2
min

L’île oubliée

Image de Gibrane

Gibrane

108 lectures

78 voix

De l’autre côté du volcan, il y a la lave noire, sereine. J’ai grimpé là haut pour voir les dieux et je n’ai rien vu que l’homme nu, sale et dépenaillé que j’étais. Ma barbe de plusieurs mois avait raison : pourquoi avoir marché tout ce temps dans la solitude pour atteindre ce sommet de rien ? Je prends une pierre et la jette sur le dais vert des grands arbres. Le bruit de la forêt cesse un instant puis le cri des singes et des oiseaux reprend. Rien n’est venu.
Tu m’avais dit de venir avec toi et nous avons cheminé ensemble sur ces pentes rocailleuses, libres. Nous avons appris la forêt, goûté ses fruits, trouvé ses refuges, nous baignant sous ses cascades aux trop fortes chaleurs. Tu as disparu. Je t’ai attendu sous le vent, la pluie, la colère. Tout passe. Malgré moi, je me suis assagi. J’ai continué. Chargé de ton absence, le chemin m’est devenu pénible, douloureux. Je n’y crois toujours pas. J’ai gardé ton collier de fleurs où chaque pétale est un souvenir. Là, maintenant, que faire ? Crier ? Il y a longtemps que je ne parle plus le langage des hommes et toi seule me comprenait. Mes ongles noirs, mes cheveux hirsutes, une bête : voilà ce que je suis devenu. Ou plutôt ce que je suis redevenu.
Une éclaircie. Je vois au loin la mer et la plage où je me suis échouée. Mon négrier a coulé emportant avec lui les souvenirs du pays, la joie des enfants et les robes des femmes. Le capitaine est parti peu avant dans sa chaloupe, avec ses coffres et ses barriques chargée de vivres et d’argenterie. En pleine nuit, nous avons entendu leur affairement, un bruit de hache contre la coque puis seul le battement du vent dans les voiles et les cordages encore suspendus à la mâture. Il nous abandonnait devant les anglais, des pirates ou simplement la tempête. Lui et les autres n’ont jamais rejoint le rivage. C’était notre dernière chance. Nous étions une dizaine à avoir réussi à arracher nos chaînes mais aucun autre que moi ne savait nager. Des vagues plus hautes et les unes que les autres nous dispersaient tandis que l’orage nous sommait de nous rendre. J’ai entendu des cris, des râles. Des hommes coulaient avec leurs fers. Je continuais à nager dans la nuit sans savoir avec pour seule volonté ma rage d’échapper au siphon du navire qui sombrait. Dieu n’aurait pas ma peau.
J’ouvrais les yeux encore étonné d’être en vie. Mes poignets étaient libres. Sur cette plage, le fracas des vagues avait laissé place à un léger roulis. La bouche sèche, la tête alourdie, j’observais mon nouveau bagne. C’est là que je t’ai vue au milieu de tous ces bris de bateau et de cette histoire qui avait été la mienne. Dans cette vision fantasmatique, tu me ramenais le souvenir de ma sœur Anoë et de tout ce qui allait avec : l’odeur de campagne et de paille, du suint de mouton, le ragoût aux oignons que maman préparait, le chant de la rivière et ses truites que nous pêchions à mains nues dans les trous d’eau fraîche, les collines verdoyantes couturées de haies où nous cueillions des baies et ramassions les fruits d’automne, enfin la joie tranquille devant la cheminée où le feu prenait bien vite avec nos brindilles de vie et les histoires de grand-mère.
Tu sembles surprise de me voir échoué là. Quelle était ton histoire à toi ? Est-ce ton île ? Es-tu la reine d’une quelconque tribu ou l’affranchie d’un chef ? Tu t’approches prudemment. Ce n’est pas ma carcasse de naufragé qui pourrait te faire quoique que ce soit. Je replonge dans l’oubli. Je suis sous une hutte, un panier de fruits frais à mes côtés. Je n’ai pour tout habit que mes haillons. Petit à petit, je reprends des forces et me remets à marcher, d’abord près de l’abri plus tard à tes côtés le long de cette plage qui m’a vu renaître. J’étais certain de t’avoir déjà vue malgré tes cheveux noirs, ta peau mâte et ton rire d’arc-en-ciel. Aujourd’hui, tu as disparu. Pourquoi m’avoir mené là ? C’est la septième nuit que je t’attends, que j’attends un quelconque signe des hommes ou des dieux, même un simple message de fumée, le sillage d’un navire... Un navire : Eh ! Oh ! Du bateau ! Je suis là !

78 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Gibrane
Gibrane · il y a
Merci à tous d'avoir soutenu "L'île oubliée"... Un grand merci. Deux nouveaux textes sont en attente de validation : j'espère qu'ils vous régaleront pour cet hiver. Dans l'attente, n'hésitez pas à lire mon "Petit traité de biologie imaginaire" (conte pour enfants, même les grands !).
·
Image de Cookie
Cookie · il y a
De très jolies images de cette île qui évoquent un Robinson malheureusement abandonné par la femme qui l'avait sauvé. J'aime !
·
Image de Gibrane
Gibrane · il y a
C'est tout a fait juste... Comme au cinéma : toute ressemblance avec une histoire récente et personnelle est fortuite ;-) Belle soirée Cookie.
·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
votre île oubliée cache un coffre à trésor littéraire. mes 5 votes sans hésiter
·
Image de Gibrane
Gibrane · il y a
Merci beaucoup. Des îles littéraires, déterrons de l'oubli les trésor coffrés...
·
Image de Nualmel
Nualmel · il y a
J'ai aimé la tension, la densité des ressentis. Joli texte.
·
Image de Gibrane
Gibrane · il y a
Merci beaucoup, c'est très sympathique. J'écrivais comme cela me venait. Le fait que chaque paragraphe parte dans un domaine particulier tout en suivant le fil de l'histoire est assez surprenant mais "ça joue" (comme disent les Suisses) : cela peut avoir du bon d'avoir une contrainte de temps. Belle soirée
·
Image de Nualmel
Nualmel · il y a
J'aime bien aussi cette contrainte de temps. Cela m'oblige à avancer sans remettre à plus tard, et ça laisse l'imagination travailler...
·
Image de Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
Une belle émotion qui prend au fil du récit..Merci de ce partage...Et si vos heures vous y emportent, n’hésitez pas à vous arrêter un instant à ma Place du Tertre. Amicalement, Yann
·
Image de Gibrane
Gibrane · il y a
Merci. Heureux que ce récit vous ait porté. Belle soirée.
·
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Le style au départ d'un diario, journal intime, de bord ou correspondance, puis qui s'ouvre au fur et à mesure que le récit progresse. Il y a une atmosphère, de l'émotion. C'est un ttc réussi pour lequel je vote.
·
Image de Gibrane
Gibrane · il y a
Merci. Pour poursuivre dans un autre style, je viens de poster deux autres petits textes en cours de validation : l'un est dans le style "Deux jours" (cf. TTC), l'autre est un dialogue décalé. Bonne lecture.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et fascinante ! Je vous invite à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne soirée!
·
Image de Gibrane
Gibrane · il y a
Merci, belle journée.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Merci et à bientôt, Gibrane !
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un nouveau Robinson ? J'ai eu plaisir à vous lire.
Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est aussi en cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le découvrir.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

·
Image de Gibrane
Gibrane · il y a
Merci. Oui, effectivement.
·
Image de Mjo
Mjo · il y a
Texte bien écrit qui m'a envoyé des images du radeau de la méduse, c'est fort!! Bravo. Mes voix
Si le coeur vous en dit vous pouvez lire mon TTC: "Point de côté"

·
Image de Gibrane
Gibrane · il y a
Merci. Des images fortes sont venues au fur et à mesure, un peu de façon précipitée.
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Une belle écriture pour un récit un peu mystérieux que j'ai découvert avec plaisir.
·
Image de Gibrane
Gibrane · il y a
Merci. L'exercice des matinales est intéressant. Je ne savais pas trop où cela allait me mener et hop ! sur une île...
·