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Aujourd’hui, mémé est morte. Tout le monde l’aimait ma mémé. C’est pour ça, qu’à son enterrement forcément, y’ avait beaucoup de gens : la famille, les amis, les voisins, son docteur et encore des gens. Et dans le cimetière, même les ifs funéraires semblaient se plier à sa dernière volonté. Des résineux résignés.

Mémé, c’était le genre de personne ; qu’on ne pouvait qu’aimer. Y’a des gens comme ça. Comme ma mémé. Authentiquement sincères. Qui aiment pour de bon. Qui donnent de l’amour sans rien attendre en retour, quitte à être blessés pour toujours, à jamais.

J’aimais bien aussi sa maison. À ma mémé. Une maison tout en intérieur vert et marron. Tout en dentelle crochetée et vaisselle exposée. J’adorais y fureter à la recherche de cachettes. Je me souviens du parquet au ciré glissant, des poignées de portes rondes, au toucher froid et à la blancheur porcelaine. Je cliquais tout en va et vient les interrupteurs brillants mignons aux leviers laiton. J’explorais, à découvert, son jardin tout en long où je me perdais. Un jardin parfumé où mémé cultivait amoureusement ces plantes au nom latin venu de loin.

Dans la grande maison de ma petite enfance où je vaquais libre d’être, un seul endroit pourtant, m’était formellement interdit. Une minuscule porte, tendance Alice, couleur écaillée, me barrait le passage d’entrée. Je n’avais même pas le droit de m’en approcher. De toute façon, mémé gardait la clef de cette porte fermement cadenassée. Quand je m’approchais de cette porte, chaque fois, ma mémé ; je ne la reconnaissais plus. Elle se transformait en furie sorcière. Une grand-mère cerbère !

Un jour, n’y tenant plus. Je lui ai demandé : « y ‘a quoi derrière cette porte, mémé ? »
— La cave ! Qu’elle m’a répondu comme une évidence ! Pourquoi, elle est toujours fermée ?
— Parce qu’un jour sans fin, j’ai chuté dans l’escalier de travers. J’ai cru mes os en miettes. Des chirurgiens ont réparé ma carcasse. Et ils m’ont dit : « On a remis une fois encore vos os à l’équerre. Par contre, pour le cœur on ne peut plus rien faire, il est brisé... » Alors cette porte vois-tu, j’ai préféré la condamner. À jamais. Et pour toujours.

Ma mémé au cœur brisé, avec son franc parlé, elle m’a tout raconté. Son foyer au quotidien violent. Elle m’a ouvert son cœur bleu, meurtri de silence. C’était difficile. Elle m’a parlé de son aimé : mon pépé. Je voyais bien que ses yeux s’embuaient. Elle avançait son récit comme un funambule. Fragile équilibriste sur un fil tendu entre amour et haine.

Mon pépé... Celui qui un jour a disparu. Comme ça. Sans trace, sans explication. Comme par enchantement. Une disparition qui reste un mystère à jamais. Pour toujours, et pour tout le monde : la famille, les amis, les voisins, son docteur et encore des gens.

Ce jour-là, ma mémé s’est confiée et elle m’a donné LA clef. Celle de la porte interdite. Et, j’ai promis, croix de bois, croix de fer, que j’ouvrirai cette porte qu’après sa mort.
Aujourd’hui, mémé est morte. La cérémonie sans fin finit enfin. Et je me précipite, dans sa maison, du haut du mes escarpins, vers la petite porte fermée. Le cadenas tient ses promesses. L’escalier se dévoile, minuscules marches vers le bas. Je ne me dérobe pas. Je sais ce qu’il m’attend. Je me déchausse pour dévaler le bas.

Je cherche la lumière à tâtons en vain. Voir clairement ce que je sais. J’allume mon téléphone-torche. J’y découvre une cave au sol terre battue. Des outils pour bricoler dans un esprit accroché. Des bouteilles poussiéreuses qui attendent l’occasion en vain. Une cave classique à vue. Pourtant, dans un coin remisé, ma lampe branchée soudain rayonna sur des livres laissés en plan. Des livres-testaments aux feuilles qui s’infusent jour après jour pour concocter un poison d’amour.

Ma mémé, subissant jour après jour, coup après coup. Finalement, avait décidé de jardiner. Avec un intérêt vital pour ces plantes gentiment toxiques, distillant de petites doses. Quotidiennement à bon escient et en toute conscience.

Derrière la porte écaillée, dans la cave à mémé, pépé depuis longtemps pourrissait. À même le sol battu. À jamais et pour toujours.

259 VOIX

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Bb
Bb · il y a
Merci sincèrement à ceux qui sont descendus dans la cave de ma mémé. J'aurais dû la hisser sur une moto, elle en serait plus vite ressortie ;)
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Raphaël Huet
Raphaël Huet · il y a
J'ai découvert l'histoire par hasard et bonne trouvaille. Agréable a lire et bonne chute.
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Bb
Bb · il y a
Alors merci à ce hasard qui fait vraiment bien les choses .... Mais nan.... Merci à vous d'avoir lu et aimé !
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Lain
Lain · il y a
Sympa le Pépé qui pourrit. Histoire bien menée
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Bb
Bb · il y a
Oui. Il ne pouvait que pourrir. Dans la cave ou au grenier ou dans le jardin ou dans la grange ou... Merci d'avoir aimé !
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Scribouille
Scribouille · il y a
Joli moment de lecture tant pour l'histoire que pour le style adopté.
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Bb
Bb · il y a
Merci d'avoir aimé les deux qui me tiennent à coeur !
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Bb
Bb · il y a
Merci d'avoir aimé les deux. Car les deux me tiennent à coeur !
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Zutalor!
Zutalor! · il y a
C'était donc devenu, mes biens chers frères, "la Cave à Pépé"...
Joli ton, c'est vrai, haché, saccadé, presque haletant... Du beau travail.
A propos de disparition, moi aussi j'avais une "mémé"... Voulez-vous voir ? Voici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-grand-mere-2
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Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
J'aime beaucoup le ton de votre récit. Pépé aurait dû se méfier de mémé. Sa fin, il l'a bien cherché +5
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Bb
Bb · il y a
Merci d'avoir aimé et soutenu.
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Déborah Locatelli
Déborah Locatelli · il y a
Une sacrée chute...Mes votes.
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Klelia
Klelia · il y a
Il y a des secrets que l'on n'aimerait jamais connaître
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Brocéliande
Brocéliande · il y a
On ne peut pas rester indifférent et ne pas aimer ... c'est super ! Merci à Christiane
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Bb
Bb · il y a
Merci à vous deux alors !
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Brocéliande
Brocéliande · il y a
je suis contente de découvrir ..il y a tant à lire ..parfois on se perd .;et se poser entre les lignes , grâce à Christiane , est un super voyage ...vraiment ...
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François Duvernois
François Duvernois · il y a
Dans la cave à mémé, il y avait forcément quelque chose de pas très catholique. Votre texte a un véritable ton, une langue. Le texte est truffé de jeux de mots ou d'associations de sonorités : "Des résineux résignés.... Une grand-mère cerbère !... La cérémonie sans fin finit enfin". Mes votes
C'est Christiane Tuffery qui m'a invité à venir lire votre texte, je l'en remercie.
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Bb
Bb · il y a
Merci d'avoir souligné la forme (Le fonds étant attendu...) J'essaye de m'appliquer pour trouver ces sonorités pour qu'elles résonnent au mieux. Alors je lis souvent à voix haute mes propres textes ! Rien que ça !
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François Duvernois
François Duvernois · il y a
Effectivement, l'on sent que vous avez lu votre texte à haute voix.
Si le cœur vous en dit, je vous invite à découvrir ma page.
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