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Shoefiti

Corelli

Corelli

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179 voix

Ni Brooklyn ni Wooloomooloo, juste un petit village français; juste un petit garçon seul qui regarde le ciel. Les wagons de ses rêves suivent les rails des lignes téléphoniques. Il ne se passe rien dans ce petit village français, il ne se passe rien dans la vie de ce petit garçon seul.

Jusqu’à cet ultime jour d’école où il découvre au réveil une chose tant inouïe qu’il se hâte pour la 1ère fois au dehors cartable au dos, sourire aux lèvres pour la 1ère fois aussi. Quelques foulées plus tard, il stoppe à l’aplomb du câble électrique de la grand’rue, au pied de la mairie, le cou en arrière à tomber plat dos.

Suspendues, remuant parfois pour faire croire qu’elles sont vivantes, elles restent là, la gauche, la droite, unies par deux lacets. L’enfant rit alors comme un enfant. Il rit et saute sous cette mystérieuse paire de baskets en toile verte perchée tout là-haut, si haut qu’il ne peut taper dessus pour la faire tournoyer telle une pinata. Il scrute ce mobile "caldérien" sans comprendre, captivé par l’étoile qui orne les chaussures, et fait alors un vœu.

Personne ne porte ce genre de souliers dans le bourg. Les paysans d’ici ont des godillots et lui ne met que des sandales. Durant les heures de classe, il songe. A qui sont-elles? Comment ont-elles atterri sur le fil de ce village perdu? Pourquoi? Pas l’once d’une réponse en rentrant à la maison où l’attend sa mémé. Pourtant le môme s’est assis longtemps sur la terre sèche à observer les aériennes semelles. Une fois elles se sont rejointes, on aurait dit une bouche lui souriant. Un ange gardien funambule les aura lancées là pour lui.

Nulle grasse matinée en ce début de vacances, l’écolier libéré pousse des deux mains les volets défraîchis. Une 2nde paire de baskets pend près de la verte! La nouvelle apparition, bleue, porte une marque stellaire identique. Qu’y a-t-il donc sur l’étoile de la verte?

Il se rue dans la rue. Un F trône au centre des cinq branches. Un F noir façon graffiti. Qui a bien pu grimper écrire ça? A son avis, il n’y a pas d’échelle assez grande, pas même celle des pompiers de la ville voisine. L’imagination de l’enfant ainsi captée, il ne trouve pas d’autre occupation que ramasser et lancer des cailloux, assis toute la journée en tailleur au bord de la grand’rue, la tête inclinée imitant les pigeons qui picorent les cailloux, croyant à des bouts de pain. Au moins le gamin ne s’ennuie plus. Il compte désormais deux amis qu’il nomme Peter Pan et Tintin. Moult histoires en trio à inventer.

Jamais il ne s’est si vite endormi afin de rêver et découvrir dès l’aube le câble électrique sous sa fenêtre. Ce doit être ça, trouver un cadeau au pied du sapin. Youpi! Des pompes rouges jouxtent les vertes et les bleues, ces dernières arborant un R sur le côté. Il cherche des mots débutant par FR. Le petit Jésus lui envoie un message à décoder. Muni de pain sec aujourd’hui, il file l’émietter pour les oiseaux qui roucoulent sur le toit de la mairie.

Le rituel contemplatif égrène joyeusement la semaine estivale. Le fil téléphonique semble une guirlande multicolore de Noël qui somnole sous le soleil de plomb et danse dans la brise, dès la fraîcheur revenue. Sa pléiade de potes s’appelle D’Artagnan, Spiderman... Tant d’aventures rocambolesques animent la tête du garçonnet métamorphosé, aux anges. D’autres lettres précisent l’énigme.

Le 8ème matin derrière les volets, un i est apparu sur les baskets blanches de la veille. Celles du jour ajoutent du jaune à la mystérieuse suspension, devenue chère et familière. Le gosse solitaire est riche de ce trésor unique dont il cherche l’origine. Au fond quelle importance. Il a deviné le sens des lettres taguées. Vivement demain la confirmation.

Hélas à l’aube, déception. Certes le C sur les chaussures jaunes est bien la lettre imaginée, mais pas de 9ème paire. Il court haleine coupée sous le cortège de semelles qui le salue, pareil à hier. Il refuse que les surprises quotidiennes s’arrêtent. Peut-être demain? Après tout le dimanche, le petit Jésus se repose. Oui ce doit être ça. C’est l’heure de la messe, mémé l’appelle.

Tracassé cette nuit-là de ce qu’il découvrira ou pas demain lundi, il ne trouve pas le sommeil. Au 12ème coup du clocher, il se lève fiévreux et plisse les yeux entre deux lames du volet de bois. Soudain écarquillés, ses yeux n’en perdent pas une miette dans l’entrebâillement des persiennes. Un drôle de spectacle se déroule au clair de lune, parfumé de lavande.

Au signal de minuit, chaque lacet se dénoue sous l’action de doigts invisibles. Pourtant les baskets ne chutent pas sous la gravité, non, elles forment une ronde et se mettent à swinguer, valser, sautiller devant le rideau bistre d’un ciel de juillet serti d’étoiles. Sous le regard émerveillé d’un enfant rêveur qui applaudit accoudé à sa balustrade, les souliers colorés s’alignent par deux dans le même sens et reprennent l’ordre initial. Huit étoiles gravent son prénom au fronton de la nuit. L’encre noire devient broderie d’or qui scintille en feu d’artifice.

A la verticale de chaque paire, une silhouette en pointillé enfile les baskets. Il reconnait D’Artagnan - drôle de mousquetaire en chaussures de sport - et toute la clique. Les personnages en file indienne agitent la main en direction de leur copain pour un dernier salut, puis marchent sur la pointe des pieds vers la voie lactée qui les emporte en un ballet de Fantasia, au coeur de la nuit magique. Le souffle de leurs pas légers murmure encore «crois en tes rêves». Adieu mes amis, je ne vous oublierai jamais. L’oeil brûle, le nez coule. L’enfant clôt les volets sur sa mélancolie.

Le câble nu balance devant la mairie. Le petit garçon shoote dans les cailloux gris quand, au loin, dans l’aura ondulante du midi, il distingue huit silhouettes connues, reconnues, totalement réelles. Ses amis retrouvés crient son prénom. Ne plus rien chercher à expliquer puisque son vœu est exaucé. Une farandole de pieds en baskets court vers lui. Viens jouer avec nous Frédéric!

Croire en ses rêves.

179 VOIX

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Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Un récit porteur d'espoir et très poétique
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Corelli
Corelli · il y a
je vous remercie
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Marie No
Marie No · il y a
Très jolie invitation au rêve ! Et la fin donne un grand sourire, on est heureux pour Frédéric. Et le message "croire en ses rêves" est si juste et important !
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Corelli
Corelli · il y a
merci bien, bons rêves à vous
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Brel a chanté : Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d'une possible fièvre
Partir où personne ne part... J'ai l'audace de rajouter à ce couplet... Partir, en bottes ou en baskets, qu'importe si la destination est le rêve. Vous avez mes voix !

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Corelli
Corelli · il y a
oui quelle chanson magnifique et poignante. Merci bcp pour cette évocation et le vote!!!
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Lionel Renaud
Lionel Renaud · il y a
Croire en ses rêves, croire en son étoile, croire en soi, il n'y a qu'un pas à faire, en baskets ou en escapins, en sabots ou en mocassins, en tongs ou pieds nus. Merci très chère.
Lio

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Corelli
Corelli · il y a
et coucou Lio! Quel joli commentaire, c'est toi qui aurais du écrire....
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Petit soleil
Petit soleil · il y a
Vous m'avez fait rêver. Une chute bourrée d'émotion et une très belle imagination. Bravo. A bientôt, si le coeur vous en dit.
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Corelli
Corelli · il y a
merci bcp!
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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
une histoire très touchante qui revisite le fond de mon enfance. Mes votes émerveillés.
De votre côté n'hésitez pas à aller voir ma princesse en finale également et la soutenir si vous l'aimez bien à l'adresse royale suivante:
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-aux-grands-pieds
Merci d'avance

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Corelli
Corelli · il y a
merci bcp.
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Rtt
Rtt · il y a
Il y a du Petit Prince dans cette belle histoire si bien écrite mes 5 votes et mon sourire
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Corelli
Corelli · il y a
ah merci bcp!
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une belle histoire poétique et souriante pour apprivoiser un enfant.
J'aime beaucoup et je vote.
Et je vous invite à chausser les Baskets de sept lieues du petit Pierre, vous aurez de belles surprises au pays des mots.
Merci par avance, Pierrot a besoin de soutien.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-baskets-de-sept-lieues

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Corelli
Corelli · il y a
merci, Pierre a mon vote
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Sophie T.
Sophie T. · il y a
L'hémisphère se mobilise ! Bises.
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Corelli
Corelli · il y a
merci bcp Sophie!
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El Did
El Did · il y a
Et un vote de l'hémisphère sud, un !
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Corelli
Corelli · il y a
merci bcp Didier!
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