Pascale Dehoux

Pascale Dehoux

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135 voix


C’était la première fois que je faisais ça. Aussi ai-je composé, un peu fébrile, les dix numéros fatidiques. J’avais fermé auparavant toutes les fenêtres de ma maison. Il n’y avait plus que mon téléphone et moi. J’allais enfin tout savoir sur ma vérité.

Coralie Voitout était venue me chercher jusque sur ma page Facebook. C’était un signe. Le message, apparu comme un pop-up, promettait de ne dévoiler rien d’autre que mon avenir. On y apercevait également la photo de la voyante, tout en dents blanches et en cheveux blonds. Elle me souriait, visiblement confiante. Le numéro de téléphone clignotait comme une enseigne. C’était tentant de tenter. J’avais besoin de savoir. Mon existence était d’un banal ! Mon existence était d’un morose ! Ma vie ne m’avait jamais vraiment appartenu. C’était cruel. Je devais tout changer. Bifurquer. Vibrer. Oser. Je voulais que cette vie clignote comme une enseigne. J’étais fatiguée de poster, sur les réseaux sociaux, les photos de mon chat et autres citations impénétrables de grands maîtres zen.
Coralie Voitout a donc surgi au bon moment.

J’ai donc appelé.

Je m’étais auparavant acquittée d’une somme censée couvrir les frais de l’oracle : rien que le dentifrice et la teinture vénitienne devaient avoir un coût. J’avais envoyé mon chèque. Cela ne me posait pas vraiment de problème puisque tout travail méritait salaire. Non ?

Dans la mesure où j’avais payé, Coralie Voitout a décroché illico. Elle avait une voix suave et m’a demandé avec une grande courtoisie si j’avais une question précise à poser sur mon futur. Justement, une passion dévorante remplissait ma pauvre vie. J’ai alors évoqué cette activité créative si chère à mon âme, en prenant soin de ne pas la nommer. Je désirais plus que tout en vivre et me dégager de mon travail uniquement alimentaire. Allais-je enfin y parvenir ? Coralie s’est concentrée. J’étais suspendue au silence des ondes. Quand elle a repris la parole, elle m’a fait une drôle de révélation.
Elle voyait des biscuits. Elle voyait des Petits Lu. Des tas de Petits Lu qui se répandaient à travers l’espace. Ils s’enfantaient eux-mêmes et voyageaient jusqu’à toucher des gens et leur apporter du plaisir. Les Petits Lu prenaient une importance inattendue, envahissant sa vision. Coralie Voitout n’avait plus que ces Petits Lu à la bouche. Elle m’agaçait. Je commençais à m’impatienter avec cette obsession des Petits Lu. Je n’avais absolument pas prévu de devenir pâtissière. Pas du tout. J’avais horreur de cuisiner. Je ne me voyais pas envahir le monde avec des Petits Lu. Rien de ce que la voyante me délivrait ne faisait écho en moi. J’étais dépitée. J’étais déçue. Extrêmement. J’ai tenté un :
— Vous êtes sûre ?
— Écoutez, je vous dis ce qu’« on » m’envoie. Et ce qu’« on » m’envoie, ce sont des Petits Lu !
— Vous avez peut-être un petit creux et cela brouille votre intuition ?
— Non, je sors de table. Je suis rassasiée et je vous vois venir, je n’ai pas du tout mangé de Petits Lu.

Au bout de trente-cinq minutes de Petits Lu, la consultation était terminée. J’étais gavée et même dégoûtée par tous ces petits gâteaux dentelés jetés à ma figure sans aucune retenue. J’en faisais une indigestion. J’ai raccroché en ayant menti à Coralie Voitout. Je lui ai dit que j’étais satisfaite de sa prestation. Mais c’était faux. Archifaux. J’avais envie de pleurer. J’étais tombée sur une folle. Une illuminée. Ça m’apprendrait à faire confiance à des pythies de pacotille.
Je me retrouvais avec des Petits Lu à ne savoir qu’en faire. Aucun lien avec ce que j’aimais. Car la seule chose qui m’intéressait dans la vie, c’était l’écriture. Pas les Petits Lu. Oui, j’écris. Je fais de la littérature courte : des nouvelles, de brefs récits, des petits textes. J’en envoie partout pour que les gens les lisent… et là, pour le coup, je ne vois pas du tout le rapport !

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Pour poster des commentaires,
Philippe Antoine
Philippe Antoine · il y a
Lu et approuvé
À croquer
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Abderrahmane Laghzali
Abderrahmane Laghzali · il y a
J'ai lu et aimé ces petits Lu
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Zaza des montagnes
Zaza des montagnes · il y a
P'tite lecture très agréable qui m'a ouvert l'appétit !
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Joe Ernst-Henry
Joe Ernst-Henry · il y a
Bien vu ! Lu et approuvé
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Bisaigue12
Bisaigue12 · il y a
et un de plus ...à croquer dans les coins, c'est le meilleur!
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Jean-Michel Palacios
Jean-Michel Palacios · il y a
Bonjour Pascale

Pendant que je vous lisais avec angoisse, j'ai entièrement fini ma boîte de "Biscuits bruns", gâteaux secs concurrents de vos "Petits Lu", un emballage bleu métal qui du reste n'a pas changé depuis au moins 40 ans et qui depuis peu s'avère plus efficace à l'ouverture mais moins classe.
Bref, je m'étends mais vous m'avez donné faim, et j'étais terriblement circonspect devant cette voyance téléphonique sans aucun contact physique (si tant est que cela change quelque chose) qui fleurissent sur Internet.

Mon ex-épouse avait fait la même chose pour notre troisième enfant Eléa (Héroïne de l'excellent roman de SF de Barjavel, "la nuit des temps").
Elle est née, il y a 20 ans et je mettrai un poème sur Short-Édition pour lui dire combien je l'aime (déjà paru sur FB).

Avant l'arrivée du bébé, Nicole (mon ex-épouse) avait donc essayé la voyance de vive voix, par téléphone, avec des tarots, avec un bijou en or agité comme un pendule et bien d'autres accessoires destinés à combler une grande incertitude. Mais rien n'est écrit et je crois même qu'il y a une infinité de possible (théorie du Chaos). Par ailleurs, je vous rassure nous n'avions pas perdu la recette pour faire des enfants même s'il y avait un écart entre le 2° et la 3° de 11 années.

Eléa est née à Saint-Denis de la Réunion le 1 juillet 1996.
Il a fallu opérer par césarienne
Le cordon ombilical faisait deux tours autour du cou du foetus ce qui risquait d'entraîner une fin définitive.
Le monitoring mis en place quelques jours plus tôt (habituel pour une femme de plus de 40 ans) a sauvé de façon certaine la vie d'Eléa.

La voyance n'y est pour rien à l'affaire et cette histoire en plus du poème trouvera une place en nouvelle prochaine.

Je vous dois un grand merci de votre lecture qui m'a incité à un autre voyage ce qui est le propre des auteurs : susciter l'imaginaire.

Amitiés et +1
JM

ps : passer déposer un vote sur mes 3 nouvelles en Compet' et une invitation à lire librement "Over The Ten" qui devrait vous faire beaucoup sourire.
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Digut
Digut · il y a
Craquant et savoureux - votre avis sur mon premier tres tres court : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/la-barcasse-1
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Etoile
Etoile · il y a
génial ! j'ai eu du mal à le voir également le rapport, mais au final; c'est extra ;-)
si vous le souhaitez, venez lire ces deux là : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-deux-hommes-1?all-comments=true#js-collapse-thread-post-76141
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Emma
Emma · il y a
Texte decouvert au hasard. Avec delectation.Très drôle et savoureux. Bravo.
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Marie Kléber
Marie Kléber · il y a
La chute m'a prise par surprise. Elle est épatante. Madame Coralie Voitout avait vu juste!
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