal.
Je le remerciais de son aide tout en regrettant qu’il ne m’ait pas évité le ridicule.
— Allons donc, quelqu'un qui choit ne fait rire que les malotrus, répliqua-t-il.

J’annonçais à ma mère que je comptais abandonner les talons aiguilles, incompatibles avec les grilles des arbres.
Mon père proposa au garçon qui m'avait aimablement aidée un petit verre bien mérité.
Je n’étais pas mécontente que mon sauveur, au si charmant sourire, s’attarde un peu.

Je grimpais les escaliers quatre à quatre et me changeais à la va-vite, mais cela prit trop de temps. Je descendis tout juste pour entendre mon père :
— Alors à samedi, monsieur Varsidon, on est d'accord, vers midi trente.
Par la porte encore entrebâillée, j'entrevis un petit geste amical.
Un très vague espoir naquit en moi.

Mon père paraissait content d’avoir invité ce jeune homme à déjeuner. Avec son fameux sourire en coin, il nous dit qu’il l’avait trouvé courtois, affable, bien mis de sa personne et usant d’un vocabulaire recherché, ce qui n’est pas si courant de nos jours.

Naturellement, pour ce premier samedi, le repas fut fortement amélioré. La sole en chaud froid de Curnonski remplit à merveille sa fonction. Tout le monde s'enthousiasma, si bien que Papa proposa, pour le samedi suivant, de se retrouver autour d'un canard Vasco de Gamma.

Ça ne faisait que commencer. Conquis par Joseph, mes parents redoublèrent d'hospitalité. Je me souviens encore du saumon farci Brillat-Savarin, du coq au vin de Pomerol, de la poitrine de veau de Gascogne, du pintadeau Marco Polo, sans oublier la succulente langouste moscovite. Recettes tirées uniquement de l'ouvrage de Raymond Oliver dont Joseph nous avait annoncé la publication.
Pendant plusieurs mois, celui que nous appelions tous désormais par son seul prénom partagea notre table du samedi midi.

« Plaisant, discret, courtois, que demander de plus à un jeune homme de qualité ? » C'était devenu la rengaine de ma mère.
Mais mon père commençait à trouver que le temps s’étirait et ne voyait pas ce qui empêchait « ce » jeune homme de se déclarer.

La terrible réponse arriva par la bouche de l'oncle Alphonse. Celui-ci, ayant partagé quelques ripailles avec nous, n'avait pas été convaincu par l'attitude de notre invité. Avec d’infinies précautions, il nous avoua en avoir parlé à un détective privé de ses connaissances et les résultats de l'enquête nous pétrifièrent.

Monsieur Varsidon Joseph était marié et père de deux enfants, qu'il élevait fort correctement avec son épouse. Par ailleurs, aucun indice ne pouvait laisser supposer que ce monsieur avait une ou des maîtresses.

C'était à n'y rien comprendre. Ce Varsidon sortit définitivement de notre maison et de nos conversations.

J’attendis mes premières grandes vacances pour me rendre un samedi chez lui. Non seulement il fut content de me voir, mais comprit vite dans quelle confusion il nous avait installés avec sa disponibilité et ses visites hebdomadaires.
Je dus lui avouer aussi que j’ignorais tout des hommes et il se débrouilla sur-le-champ pour m’aider à combler cette lacune. Toute ma vie se joua à ce moment-là.

Joseph s’entendait à merveille avec sa femme et ils s’étaient laissé à chacun un jour par semaine sur lequel l’autre n’avait aucun droit de regard. Il ne savait absolument pas ce que faisait sa femme de ses dimanches, de même qu’elle ignorait tout de ses samedis. Moi, pendant plus de quarante ans, mes samedis furent très occupés.

Ne pas avoir d’enfants, ça ne m’a pas manqué. J’ai échappé aux réveils en sursaut, aux cauchemars, à la rougeole, aux oreillons, aux crises d’ados, au syndrome de rejet et probablement à plein d’autres choses.

Ne pas avoir un homme en permanence à la maison, ne pas avoir à m’occuper de ses chaussettes quand elles s'éparpillent, à lui remonter le moral quand ça va vraiment trop mal, à lui passer le marteau quand il bricole ou à l'écouter quand il n'a rien à dire, j’y ai échappé aussi, et peut-être à ses ronflements.

Avec six jours complètement libres par semaine, j’ai eu une existence fantastique et fidèle, avec quand même quelques petits extras... bien agréables.
Ne pas être contrainte aujourd’hui, face à son cercueil, d’extérioriser mon chagrin pour la galerie, c’est aussi un privilège.

Au revoir Joseph, tu auras occupé toute ma vie... ou presque.

Et puis, tu m’as encouragée à me lancer sur scène. Grâce à toi, je suis devenue comédienne.

Vous pouvez m’appeler Mademoiselle...

288 VOIX

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Pieuvre à plumes
Pieuvre à plumes · il y a
Bien aimé, c'est joliment écrit, tout en légèreté...
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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Merci, je me sens plus léger.
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Soseki
Soseki · il y a
je n'ai pas découvert ce texte à temps....il n'est jamais trop tard pour bien faire .....et j'ai eu une lecture bien agréable de l'histoire d'une vie de femme libre ....
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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
C'est vrai que la liberté, c'est une denrée très difficile à apprivoiser. Attention à la DLC.
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Soseki
Soseki · il y a
Oui, :-))
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Anonymous71
Anonymous71 · il y a
Une belle histoire, joliment contée!
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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Merci, merci.
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Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
J'ai lu et voté pour votre joli TTC, Eric, mais pressé par le temps je n'ai pas commenté. Je dois dire que vous m'avez procuré un grand plaisir de lecture. Cette femme, élevée dans la bien pensance, fini par vivre sa vie en se libérant des tabous. Cinq jours par semaine pour se consacrer à son activité d'enseignante et le samedi pour la gaudriole. Il faut bien que le corps exulte comme dirait Brel ! C'est extra aurai ajouté Léo Ferret !
Mon sonnet Pétrole, que vous avez apprécié est en finale. Irez-vous lui rendre une seconde visite ? http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole

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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
C'est vrai aussi que j'ai pris du plaisir à l'écrire, mais cette femme qui n'est pas obligée d'écouter un homme quand il n'a rien a dire,...allons, ça n'arrive jamais.
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Barbara Duchet
Barbara Duchet · il y a
j'avais soutenu ce texte et suis déçue de voir qu'il n'est pas en finale. Si jamais l'envie vous dit de venir soutenir ma nouvelle "La descente" pour cette finale, j'en serais ravie. Mais comme je ne suis pas qu'un concours, n'hésitez pas à pousser la porte de mon univers, mes autres écrits vous offrent leurs mots. Bonne journée !
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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Merci, moi aussi j'ai été un peu déçu, mais ...
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Christiane Sergent
Christiane Sergent · il y a
belle écriture ,légère et belle. Sujet traité avec finesse et humour .Lecture attrayante de part son thème admirablement bien étudié A retenir
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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Merci c'est (un peu) trop.
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Claudine Brossard Marchal
Claudine Brossard Marchal · il y a
Le mot clé HUMOUR me convient beaucoup mieux que celui que ce site proposait avant : romance ??? Beaucoup de lecteurs de "romances" avaient dû être déçus, peit-être choqués. Ce texte, qui m'a beaucoup amusée figure maintenant en bonne place.
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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
C'est vrai que j'ai signalé une erreur une fois que les jeux étaient faits, au moins en ce qui me concerne. Je plains sincèrement les shortiens avides de romances qui se sont fadés mon texte, surtout s'ils n'ont pas d'humour.
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Merlin28
Merlin28 · il y a
Sympa cette récréation...
Eric ma balade entre deux mondes est en finale et a besoin de ton soutien

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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Merci pour le sympa. J'attends un peu de temps pour re-rentrer dans le jeu pour tout le monde.
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Délicieuse organisation (pour celles qui l'acceptent)
Texte plaisant et plein d'humour, mes voix !

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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Merci pour l'humour, et pour vos voix...
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Francis Hop
Francis Hop · il y a
Tous les samedis ? Oh non ! Plus moyen de regarder la télé peinard, en vidant quelques canetes avec les potes. Bien triste histoire.
Mes pleurs accompagnent mes voix.

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Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Je suis ravi de ce commentaire. Je ne sais pourquoi le comité de lecture a classé mon chef d'oeuvre à la rubrique romance. Je ne peux donc que décevoir les chercheurs d'attendrissement, alors que ceux qui ont envie de se marrer, non. Me voilà flatté.
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