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Le bruit des pas passés

Elodie Torrente

Elodie Torrente

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187 voix


Il m’avait dit de me mettre dans un coin. Dans le noir. Nicolaï dans les bras. Et de scruter le ciel dans la nuit étoilée. Il m’avait dit : « Regarde bien. Tu verras un avion et ses lumières rouges. C’est alors que tout commencera. »

J’ai suivi son conseil. Je me suis cachée sous la fenêtre. Notre enfant pelotonné contre moi. À l’abri des regards, des étrangers. Dans la maison d’un bonheur bientôt effacé. Et j’ai attendu. Attendu les lumières rouges. Ce sont des bleues, des jaunes qui nous ont enveloppés. Bruyantes, persistantes, elles ont précédé le chaos, l’enfer et tout ce qu’il n’avait pas expliqué.

Ils sont arrivés par centaines, les avions. Le ciel est devenu noir, couleur de la mort. Nicolaï pleurait. Et moi ? Moi, j’attendais. Il m’avait dit : « Reste dans la maison. » Alors je n’ai pas bougé. La peur au ventre. Tandis que dans la ville, tout explosait. Puis, des pas. De charge. Des bruits de bottes, de talons, des pas allongés, rapprochés, à la porte. Des pas à la pointe de mes pieds. Pour Nicolaï, des pas au bout de son petit nez. Des bras qui l’ont emporté. Leurs mains qui m’ont menottée. Puis, nos corps poussés dans des camions différents. Ces gens-là séparent les mères de leurs enfants.

Des femmes, autour de moi. Beaucoup. Faméliques. Silencieuses. Angoissées. Sur chaque visage, les questions tracent des sillons de peur. Où nous mène-t-on ? Où sont nos petits ? Pourquoi ces attaques ? Pourquoi ce convoi ? Rien n’est dit, partagé, soulagé. Le fourgon nous emmène dans sa course folle. Je tremble pour Nicolaï. Et pense à Anton. Son avion a-t-il décollé ? Si oui, quand viendra-t-il nous libérer ?
Le voyage dure des heures. Des femmes s’évanouissent. Je reste droite malgré la fatigue, la faim et la soif qui me tiraillent. Les sursauts du véhicule sur les routes en mauvais état meurtrissent nos corps malmenés, fracassant à chaque secousse nos carcasses contre la paroi métallique, étouffant davantage les plus faibles d’entre nous.

À notre arrivée, des gardiens nous poussent dans des bâtiments sales, isolés de tout. Nicolaï n’est pas là. Aucun enfant n’est présent. Des femmes, partout. Et des hommes pour les garder. Je perds espoir. S’il ne m’a pas suivie, que vont-ils faire de mon garçon ?
Je n’ai pas le temps de me poser d’autres questions. Un gardien immense vient me chercher. Je traverse des cours, des couloirs, longe des bâtiments imposants avant qu’il ne me jette violemment dans une salle minuscule. Des tortionnaires m’y attendent. Anton est un traître. Je suis sa femme. Je dois leur dire où il est. Mais je ne sais rien. Alors ils frappent, pincent, piquent, brûlent et meurtrissent mes chairs. Ma langue ne dit rien. Mon cerveau ne sait quoi divulguer. La torture s’éternise. Le temps est indéfinissable. Les douleurs sont si fortes que mon esprit s’échappe, inconscient.
Je me réveille en cellule. Puis ça recommence. Des lumières bleues. Jaunes. Des explosions. Des cris. Des fracas de vitres, des écroulements de pierres. De la fumée et des odeurs âcres. Des hurlements. Des sifflements de balles, des corps qui s’effondrent. Des bâtiments qui tombent. Des explosions. Des bruits, des bruits, des bruits. Partout autour de moi. Je me recroqueville dans un coin. Et j’attends.

La bataille fait rage. Les cris sont de moins en moins nombreux, stridents, mortels au fur et à mesure que les heures défilent. J’attends toujours, dormant le plus clair de mes jours. Les nuits, je regarde, comme je peux, le tout petit bout de ciel où Anton doit passer.

Et puis c’est le silence. Lourd, terrifiant. Plus un pas, plus un son, plus une seule détonation. La nuit, aucun avion ne sillonne le ciel. Aucune voix ne perce à travers la porte de ma geôle. J’espère. La paix est-elle revenue ?
J’attends.

Un jour. Puis deux. Puis trois. Au quatrième, je tente d’ouvrir ma cellule. Le pêne cède rapidement. Pourtant, je décide de rester. Et si un soldat était derrière, prêt à tirer ? Le lendemain, je glisse la tête à travers l’entrebâillement. Tout autour de moi, des cendres, des gravats, des corps morts, carbonisés, abandonnés. J’avance péniblement. Je bouche mes narines. L’odeur de la guerre est pestilentielle.

C’est alors qu’en levant les yeux, je le vois. L’avion qui décolle. Ses ailes grises sont marquées d’une multitude de petits signes imprimés. Il pique du nez. Je reconnais les petites mains. Nicolaï propulse vers le ciel son avion de papier.

Je souris. Je pleure. Anton a vu juste. C’est maintenant que tout peut enfin commencer.

187 VOIX

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Maryse
Maryse · il y a
Des mots forts et une superbe chute ! ...
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JPB
JPB · il y a
Texte très profond,très beau, on y glisse, aspiré par ses ténèbres, jusqu'au moment où ses lumières nous raniment. Super ! Si vous souhaitez vous refaire un santé passez par mon potager,l'atmosphère y est moins pesante.Encore bravo !!!
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup JPB. Je passerai faire un tour du côté de votre potager. Au plaisir !
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Tweenkly
Tweenkly · il y a
C'est merveilleux, l'enchaînement d'action et de phrases brèves et nominales qui décrivent brutalement la scène créent quelque chose de bouleversant et percutant. Un très beau texte, bravo.
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup Tweenkly !
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Zutalor!
Zutalor! · il y a
C'est horrible. Je veux dire que c'est saisissant de vérité. Et que la chute n'efface pas cette impression première. À mille pieds au-dessus de la légèreté d'une nouvelle humoristique. Et félicitations...
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci. Il faut bien varier les plaisirs, non ? Merci Zutalor. Pour tout. Je sais que vous promouvez le prix humoristique en off, alors merci !
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Zutalor!
Zutalor! · il y a
Oh, si peu, si peu... Tiens, vous me donnez envie d'en faire un peu plus, mais cette fois, dans le "in" !
A bientôt sans doute, et... Merci à vous aussi !
(Tiens encore, je me demande si je n'essaierais pas, moi aussi ou bien de suggérer à quelqu'un de le faire, d'adapter dans une nouvelle humoristique d'aujourd'hui ce qu'avaient brillamment détourné P. Dac et F. Blanche, lien ci-après...)
https://www.youtube.com/watch?v=UI-zlQ4eUCg
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Excellent le lien. Merci. Et vous ? Pourquoi ne participeriez-vous pas ? Attention au recyclage. Nous éditons les meilleures nouvelles humoristiques pour le prix et elles doivent être libres de droit, comme on a du vous le dire. Ah sinon, si ça vous intéresse, cet après-midi Jean-Loup Chiflet sera aux Grosses Têtes ;)
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Lise Pluzet
Lise Pluzet · il y a
Superbe... et la chute est merveilleuse.
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci pour votre lecture et votre appréciation. Bon dimanche.
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Décar
Décar · il y a
beau texte, justesse du ton
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci Décar. Pour la lecture et le compliment. :-)
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Mwa Pirate
Mwa Pirate · il y a
Deux mots : "W-A-A-O-O-H !!!" "BRAVO !!!" Que du génie... vous l'avez bien mérité votre prix. (Je sais ca en fait plus de deux... mais qu'est-ce qu'on ne voudrait pas dire devant un talent si évident ?!.
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Oh, merci beaucoup pour votre curiosité et votre adorable commentaire. Ça fait bien plaisir. A tres bientôt de découvrir vos pages. Cette fois c'est bon lundi ! Bien à vous.
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Je découvre en me promenant sur votre page. C'est prenant du début à la fin... Ce n'est pas étonnant que vous soyez lauréate. Bravo !
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup Geny pour la lecture et le commentaire encourageant. Belle journée à vous.
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Avec plaisir Elodie ! Belle journée à vous également !
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Subtropiko
Subtropiko · il y a
Je découvre aujourd'hui ce texte angoissant, ouvert, qui fait haleter, qui fait dire "oh !" et "ouf" ! Et je clique...
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci. Il est vrai que ce n'est pas le plus amusant de tous mes textes.
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Subtropiko
Subtropiko · il y a
Non, mais très convaincant. J'apprécie également vos textes pleins d'humour ! (je suis en train de vous lire...).
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Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Waw quelle imagination,un beau scénario ! Je vous invite à lire mon texte en compétition sur ma page et merci
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