2
min

On prend les mêmes, et on recommence

Flo Chap

Flo Chap

337 lectures

200 voix

Elle est là, la tante Adèle. Debout devant la cuisinière. Son tablier bien propre, bien noué.
Qu’est-ce qu’elle cuisine ? Une jardinière...
Mais qui fait ça, de nos jours, une JARDINIERE ??? Qui a la patience ? Qui se rappelle même que ça existe ?

Tante Adèle.

Tante Adèle. La fidèle. Fidèle aux traditions. Fidèle à la famille. Fidèle à son couple, alors que je ne n’ai jamais connu ma mère que célibataire.
J’ai envie de la chiner, de l’embêter, de tirer sur un coin de son tablier. Peut-être même de la décoiffer. Elle ne se laissera pas faire. Elle me repousse, me menace de sa cuillère.

— Mais qu’est-ce que tu as, à me chercher comme ça ?
— J’sais pas... J’ai envie que tu te détournes. Que tu lâches. Et que tu parles. Dis-moi, Adèle... Qu’est-ce qui fait que tu es si... droite, si hermétique, si programmée ? Quel est ton secret ?
— Je n’en ai pas. Pousse-toi, laisse-moi.
— Allez... Fais comme avec tes carottes : enlève la peau. Fais comme la cosse : ouvre-toi et libère les petits pois !
— Ma fille, tu m’embêtes !
— Mais je ne suis pas ta fille ! Allez... dis-moi, ça restera entre toi et moi.
— Tu veux savoir ? Tu veux savoir ?! demande alors Adèle en défaisant soudain ce tablier qu’on lui croyait greffé. Tu veux savoir ? Tu veux savoir ? Et ben tiens : mange ! dit-elle en envoyant balader le plat, les yeux exorbités. Tu veux savoir ? Je n’ai jamais eu qu’un enfant. Et c’est toi.
— Non, arrête ! Là c’est trop. Je ne te suis pas.
— Tu vas bien être obligée... mon bébé. Quand je t’ai eue j’avais quinze ans. On t’a attribuée à ma sœur, qui en avait vingt. Ça faisait trop vilain, ce canard que j’étais, ce couac dans la famille. Et voilà. Voilà tout ce que j’ai fait, toute une vie : alimenter le secret. Tout ce que j’ai fait c’est occuper les bouches pour qu’elles se taisent, la mienne y compris. Intégrer les petits pois dans un plat familial qui nous réunirait tous, quelle que soit la provenance des ingrédients.

Sidérée, j’esquisse un pas en arrière devant l’ampleur du gouffre qui s’ouvre soudain.

— Reste ! Ne pars pas... Elle me tend les bras.

Partir ? Je ne veux pas. Je veux la serrer dans mes bras, qu’elle me serre dans les siens.
Je savais tout ça, au fond de moi. J’ai tiré sur le nœud du tablier et tout s’est délié.
Ça ne changera rien. On vit depuis toujours ensemble, si près, nous trois... Qu’importe qui a semé la graine : le fruit est là. L’amour de tous a su le faire grandir, un rien de guingois, mais quoi ? c’est pour tout le monde un peu pareil, je crois ?

On se presse l’une contre l’autre, éperdument, avec l’élan des retrouvailles inespérées. Elle me serre à m’étouffer contre son sein. Je perçois dans cette étreinte sa folle intention de me réincorporer. Nos larmes jaillissent, se rejoignent et se mélangent. Elles ont la même composition chimique. Elles se confondent. Elles affluent, elles confluent et ensemble elles rematérialisent, sous forme liquide, un subtil cordon ombilical. Le sang parle alors et pour nous les mots sont inutiles. Le transfert se refait, en sens inverse. En silence, elle accouche à nouveau de moi.

Et moi, pour la deuxième fois, j’arrive au monde.

Soulagé, comme abreuvé, l’arbre généalogique peut se redresser : chaque branche est à sa place.
Le vent peut bien recommencer à souffler, s’il veut.

200 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Teddy Soton
Teddy Soton · il y a
Très jolie nouvelle +5
Je vous invite à découvrir ma Frénésie et j'attends votre avis ;)

·
Marie-Eve Mespouille
Marie-Eve Mespouille · il y a
Intégrer les petits pois dans le plat familial, belle image
·
Flo Chap
Flo Chap · il y a
Merci, Marie-Eve!
En espérant que cela vous a procuré quelque émotion...

·
Ma Ryn
Ma Ryn · il y a
Houuu mais qu’est ce qu’ils parlent bien ces écrivains ... que des supers commentaires c est trop bien!!! Mais votez encore pour qu ont soient en finale parcequ’on est attendu à la prochaine Grande Librairie ...!!! Bezouuu Tal haha
·
Yasmina
Yasmina · il y a
J'ai beaucoup apprécié votre récit qui est en fait métaphorique avec ce tablier qui se délie !
Et le paragraphe sur les larmes est superbe. +5
Apprécierez-vous ma "Quenouille de sucre" en finale du prix haïku automne ?

·
Miraje
Miraje · il y a
Nouvelle émouvante, sous couvert de jardinière printanière....
·
Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Belle écriture à la plume sensible. J'aime beaucoup.. Mes 5 points avec plaisir.
Aujourd'hui mon haïku "le grand noir du Berry" est en finale du prix haïkus. Je vous invite à le découvrir. En vous souhaitant une bonne soirée. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry

·
Flo Chap
Flo Chap · il y a
Merci, pour votre vote autant que pour votre commentaire
·
Adama
Adama · il y a
Beaucoup d'émotions. Mes votes.
Je vous invite à venir apprécier mes haïkus comme par exemple http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/goinfres-passionnes
Bonne lecture

·
Laurette
Laurette · il y a
émotion mêlée à l'habilité de l'écriture ! je suis séduite par cette femme qui a su préparé tous les plats de résistance, pour enfin nous servir un superbe dessert
·
Ma Ryn
Ma Ryn · il y a
bin y en a des commentaires !!! TROP BIEN ... Baci Mouaahh
·
Automnale
Automnale · il y a
Je trouve ce texte magnifique... L'histoire est bien menée, bien rythmée... Les mots sont justes...
Tirer sur le nœud d'un tablier, et tout se délie... C'est épatant...
Après tant d'émotion, le vent peut bien, en effet, recommencer à souffler...
Un immense bravo à vous, Flo ! Voici mes cinq votes, amplement mérités.

·
Flo Chap
Flo Chap · il y a
Automnale... C'est vous qui êtes épatante. En plus d'avoir l'air très belle. Votre commentaire et vous m'avez charmée
Merci beaucoup

·
Automnale
Automnale · il y a
Après un retour de commentaire tellement généreux, comment ne pas avoir envie de découvrir d'autres textes de vous, Flo... Je crois bien que je me prépare déjà à ajuster mes lunettes... Cela étant, je n'oublierai jamais votre tante Adèle...
·