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159 voix

Nina se réveilla avec de grands oiseaux exotiques au fond du cœur. Le jour était neuf et les ailes intérieures de la jeune fille ne demandaient qu’à se déployer pour explorer la promesse des premières heures. Contrairement à son habitude, elle avait dormi nue, recouverte seulement d’un drap. La veille, la chaleur avait été écrasante, l’orage avait plané toute la journée par-dessus leur tête sans vouloir se poser. Et soudain, tard dans la nuit, un vent frais s’était levé, comme par magie, donnant l’absolution aux résidents temporaires de la maison, malgré les excès de la soirée, l’alcool, les rires provoquant et l’inévitable confusion érotique que répandent autour d’eux les jeunes gens en pleine santé. Toutes fenêtres ouvertes, ils s’étaient endormis, reconnaissants, prenant conscience de la générosité des éléments, mais ne pouvant se défaire d’une impudence d’enfants gâtés qui leur fit dire qu’ils avaient, quelque part, mérité ce présent.

L’horloge indiquait six heure quarante. « Tout le monde dort encore, se dit Nina joyeusement, le jardin est à moi. » Devant la grande maison de famille, le jardin tout aussi grand s’éveillait lui aussi. Le long de l’allée, les buissons de pivoines pliaient gentiment sous le poids des fleurs épanouies, gorgées de rosées, indécentes de plénitudes. Cette année, le jardin était tellement foisonnant et plein d’odeurs que s’en était presque obscène. Mais dans le matin frais, il ressemblait à une odalisque encore endormie laissant échapper malgré elle des parfums lourds, parfaitement innocente.

Nina sortie nue sur le perron. Il ne restait du vent de la nuit qu’une très légère brise qui bientôt s’évanouirait dans la fournaise assourdissante du mois de juillet. Elle avança jusqu’au bout de la terrasse, en direction du tuyau d’arrosage qui reposait le long du mur, son corps souple et doré se mouvant dans les premiers rayons du soleil comme une orange bien mûre tombée de l’arbre et roulant sur le sol, avec silence et densité. L’eau fraiche ruissela le long de son corps à peine grandi, ses longs cheveux noirs prirent la texture de l’algue marine, se collèrent à sa nuque et à son dos. Yeux fermés, tête renversée, la jeune fille laissait glisser l’eau claire. Si le monde avait en lui la capacité de s’arrêter face à la beauté, il l’aurait fait à cet instant, sans doute.

Quand elle se retourna, encore inondée, Nina s’aperçut que Pierre était sorti devant la maison et l’observait de loin. Elle eut un réflexe de pudeur mais se ravisa. Peut-être par respect pour la pureté de la matinée, peut-être par défi, elle salua le jeune homme d’un grand geste de la main et lui sourit largement. Peut-être par respect pour la pureté de la matinée et peut-être par défi, Pierre lui rendit son salut sans ciller.

Pourtant très timide, le garçon se faisait un devoir de garder de l’aplomb en toute circonstance. L’école militaire avait produit sur ce jeune homme sensible des effets inattendus. La sévère discipline de l’établissement ne l’avait ni endurci, ni brisé, mais avait plutôt transformé sa douceur en une sorte de souplesse indolente qui désarçonnait les plus aguerris de ses éducateurs. Brillant élève, sportif convenable, Pierre exécutait les tâches qu’on lui confiait avec bonne grâce mais sans véritable docilité. Il avait traversé sept années de pensionnat armé d’un sourire patient, bon camarade, studieux et serviable. Cependant, deux minutes passées en sa compagnie suffisaient pour qu’éclate aux yeux de l’observateur attentif sa sauvage indépendance.

A présent, Nina revenait vers lui d’un pas mesuré, un peu trop consciente de son corps, soucieuse de ne pas paraitre pressée, laissant sur son passage, comme une nymphe, de petites flaques d’eau qui brillaient au soleil. Elle s’arrêta à quelques mètres de Pierre, les mains sur les hanches, à défaut de pouvoir les mettre ailleurs, et le regarda droit les yeux, légèrement rougissante malgré ses efforts.

— Bien dormi ? demanda-t-elle d’un grand sourire, laissant apparaitre deux rangées de petites perles entre ses lèvres.
— Comme un loir, répondit Pierre en soutenant calmement son regard bleu. Puis il ajouta simplement : il va faire très beau aujourd’hui.

Elle saisit cette opportunité pour tourner son regard vers le ciel qui, de minute en minute, prenait une teinte plus intense.

— C’est vrai, dit-elle, regardant toujours dans la même direction mais consciente que l’attention de Pierre était à présent détournée du ciel et dirigée vers elle. Je vais m’habiller pour arroser le jardin.

Nina rentra dans la vieille maison, par la cuisine, et la sensation du carrelage froid sur ses pieds nus lui fit oublier instantanément l’indicent, qui n’en était pas vraiment un, en y réfléchissant bien. Une belle journée, oui, se dit-elle, pensant déjà au petit déjeuner qu’ils prendraient tous sur la terrasse, quand les autres seraient réveillés.

159 VOIX

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Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Excellent TTC fort bien construit et très agréable à sa lecture. Mon vote avec plaisir.
Aujourd'hui mon haïku "le grand noir du Berry" est en finale du prix haïkus. Je vous invite à le découvrir. En vous souhaitant une bonne soirée. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry

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Sam
Sam · il y a
texte très bien écrit. J'ai voté.
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Klelia
Klelia · il y a
J'y vois juste une personnification de la liberté...
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SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Que de belles images, j'adore les pivoines, un très bel écrit :)
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François Duvernois
François Duvernois · il y a
Beaucoup de sensualité, de naturel, de fraîcheur. Une écriture fluide. Pas un mot de trop. Tous mes votes.
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Laureline
Laureline · il y a
de belles images! un moment suspendu très bien décrit! bravo
si ça vous dit http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/vengeance-13

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Emma Hezac
Emma Hezac · il y a
Quel beau texte ! La sensualité transpire à chaque phrase, j'en ai des frissons dans le dos... Merci !
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Esther Gamma
Esther Gamma · il y a
Merci beaucoup Emma !
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Noellia Lawren
Noellia Lawren · il y a
Quelle belle écriture, pleine de délicatesse , sensualité, fraîcheur, tout y est, un raffinement , mon vote +5 avec grand plaisir
si le cœur vous en dit , je vous invite à soutenir mon poème
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous et encore bravo

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Esther Gamma
Esther Gamma · il y a
Merci Noellia, pour ce partage. Très beau poème !
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Violette
Violette · il y a
Un nouveau jour en parfaite harmonie avec la nature !
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Bruno Teyrac
Bruno Teyrac · il y a
D'une intense sensualité, mais tout en délicatesse, un texte d'une très agréable fraîcheur, très bien écrit !
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