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La face cachée de la boulangère

Littor

Littor

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362 voix

Parmi les vendeuses ficelées dans leur tablier marron aux couleurs de l’enseigne, il y a Estelle, son nom est écrit sur un badge épinglé pas loin du cœur. La dernière touche à la panoplie imposée de cette entreprise de boulangerie qui a bâti son succès sur le concept du 3+1. Des flûtes, des pains au chocolat, des pizzas, des cookies, tu en achètes trois, on t’en offre un quatrième. Un énorme succès en ces temps de crise, le gratuit est devenu une arme de consommation massive.

Estelle semble brune sous sa coiffe dont rien ne dépasse, elle a apparemment les cheveux courts alors que longs ou mi-longs, ça lui irait tellement mieux. On dirait qu’elle a mis sa féminité entre parenthèses, le temps d’engranger quelques billets pour ne pas sortir de la vie active. Estelle, elle n’est ni heureuse ni malheureuse ici, ce n’est qu’un boulot en passant, un job de nécessiteux avant le poste qu’elle poursuit de ses vœux et qu’elle ne rattrape pas, cette vie est décidément bancale quand on vous apprend un métier qu’il faut inventer une fois sortie de l’Université.

Elle ne sait pas que chaque jour, un homme la dévore des yeux et lui trouve décidément un charme fou. Il lui arrive même de se laisser doubler dans la file d’attente pour profiter de la vue et la garder le plus longtemps possible en ligne de mire. Mais elle ne voit rien et coulisse de l’étalage à la caisse, dans un ballet bien cadencé. Elle n’a rien compris de ce petit manège, les clients se ressemblent tous et ce qui importe, c’est qu’ils repartent avec la tarte aux framboises à moitié prix alors qu’ils étaient entrés pour trois chouquettes.

Estelle n’est pas une beauté immédiate et c’est justement ce qui le fascine. Tout l’attire chez elle, de son morne uniforme à sa façon mécanique de trancher le pain ou de rendre la monnaie, jusqu’à son air las qui frise l’absence. Estelle vous sert mais dans sa tête, elle est ailleurs, loin du four qui multiplie les baguettes et l’étouffe. Lui aimerait rallumer sa flamme, lui montrer les plus beaux endroits de la Terre pour accrocher un sourire à sa bouche désenchantée. Une promenade sur la plage les pieds nus, des conversations à n’en plus finir devant le feu de cheminée d’un chalet, un dîner romantique en Toscane et Estelle reprendrait le chemin de la vie, déliant la jolie femme qui se cache derrière un tombereau d’indifférence. Chaque matin, il imagine une scène cinématographique, lui prendrait la main et l’emmènerait loin de ce comptoir de labeur. Elle le reconnait parfois et lui adresse un regard bienveillant mais rien de plus, Estelle garde ses émotions pour d’autres lieux.

Un après-midi par temps clair, il l’a croisée loin des viennoiseries et en fut tout bouleversé. C’était bien elle, vêtue d’un jean et d’un chemisier flottant, sans son calot de boulangère, elle avait le visage doux et lisse et marchait d’un pas léger. Il avait rêvé de ce moment, la voir au naturel, débarrassée de ce carcan qu’on lui faisait porter et libre de ses mouvements. Elle aurait enfin été elle-même et il l’aurait vue dans la vérité, aurait pu la contempler, la jauger, la juger... et l’aimer encore plus. Mais ce n’est pas ce qui se produisit. Estelle déambulant sur ce grand boulevard n’était qu’un être parmi d’autres et cette fois-ci, rien ne la distinguait de ses semblables. Même la silhouette qu’il découvrait en entier pour la première fois ne lui envoyait aucune décharge dans le ventre. Il fallait bien se rendre à l’évidence : à sa mine rose et fraîche, il préférait sa moue boudeuse et ses joues enfarinées ; à ses mèches auburn posées de-ci, de-là sur l’ébène de son carré, il préférait la toque en carton brut qui enserrait ses oreilles et ses tempes ; à son chemisier fleuri laissant deviner une poitrine gracile et aimablement rebondie, il préférait la pente abrupte d’un buste à l’exquise promesse ; à ses yeux soulignés d’un nuage de menthe et d’un fin eye-liner, il préférait le regard obscur et impavide de la vendeuse. À son grand étonnement, il réalisait qu’il préférait la jeune fille poudrée et lasse, irradiant le mystère dans la modestie de sa condition, à sa beauté maintenant révélée. Et c’est justement cette image imparfaite et brouillée qu’il trouvait d’un érotisme fou. Il détourna la tête, la laissant filer dans la foule, espérant que le lendemain, Estelle, son Estelle serait là, dans son déguisement d’infortune, pour lui servir son croissant au beurre.

362 VOIX

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Ardores
Ardores · il y a
J’aime beaucoup !
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un charme fou et une vérité subtile et envoûtante dans cette histoire au style très plaisant.
Tous mes votes !

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Louise Calvi
Louise Calvi · il y a
Tous les matins il achetait ses pti pains au chocolat la la lala
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Cookie
Cookie · il y a
Très belle histoire de cet homme qui tombe amoureux d'une femme sous son uniforme de boulangère. J'aime.
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Barbara Duchet
Barbara Duchet · il y a
j'aurais presque faim ! c'est tellement joli quand le client tombe amoureux de la boulangère... mais peut-être doit-elle ne rester qu'un fantasme... mes 5 voix, si l'envie vous prend de venir promener vos yeux sur mes mots, ma nouvelle "La descente" est en finale, si vous l'aimez, n'hésitez pas à la soutenir ! Bonne journée !
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Fergus
Fergus · il y a
Bonjour, Littor
Superbement bien observé. Nombre d'entre nous ont déjà connu ce type d'expérience et de... frustration, la réalité étant souvent plus décevante que le fantasme construit jour après jour dans un contexte particulier.
Bonne chance !

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Dominique Alias Suna Descors
Dominique Alias Suna Descors · il y a
Quand le client tombe amoureux de la boulangère...lui sert son petit croissant. C'est mignon et touchant cet émoi, cette attirance...
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Gabriel
Gabriel · il y a
"Il fallait bien se rendre à l’évidence : à sa mine rose et fraîche, il préférait sa moue boudeuse et ses joues enfarinées ; à ses mèches auburn posées de-ci, de-là sur l’ébène de son carré, il préférait la toque en carton brut qui enserrait ses oreilles et ses tempes ; à son chemisier fleuri laissant deviner une poitrine gracile et aimablement rebondie, il préférait la pente abrupte d’un buste à l’exquise promesse..." J'aime beaucoup cette partie de votre texte. C'est bon. Peut-être qu'il ne faut pas aller au delà du fantasme, au risque d'être déçu... Mes votes! Si vous avez envie de me lire, ma RUPTURE est à votre disposition... Bonne chance à vous!
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Haïtam
Haïtam · il y a
Le fantasme de la boulangère... Bien mené. Bravo!
Si une petite balade vous tente 'Dès les premières lueurs du jour', retenu pour le prix hiver.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/des-les-premieres-lueurs-du-jour

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Obsidiane
Obsidiane · il y a
Cela s'appelle fantasmer :) bien écrit bravo !
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