Hel

Hel

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236 voix

La nuit, j’écris des poèmes à Peggy. Des poèmes à l’eau de pluie que je cache sous mon lit. Des poèmes en vrac et en morceaux. Faudrait pas que Maman tombe dessus, faudrait pas ça non. Faudrait plutôt que j’en fasse des avions de papier blanc laitier et que je les envole loin au-dessus des lignes qui s’ébattent depuis les pylônes et dessinent des sortes de portées dans le ciel. Parfois quand je les fixe, je vois des notes qui dansent dessus. Mais de ces poèmes je compte bien faire tout autre chose en vérité...

Parfois j’essaie juste d’écrire Peggy, de l’écrire exactement pour que jamais elle ne s’efface et que toujours je me rappelle. Parce que je sais qu'on peut perdre des morceaux. Et parce que je veux garder cette brûlure intacte à l’intérieur de mon ventre. Celle de sa voix quand elle raconte, une voix cassée, voilée par le tabac et tabassée par la vie, parce que je crois qu’elle a une voix comme ça Peggy.

Peggy a le teint blanc très blanc presque transparent, blanc du blanc des avions que je voudrais envoler pour elle, les cheveux roux très roux, et comme des éclats de mousse spongieuse autour des pupilles, aussi des milliards de milliers de millions de petites constellations qui partent de sous les yeux jusqu’au menton, et puis qui dès que le soleil de printemps se ramène, courent encore de son cou jusqu’à la naissance de ses seins. Des seins larges et épanouis qui font comme ces pierres de bords de mer où l’on aime à se poser. Des seins qui doivent déborder des mains qui les saisissent, comme j’aimerais en avoir aussi, et Peggy dit que ça viendra, et Maman aussi. Peut-être que les petites étoiles s’étalent encore en dessous et bien plus loin. Peggy est belle. Peggy est ronde ici, et élancée autour de là.

Avec Maman elles se disent amies, elles se présentent comme ça quand on demande. On est un curieux qui aime savoir. Amies c’est drôle, quand on voit comme elles se regardent quand elles se parlent, quand on perçoit comme elles se frôlent.

Parfois Peggy m’attrape le menton quand je passe à côté, elle plante ses yeux de mousse spongieuse dans les miens, et je me sens comme un glacier, liquide dans le profond, et avec quelque chose qui se fissure, et qui éclate, et puis aussi quelque chose qui m’entraîne sous des eaux que je ne sais pas, quelque chose dont je voudrais qu’elle dure et dure encore, et m’emporte à jamais à la fois. Elle fait ça quand je lui parais triste, quand je tourne en rond dans le salon, quand je ne sais plus quoi faire de moi, de mes mains et de mes bras. Parfois elle ajoute des mots à ce geste, des mots qui appellent à saisir tout et rien à la fois. Elle dit des choses comme ça, de saisir et saisir encore, que si on a l’instinct des premières fois avec ce quelque chose de réjoui dans le cœur, on ne sait jamais quand seront les dernières. Que je dois pas avoir peur, et sortir, et saisir le monde.

Je crois que ce n’est pas vraiment à moi qu’elle parle, mais à ses regrets, de n’avoir pas su quand viendraient certaines de ses dernières fois.

Elle déroule souvent la même histoire qui appartient à un bout de sa vie, de ces longs mois qu’elle a passés dans des îles du nord, de l’eau, l’eau qui va et vient et dort, du contact de l’eau au contact de son corps, des mouvements du corps et de l’eau mêlée, et des grandes vagues qui vous emportent tout comme ça.

Peggy est belle. Peggy est forte.

Tous les matins, elle profite de chaque rayon sur la grande terrasse. Et ses mains et ses bras se hissent et se tendent au plus haut qu'on dirait qu'elle essaie de décoller. Mais c'est juste pour détendre le corps, et elle reste à peindre là des heures et des heures et fixer sur des toiles les lueurs du jour.

Tous les matins, sans couvrir rien, en prière au soleil ou à on ne sait quoi d’indicible qui se tient là dans la ligne d’horizon et qu'elle réussit à attraper pour coller sur ses tableaux qui ne sont pas que des tableaux, qui sont aussi des histoires, de pieds et de jambes qui galopent et jouent à saute-mouton dans les nuages, qui font des pointes et des entrechats au nez du vent, et bien d'autres choses encore.

Peggy elle a plus ses jambes, crouic, coupées, tronçonnées, hachées menu-menu, envolées, emportées, disparues. Chuuuut n’en parlons plus. Dessinons-les plutôt, imaginons leur nouvelle vie. Peggy ne cache rien, elle met ses robes tout pareil, qui vont à mi-cuisses, des robes de soleil tissées dans du tissu de vie. Des robes faites pour danser dans le vent, des robes à dégrafer et à froisser en même temps.

La nuit j’écris des poèmes à Peggy. Poèmes à l’eau, poèmes avec des trèfles, poèmes serment et promesse. Encore quelques-uns. C’est pas des poèmes d’amour, ni des poèmes de désir, juste des petits mots qui disent merci, une ode comme ça à tout ce qu’elle me permet de saisir et qui se loge dans mon ventre comme se logent les trésors dans le fond des eaux. Et puis bientôt je m’en vais, bientôt je les laisse toutes les deux, elle et Maman, comme des amies qui chuchotent tard dans le noir. Je partirai peut-être par là-bas vers le nord et ses îles, et je rendrai à l’eau tous les papiers noircis qui parlent de Peggy, et peut-être que l’eau lui rendra à son tour quelque chose qu’elle lui a pris. Peut-être.

Finaliste

236 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Je renouvelle mon commentaire et mes votes d'il y a un mois, félicitations pour cette finale bien méritée !
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Leméditant
Leméditant · il y a
Ayant lu, ravie, votre "Camille", je découvre votre "Peggy" avec le même plaisir. Un régal de musicalité, de sortilège des mots et de douceur si humaine dans les sentiments. Tous mes votes et je ne manquerai pas de venir lire tous vos écrits.
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Fred
Fred · il y a
comme elle apparaît belle sous votre plume Peggy
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Haïtam
Haïtam · il y a
Un texte plein d'une belle poésie! Mes votes!
Pour info, mon poème 'Dès les premières lueurs du jour' se trouve être aussi en finale!

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Jusyfa
Jusyfa · il y a
Un texte tout en douceur porté par une belle plume mes 5*****
Ma nouvelle en finale "un petit cœur collé sur un portable " grand prix hiver 2018 espère votre lecture Merci

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Wallie
Wallie · il y a
ô que c'est beau... Merci pour le partage de votre finesse au sein de cette rencontre, et toute cette tendresse
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Marie Kléber
Marie Kléber · il y a
Quelle tendresse, quelle poésie!
Je suis transportée par vos mots. Il me semble voir Peggy et pourtant elle reste insaisissable.
Bravo et merci

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Sourire
Sourire · il y a
Je découvre et je vote avec enthousiasme, Peggy est si attachante mais aussi la narratrice qui sait en parler avec tendresse !
Je suis en finale avec une nouvelle, le refuge, si le cœur vous en dit...

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Geoffroy
Geoffroy · il y a
ça me donne envie de rencontrer Peggy ! Très joli
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Lise Pluzet
Lise Pluzet · il y a
Un texte qui se lit comme un poème... j'ai beaucoup aimé !
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