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Métamorphoses

Eddy Riffard

Eddy Riffard

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163 voix

Le mal qu’elle couvait depuis deux jours venait de percer comme un sombre nuage d’orage.
Le résultat de cette délivrance, sorte de pâte qui ne ressemblait que de loin à de la vomissure, maculait la cuvette des WC.
Le soulagement s’avéra de courte durée. Le syndrome dont souffrait cette jeune employée administrative ne se résorbait pas.
Les maux de tête, nausées et autres symptômes demeuraient inchangés tandis qu’une mauvaise fièvre l’affaiblissait depuis la veille.

Malgré son aversion pour le monde médical, elle envisageait d’appeler le médecin pour prendre rendez-vous. Mais, dans un sursaut, elle considéra son mal comme passager. Certainement une intoxication due à quelque staphylocoque doré. Depuis qu’elle regardait les émissions de santé à la télévision, elle était en mesure de mettre un nom sur le moindre agent infectieux, des plus communs aux plus rares.
Tout de même, cette intoxication se révélait inhabituelle. C’était la première fois qu’elle endurait de tels tourments.

La nuit fut agitée pour la jeune femme qui dut renoncer à se rendre au travail pour la deuxième journée consécutive.
Plus inquiétant, elle pouvait désormais constater des modifications physiques dans le reflet que lui renvoyait la glace murale de la salle de bain.
Sa peau avait pris une teinte cireuse, les yeux cernés semblaient altérés, la sclérotique jaunâtre, striée de rouge. Sa silhouette paraissait épaissie, moins gracieuse, tandis que sa façon de se mouvoir s’apparentait à celle d’une créature inconnue.
Ce terme s’imposait à Lindsay avec une évidence renforcée au fur et à mesure que le temps s’égrenait en heures vides.
Son hyperactivité habituelle s’accommodait mal de ce repos forcé. Le pire résidait dans la dégradation toujours plus rapide de son état général.

Se remémorant ce qu’elle avait mangé avant la survenue de ce syndrome, elle se souvint d’un incident qu’elle avait presque oublié.
En buvant une canette de soda, elle avait senti un corps étranger obstruer la paille dont elle s’était servie pour ingurgiter le liquide.
Aussitôt, un goût fétide lui avait imprégné la bouche au point qu’elle avait dû faire usage de dentifrice. Ce n’est qu’au prix d’un brossage énergique qu’elle avait réussi à se débarrasser de la saveur hideuse.
Malheureusement, la chose qu’elle avait aspirée avec la paille était passée dans son œsophage le temps qu’elle réagisse.
Ne pas connaître la nature exacte de cette substance la rendait d’autant plus inquiétante dans l’esprit de la jeune femme.

Trop fatiguée pour descendre les ordures, Lindsay avait conservé la canette dans la poubelle de la cuisine.
Armée d’un couteau, elle découpa le fond du récipient pour découvrir un amas grisâtre qu’elle ne put identifier, sorte de moisissure dont la texture évoquait celle d’une chair maladive, flasque et malsaine.
Incrédule, Lindsay observait cette horreur plus répugnante que tout jusqu’ici.
Elle craignait maintenant d’avoir contracté quelque redoutable infection. À considérer son état, elle décida sans plus tarder d’appeler le médecin de garde, ne serait-ce que pour donner un nom à son mal étrange.

La sonnerie ne retentit que deux fois avant que le praticien ne réponde.

— Docteur Strafford, j’écoute.
— Je suis malade depuis deux jours. La faute à une saleté que j’ai bue, je crois. J’ai retrouvé une sorte de moisissure dans une canette et...

Lindsay eut peine à reconnaître le son de sa voix.

— Vous pouvez me décrire les symptômes ?
— Des maux de ventre, de tête, et de la fièvre.
— Les manifestations classiques, quoi. Je pense que ça va se résorber tout seul.
— Il y a autre chose...
— Oui ?
— J’ai noté des transformations au niveau du physique...
— De quel genre ?
— Le blanc des yeux jaunes, la peau épaissie, grisâtre.

La jeune femme se demandait quelle image elle pouvait bien envoyer à son interlocuteur. Ce dernier ne se laissait pas démonter, son métier l’ayant confronté à toutes sortes de bizarreries.

— Bon, je passe vous voir tout de suite, donnez-moi votre adresse.

Lindsay la lui fournit d’une voix altérée.
Le praticien dut s’en apercevoir d’après d’inquiétude qui perçait dans ses propos.

— Bien, je serai là dans quelques minutes.

Lorsque le médecin arriva au domicile de sa patiente, il trouva l’appartement silencieux et plongé dans la pénombre. Il eut à peine le temps de percevoir une chose informe se ruer sur lui.

***

« Panique dans le centre de Boston »

Le titre en gros caractères barrait toute la première page de l’édition du matin. Les reporters expliquaient comment une créature inconnue avait semé l’épouvante dans le centre-ville, décimant tout un quartier résidentiel. La police avait réussi à venir à bout de la chose au terme d’une fusillade dantesque.

L’être étrange replia le journal et promena son regard sur les vastes installations qui s’étendaient devant lui. Cette usine désaffectée trois jours auparavant tournait maintenant à plein rendement. Des milliers de canettes transitaient pour l’heure sur les chaînes de production tandis que d’innombrables autres étaient conditionnées sur palettes pour être livrées par camion, direction les grandes villes de l’état.
Aux quatre coins des États-Unis, la même opération se répétait dans divers centres de production.
Le laboratoire clandestin installé dans les Rocheuses avait préparé assez de cette arme biologique pour contaminer tous les lots.

Le chaos qui allait s’abattre sur le pays permettrait de s’en rendre maître facilement, d’autant plus que les Vénusiens allaient faire usage de leurs autres systèmes d’armes.

163 VOIX

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Moniroje
Moniroje · il y a
Hou quelle horreur!! hi hi, à me dégouter du moindre soda!!
mais quel talent!!! whouaaa!!!

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Eddy Riffard
Eddy Riffard · il y a
Merci beaucoup Moniroje. La visite de votre page laisse présager de bonnes lectures pour moi. À très bientôt.
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Bennaceur Limouri
Bennaceur Limouri · il y a
Un style riche en termes scientifiques et une manière subtile de narrer. Tout cela assaisonné d' une sauce
touffue d'angoisse. Mon vote.
Puis-je vous inviter à lire et à soutenir (s’il le mérite) mon haiku:" L'orage s'enrage" en finale :
-Le lien:
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-orage-s-enrage

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Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
Un récit finement écrit ...Superbe. Si vos pas vous y perdent je vous invite à visiter mon Atelier, en finale d'automne. Belle journée
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une belle réussite en termes de narration et de sentiment angoissant communiqué.
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Eddy Riffard
Eddy Riffard · il y a
C’était bien le but avoué. Décidément, vous semblez apprécier ce que j’écris.
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Mais oui ! J'aime ce qui est écrit avec sincérité et à-propos !
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Eddy Riffard
Eddy Riffard · il y a
Merci pour votre passage, j’aime assez l’idée que mes textes ne tombent pas — trop vite — dans l’oubli.
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Une excellente (et terrifiante) histoire de science-fiction. Brr...!
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Eddy Riffard
Eddy Riffard · il y a
Décidément, je vais bientôt me retrouver en procès avec les producteurs de boissons.
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MissFree
MissFree · il y a
Un récit intéressant et prenant ! Je ne regarderai plus les canettes de la même manière.
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Klelia
Klelia · il y a
Les canettes sont désormais bannies de ma liste de courses !
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Marie
Marie · il y a
A priori je ne suis pas très SF mais votre récit kafkaïen tient en haleine et, vous ayant lu dans le forum, je voulais passer sur votre page.
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Eddy Riffard
Eddy Riffard · il y a
En espérant que vous ne le regrettez pas. Merci pour votre retour.
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Marie
Marie · il y a
Non, je ne regrette rien...
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Eddy Riffard
Eddy Riffard · il y a
Ça me rappelle quelque chose, ça...
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