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La Frontière de brumes

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Richard Laurence

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Assis dans la cabine du capitaine où ils étaient confinés depuis le départ, Kleera et Lùkaacs échangeaient des regards de plus en plus perplexes. Le grand écran du macroscope leur révélait que le vaisseau, progressant à une vitesse subatomique constante, évoluait à présent à travers un véritable cimetière d’Arakiens, dont les carcasses, comme imputrescibles, gisaient vautrées sur des galaxies inhabitées, depuis des temps immémoriaux.

La seule vue de ces monstres cyclopéens, dévoreurs de planètes, même réduits à l’état de dépouilles inoffensives, avait de quoi jeter les plus solides guerriers dans l’effroi. Pourtant, ce n’était pas la vue du macroscope qui leur glaçait le sang mais bien ce qu’ils apercevaient à travers les grandes baies vitrées du salon : de toute évidence, ils se rapprochaient de la frontière de brumes, source de toute Lumière, aux confins de l’espace.

Le capitaine Zvòrak, commandant en chef des armées sophocratiques, avait la réputation d’être un homme sombre, aux manières brutales, mais ce n’était rien comparé à l’état de nerfs dans lequel il se trouvait en cet instant précis, alors qu’il pénétrait dans la pièce. D’un geste, il intima à sa fille l’ordre de se rasseoir et de garder le silence.

- Il me faut deux volontaires pour une mission de reconnaissance dans l’au-delà, annonça-t-il d’une voix rendue métallique par la tension.

Les deux jeunes pilotes en restèrent bouches bées. Leurs épaules s’affaissèrent simultanément tandis qu’une même pensée leur traversait l’esprit : leur capitaine de père et de beau-père était-il devenu fou ? Ce dernier leva aussitôt une main en signe d’apaisement.

- Il y a beaucoup de choses que vous ignorez. Le secret est au fondement même de notre sophocratie : le Grand Conseil décide de tout et donc de ce que le peuple doit savoir et ne pas savoir.

Choisissant ses mots avec soin, il leur révéla comment la caste des Scientifiques avait découvert que, tous les 100 000 ans exactement, leur système était dévasté par une pluie de météorites toxiques et comment cette découverte avait divisé le Conseil des Sages en deux factions rivales pendant des années.

Les Centmillénaristes, dont l’influence n’avait cessé de faiblir au sein du Conseil, préconisaient de briser le tabou religieux interdisant à quiconque de franchir la barrière de brumes et d’envoyer une ambassade implorer la clémence des dieux. Les Fidélistes soutenaient au contraire que ce serait susciter leur courroux et qu’il fallait avoir foi dans la sagesse miséricordieuse des dieux.

Le capitaine, bien entendu, était un Centmillénariste convaincu et même, à dire vrai, le dernier de son espèce. Or sa conviction l’avait emporté sur sa loyauté envers le Conseil. Il avait pris la décision de trahir.

A ce mot, les deux jeunes gens se levèrent comme un seul être pour protester de leur indéfectible loyauté envers leur capitaine, père et idole de toujours.

- Quel est le message que nous devons transmettre aux dieux ? demanda Lùkaacs.

- Il n’y pas de message, répondit Zvòrak, les yeux rivés sur la courbure luminescente de l’univers. Il est trop tard...

Suivant son regard, Kleera et Lùkaacs prirent soudain conscience que le grondement sourd qui s’intensifiait de minute en minute ne provenait pas du vaisseau, en réalité, mais bien de l’univers, qui, au loin, commençait à se tordre sur lui-même avec une lenteur de cauchemar.

- Il faut partir tout de suite, trancha Kleera. Viens avec nous !

Il eut seulement un geste imperceptible de la tête, mais elle connaissait suffisamment son père pour savoir que ce « non » était sans appel : quoiqu’il arrive, il se tiendrait debout sur le pont pour assister aux ultimes convulsions de ce monde qu’il avait tant chéri.

Comme ils approchaient de la barrière brumeuse, Kleera et Lùkaacs purent constater sur la macro de leur petit Firebird que ce halo permanent masquait, en fait, une sorte d’immense filet, à travers lequel jaillissait la Lumière, éblouissante. Plus ils s’en rapprochaient, plus ils se sentaient enveloppés par Elle. Bientôt, ils ne perçurent rien d’autre et progressèrent lentement, dans un grand recueillement, à travers l’immensité lactescente.

Soudain, une violente bourrasque les fit dévier de leur trajectoire. Ils étaient passés ! Mais pris dans une formidable tempête d’astéroïdes, ils furent ballottés en tous sens comme une plume dans le vent. Puis, soudain, tout fut calme. Leur écran leur révéla qu’ils avaient été projetés à l’intérieur d’un vaste tunnel, aux parois humides et spongieuses. Kleera se rua sur les commandes de la vision macro, qui confirma la nature organique de la structure.

- Oh, mes dieux, c’est vivant ! hurla-t-elle, en proie à une terreur sacrée. Sors-nous de là tout de suite !

Lùkaacs propulsa aussitôt le Firebird vers la sortie tandis que Kleera faisait monter la macro dans les tours afin d’offrir à son copilote une vision plus globale de leur nouvel environnement. Les chiffres qui défilaient sous ses yeux lui donnèrent le vertige : la chose dont ils venaient de s’extraire avait des proportions inimaginables. Elle n’en finissait plus de rapetisser sur l’écran sans qu’on put encore pourtant en distinguer les contours.

Mais lorsqu’ils atteignirent enfin la bonne échelle de vision, leur situation était des plus critiques et ils n’eurent que le temps de se figer d’étonnement avant d’être percutés de plein fouet par un astéroïde. La forme qui venait d’apparaître à l’écran ne pouvait laisser place à aucune ambiguïté : c’était une main.

Cette main, c’est celle que Claire Dana, penchée sur son lit, est en train d’enfoncer dans son oreiller avec une lenteur de cauchemar. Depuis le début de cette histoire, en effet, Claire n’a quasiment pas bougé et la paume de sa main n’a guère eu le temps de parcourir plus de quelques millimètres de distance.

Mais passons plutôt dans son espace-temps à elle, afin de rendre notre récit plus intelligible. Ce jour-là, Claire avait quitté son bureau à l’I2N3P du CNRS de bonne heure. C’était une belle journée de printemps, la première pour être exact, or le premier jour de printemps est toujours un événement que Claire Dana n’aurait manqué pour rien au monde : celui du grand ménage annuel. Elle s’était donc empressée de rentrer chez elle puis avait ouvert en grand toutes les fenêtres de son appartement avant de s’atteler à la tâche.

Son premier soin fut, bien évidemment, pour la literie, dont elle commença par ôter les draps avant de l’asperger de ToxicOR, le spray contre les acariens dont elle se servait chaque année pour assainir son habitat et le débarrasser des allergènes. C’est au cours de cette opération que, posant la main sur son oreiller d’ornement, elle l’avait écrasé de tout son poids, provoquant la lente distorsion du monde dont Lùkaacs et Kleera étaient originaires.

Quelques heures plus tard, c'est-à-dire à l’époque où elle acheva de faire son ménage, Kleera et Lùkaacs, qui avaient fini par atterrir sur une petite planète située dans le prie-dieu que Claire conservait en souvenir de sa grand-mère, étaient devenus bien vieux. Ils racontaient à leurs nombreux petits et arrières petits-enfants comment ils avaient un jour échoué à l’intérieur de la main d’un dieu, en s’engouffrant par mégarde dans l’un des pores de sa peau.

- La civilisation de l’oreiller, expliquaient-ils, fut une civilisation du macroscope mais la civilisation à venir sera une civilisation du macrophone : vous et vos descendants devrez trouver le moyen de communiquer avec les dieux.

A l’heure qu’il est, et dans l’état actuel de nos connaissances, nul ne peut affirmer avec certitude qu’ils réussiront à mener à bien ce projet mais ce qui est sûr, en revanche, c’est que Claire risque d’avoir une belle surprise le jour où le prie-dieu de sa grand-mère se mettra à lui parler...

Finaliste

332 VOIX

CLASSEMENT Très Très Court

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Fred Panassac · il y a
Mon soutien à nouveau Richard car d'abord votre texte a de la valeur, je l'ai apprécié et commenté au premier tour, et ensuite tout en faisant votre publicité vous avez eu le mérite de le faire de manière audacieuse, en lisant vraiment les auteurs que vous avez démarchés, et en écrivant des commentaires étoffés et intéressants, alors pour cela je ne passe pas mon chemin en finale !
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BrettyG · il y a
Alors là, j'ai plongé... Bravo pour ce récit macroscopiquement mené...
Mes votes!

http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/jattends-que-le-jour-se-fasse

http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lumiere-24

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Stella Clarie · il y a
Et voici donc mes votes pour cette belle créativité. Bonne chance !
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Tranquillou974 · il y a
Bonjour Richard,
Mon soutien et toutes les voix dont je dispose actuellement (+4).
Outre un récit parfaitement construit, j'ai beaucoup apprécié le choix des noms propres : leur consonance étrangère m'a tout de suite transportée dans votre univers. Une belle trouvaille.
J'ai aussi aimé les dialogues enchâssés, qui confèrent à votre nouvelle rythme et allant.
La chute - humoristique - m'a également beaucoup plu. Bravo !
Dans l'esprit de partage inhérent à ce site, puis-je vous inviter à découvrir "Inappétences" ?
Bonne chance pour la finale et à bientôt je l'espère,
Tranquillou974

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Nualmel · il y a
Pas en état de faire un commentaire détaillé, la grippe a grippé un peu mes neurones. au point que j'ai dû relire pour comprendre. Pourtant c'était clair ! Et magistral. De la sf classique et inventive à la fois.
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Thomas Clearlake · il y a
Ce texte est une petite merveille de SF, merci. Vous avez mes voix. Je vous invite à lire ma nouvelle genre thriller/fantastique/terreur
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/recours-en-damnation

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Hibernia Boann · il y a
Un récit bien mené avec une chute réussie !
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Jean-Joseph Brochier · il y a
Bien écrit, prenant et ironique à la fois, bien construit. Bravo.
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Luzagal · il y a
Étant fan de SF je ne peux que vous donner mes votes :)
Belle histoire avec en prime une surprise.
Allez on y croit

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Patrick Zaragoza · il y a
Moi qui suis fan de SF et par ailleurs d'astronomie,considérant l'hypothèse des "multivers" que vous illustrez à votre jolie façon, je vous soutiens z'encore par mes voix ( certes pas du seigneur , mais dont j'espère qu'elles vous rendront le chenin vers la victoire finale encore moins impénétrable que sans elles...les voix ). @mitiés
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