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L’île oubliée

Gibrane

Gibrane

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64 voix

De l’autre côté du volcan, il y a la lave noire, sereine. J’ai grimpé là haut pour voir les dieux et je n’ai rien vu que l’homme nu, sale et dépenaillé que j’étais. Ma barbe de plusieurs mois avait raison : pourquoi avoir marché tout ce temps dans la solitude pour atteindre ce sommet de rien ? Je prends une pierre et la jette sur le dais vert des grands arbres. Le bruit de la forêt cesse un instant puis le cri des singes et des oiseaux reprend. Rien n’est venu.
Tu m’avais dit de venir avec toi et nous avons cheminé ensemble sur ces pentes rocailleuses, libres. Nous avons appris la forêt, goûté ses fruits, trouvé ses refuges, nous baignant sous ses cascades aux trop fortes chaleurs. Tu as disparu. Je t’ai attendu sous le vent, la pluie, la colère. Tout passe. Malgré moi, je me suis assagi. J’ai continué. Chargé de ton absence, le chemin m’est devenu pénible, douloureux. Je n’y crois toujours pas. J’ai gardé ton collier de fleurs où chaque pétale est un souvenir. Là, maintenant, que faire ? Crier ? Il y a longtemps que je ne parle plus le langage des hommes et toi seule me comprenait. Mes ongles noirs, mes cheveux hirsutes, une bête : voilà ce que je suis devenu. Ou plutôt ce que je suis redevenu.
Une éclaircie. Je vois au loin la mer et la plage où je me suis échouée. Mon négrier a coulé emportant avec lui les souvenirs du pays, la joie des enfants et les robes des femmes. Le capitaine est parti peu avant dans sa chaloupe, avec ses coffres et ses barriques chargée de vivres et d’argenterie. En pleine nuit, nous avons entendu leur affairement, un bruit de hache contre la coque puis seul le battement du vent dans les voiles et les cordages encore suspendus à la mâture. Il nous abandonnait devant les anglais, des pirates ou simplement la tempête. Lui et les autres n’ont jamais rejoint le rivage. C’était notre dernière chance. Nous étions une dizaine à avoir réussi à arracher nos chaînes mais aucun autre que moi ne savait nager. Des vagues plus hautes et les unes que les autres nous dispersaient tandis que l’orage nous sommait de nous rendre. J’ai entendu des cris, des râles. Des hommes coulaient avec leurs fers. Je continuais à nager dans la nuit sans savoir avec pour seule volonté ma rage d’échapper au siphon du navire qui sombrait. Dieu n’aurait pas ma peau.
J’ouvrais les yeux encore étonné d’être en vie. Mes poignets étaient libres. Sur cette plage, le fracas des vagues avait laissé place à un léger roulis. La bouche sèche, la tête alourdie, j’observais mon nouveau bagne. C’est là que je t’ai vue au milieu de tous ces bris de bateau et de cette histoire qui avait été la mienne. Dans cette vision fantasmatique, tu me ramenais le souvenir de ma sœur Anoë et de tout ce qui allait avec : l’odeur de campagne et de paille, du suint de mouton, le ragoût aux oignons que maman préparait, le chant de la rivière et ses truites que nous pêchions à mains nues dans les trous d’eau fraîche, les collines verdoyantes couturées de haies où nous cueillions des baies et ramassions les fruits d’automne, enfin la joie tranquille devant la cheminée où le feu prenait bien vite avec nos brindilles de vie et les histoires de grand-mère.
Tu sembles surprise de me voir échoué là. Quelle était ton histoire à toi ? Est-ce ton île ? Es-tu la reine d’une quelconque tribu ou l’affranchie d’un chef ? Tu t’approches prudemment. Ce n’est pas ma carcasse de naufragé qui pourrait te faire quoique que ce soit. Je replonge dans l’oubli. Je suis sous une hutte, un panier de fruits frais à mes côtés. Je n’ai pour tout habit que mes haillons. Petit à petit, je reprends des forces et me remets à marcher, d’abord près de l’abri plus tard à tes côtés le long de cette plage qui m’a vu renaître. J’étais certain de t’avoir déjà vue malgré tes cheveux noirs, ta peau mâte et ton rire d’arc-en-ciel. Aujourd’hui, tu as disparu. Pourquoi m’avoir mené là ? C’est la septième nuit que je t’attends, que j’attends un quelconque signe des hommes ou des dieux, même un simple message de fumée, le sillage d’un navire... Un navire : Eh ! Oh ! Du bateau ! Je suis là !

En compét

64 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Pour poster des commentaires,
Nualmel
Nualmel · il y a
J'ai aimé la tension, la densité des ressentis. Joli texte.
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Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
Une belle émotion qui prend au fil du récit..Merci de ce partage...Et si vos heures vous y emportent, n’hésitez pas à vous arrêter un instant à ma Place du Tertre. Amicalement, Yann
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Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Le style au départ d'un diario, journal intime, de bord ou correspondance, puis qui s'ouvre au fur et à mesure que le récit progresse. Il y a une atmosphère, de l'émotion. C'est un ttc réussi pour lequel je vote.
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Gibrane
Gibrane · il y a
Merci. Pour poursuivre dans un autre style, je viens de poster deux autres petits textes en cours de validation : l'un est dans le style "Deux jours" (cf. TTC), l'autre est un dialogue décalé. Bonne lecture.
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et fascinante ! Je vous invite à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne soirée!
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Gibrane
Gibrane · il y a
Merci, belle journée.
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Merci et à bientôt, Gibrane !
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Virgo34
Virgo34 · il y a
Un nouveau Robinson ? J'ai eu plaisir à vous lire.
Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est aussi en cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le découvrir.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Gibrane
Gibrane · il y a
Merci. Oui, effectivement.
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Mjo
Mjo · il y a
Texte bien écrit qui m'a envoyé des images du radeau de la méduse, c'est fort!! Bravo. Mes voix
Si le coeur vous en dit vous pouvez lire mon TTC: "Point de côté"

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Gibrane
Gibrane · il y a
Merci. Des images fortes sont venues au fur et à mesure, un peu de façon précipitée.
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Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Une belle écriture pour un récit un peu mystérieux que j'ai découvert avec plaisir.
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Gibrane
Gibrane · il y a
Merci. L'exercice des matinales est intéressant. Je ne savais pas trop où cela allait me mener et hop ! sur une île...
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Dany Rx
Dany Rx · il y a
Un très beau style qui me permet sur cette île et m'emporte dans ce cheminement dans la solitude .
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Gibrane
Gibrane · il y a
Cheminement dans la solitude... avec une rencontre-rêve disparue... merci pour le compliment.
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Claudine
Claudine · il y a
Vraiment bien. Il nous emporte au loin ce texte, beaucoup de détails réussis. Viva libertad!
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Gibrane
Gibrane · il y a
Merci beaucoup.
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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Un joli texte, mes voix. Pour ma part, sans contrepartie, j'ai commis deux textes, L'invitation http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/linvitation?all-comments=true&update_notif=1509982263#js-collapse-thread-577892 et Reflets http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reflets-6 si le cœur vous en dit, et beaucoup d'autres choses aussi
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Gibrane
Gibrane · il y a
Merci. Bonne chance pour vos poésies.
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