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L’aïeul avait des oliviers

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Serge

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Il ne pourrait aujourd’hui localiser précisément cette terre d’Italie, sèche comme le vestibule de l’enfer. Il a marché sur un méchant chemin, tenant la main de ses parents, respirant un air qui lui brûlait les yeux et qu’il ne connaissait pas. Lorsqu’il a franchi la première margelle de la vieille maison, la nuit s’est jetée dans ses yeux d’enfant, et la fraîcheur des pierres a tenté de racheter l’outrage du soleil sur sa peau. Ensuite, il s’est immergé dans cette odeur suave, végétale, ancestrale, d’huile de feu et de bois mêlés, et ses yeux se sont réhabitués peu à peu...
Il a vu de vieilles femmes au visage couleur de cendre, quelques meubles rustiques de bois sombre, et au fond sur la droite, une modeste porte entrouverte, encore une margelle à franchir, à descendre. Puis, la chambre basse, les tomettes usées, les volets tirés pour tenter de retenir la chaleur et la lumière. Poussé par des mains d’adultes, l’enfant s’est avancé vers le lit trop haut pour lui, il a touché les draps rêches mais brodés avec habileté, dans lesquels reposait l’ancêtre entouré de quelques pleureuses chargées de plaider sa cause.
Son bras noueux comme les maigres oliviers qui cernent sa demeure, s’est déplié avec économie, et sa main légère comme une aile, s’est posée sur la tête de l’enfant qui se trouvait à ce moment-là, exactement à la bonne hauteur. C’est tout ce qu’il a pu transmettre l’ancêtre, à ce rejeton qu’il n’avait jamais rencontré, venu tout droit d’un pays dont il ne connaîtra jamais la langue, et – comble de malchance – au moment même où il s’apprêtait à rejoindre la terre, sa terre.
C’est tout ce qu’il a trouvé à donner et c’est déjà beaucoup, un peu de son souffle, l’amour de sa terre, des siens et de la belle ouvrage. Un simple geste, un effleurement qui enchainait mystérieusement l’enfant à celui qui allait partir, et à tous ceux qui l’ont précédé sur cette terre ingrate, où le soleil et le vent dans leur cruauté, torturent les arbres et dessinent des crevasses sur le sol.
L’enfant a regardé l’ancêtre une dernière fois, son visage creusé par une vie simple et honnête, il a senti alors quelque chose de mystérieux, d’effrayant et de rassurant à la fois, une douleur et une délivrance, l’ombre et la lumière. Il aurait aimé s’attarder sur cette lumière, sur la couleur de ses yeux ; on peut parler simplement avec les yeux quand le corps ne répond plus, mais même pour ça, il était déjà trop tard.
L’ancêtre qui dans sa sagesse avait déjà compris et prévu tout ça, lui a donné sa bénédiction, sans réserve, et l’enfant est reparti, en remontant difficilement les deux margelles qui mènent jusqu’à la fournaise. Il a repris le chemin en sens inverse, tenant la main de son père. Le soleil, indifférent à la vie qui s’enfuit poursuivait sa course, comme d’habitude.

Tous les enfants de son âge posent ce genre de question :
— Dis, papa, est-ce que les arbres ont mal ?

Bien plus tard, il s’est souvenu, il a cherché à savoir : l’arrière-grand-père, le terrain, les oliviers, la maison de pierre aux deux margelles. L’embarras des adultes a tué une seconde fois l’aïeul. Dans son insouciance, l’enfant n’avait pas osé harceler son père de « pourquoi ? », il aurait pu, il aurait dû. Ne cachez jamais la vérité aux enfants, c’est destructeur.
Peu avant d’être un homme il a enfin ouvert les yeux, il a compris que sa famille avait déserté pour un tas de bonnes raisons – logiques ou obscures –, ce morceau de planète abandonné des dieux. La ligne des ancêtres avait été brisée, et cette terre, leur âme, vendue au plus offrant, pour ne pas dire au diable lui-même.
Il ne réalise qu’aujourd’hui en écrivant ces lignes, que l’aïeul dont il n’a même pas retenu le prénom savait tout ça d’avance. N’ayant pas eu la force de pardonner cette trahison à ses descendants, il ne restait – dénuement extrême – le jour de son grand départ, aucune tête sur laquelle il eut souhaité poser la main. Un enfant, c’est différent, c’est innocent, un enfant ça peut tout changer, tout recommencer. Cela l’a-t-il apaisé, est-il parti rassuré ? Après toutes ces années, l’enfant lui, en est sûr ; comme il est sûr qu’il n’a, depuis ce frôlement imperceptible sur sa tête, jamais cessé d’appeler, de cultiver le souvenir de cette terre aride ou les oliviers se tordent de douleur.
Curieusement, cette vision le rassure, surtout lorsqu’il effleure machinalement la tête de ses propres petits-enfants. Il se sent alors relié par la plus solide des chaines, à une multitude qu’il pressent et qu’il a adoptée sans même la connaître. S’il fallait se représenter la sérénité par une image, elle devrait d’après lui plutôt ressembler à celle d’un petit garçon d’un temps révolu, cultivant l’insatiable nostalgie d’une certitude, d’un instinct, celui d’une terre brûlée de lumière, qui n’a pourtant pas daigné garder la trace de ses pas.
S’il avait pu parler, l’aïeul lui aurait sûrement donné cette recommandation :
« Pars maintenant petit, quitte cette maison. Sur le seuil, marque un arrêt et laisse le vent chaud fouetter ton visage, puis baisse toi, pose un genou à terre et ramasse une bonne poignée de cette poussière que tu cacheras au fond de ta poche. Une fois chez toi, là-bas, conserve-la précieusement, tu lui trouveras bien une petite place. Fais ça pour moi petit, mais surtout pour toi, juste avant de reprendre ce chemin que tu n’emprunteras plus jamais. »
S’il avait pu lire dans les yeux de celui qui allait, qui devait partir, s’il avait pu deviner le fond de sa pensée, qu’aurait-il pu encore y découvrir ce petit garçon trop sage ? Il ne lui restait que le léger passage de cette main, une main de labeur et de pardon, juste un signe avant le grand passage.

Celui dont on ne peut prononcer le nom, ne se manifeste-t-il pas d’après le livre des livres, « dans le murmure d’une brise légère ? ».

L’aïeul avait des oliviers, il aimait sa vie et cultivait aussi la sagesse.

En compét

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Noellia Lawren · il y a
" sublime" tout simplement mon vote +5
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Françoise Mornas · il y a
Un beau texte,sobre et bien écrit, qui soulève la question tant de fois renouvelée de la transmission du patrimoine entre générations, ou plutôt de sa non-transmission. Souvent, ce sont les petits-enfants ou les arrières-petits enfants qui y sont sensibles, mais parfois c'est trop tard... Il reste le souvenir...
Je me permets de signaler mes textes http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-mystere-du-bureau-127, et http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/je-ne-veux-plus-regarder-passer-les-trains

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Johanna Dupré · il y a
Mais oui les arbres ont mal, ils vivent nous font découvrir leur feuilles leur corps tortueux comme celui de l'olivier centenaire, le soleil a bien raison de chauffer sur cette terre ocre.... très jolie ballade et un caractère émouvant, je ne vous avais jamais lu mais je dis chapeau, je me suis abonnée à votre page, je ne vous connais pas, mais j'espère que ce TTC ira loin
Cela me fait penser à l'endroit que j'aime tant, le haut Var avec cette terre ocre, ces oliviers et ce coquin de soleil..
Moi hélas je ne sais faire que des poèmes, j'en ai fait un pour le prix Saint valentin si vous voulez passer..

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Bertrand Gille · il y a
Très beau texte, avec de la profondeur et le tout superbement écrit.
J'ai senti le soleil sur ma peau, j'ai senti les oliviers sous celui-ci !
Merci pour cette belle "promenade" :)
Vous avez mes 5 votes, cela va de soi :)

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Serge · il y a
Merci à vous Gille de m'y ramener de si belle manière !
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Pascale Martin · il y a
Vous avez une très belle écriture, on est totalement "dans" la scène, bravo
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Serge · il y a
Merci Pascale, pour être venu me rendre cette visite. Je suis content que ce passage vous ait plu ! N'hésitez pas à me faire signe lorsque vous posterez un texte, je vous rendrai à mon tour visite. Promis !
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Jarrié · il y a
Admiratif ! un point c'est tout.
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Emsie · il y a
Je découvre votre texte et votre écriture avec beaucoup d'émotion. On voit la terre, on en hume les parfums, on sent presque la caresse du vieil homme, le souffle de la vie qui s'en va. Pas facile, mais vous l'avez réussi. J'aime beaucoup. +5
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Serge · il y a
Mille fois merci Emsie ! Parfois un texte s'invite, puis nous échappe..., à présent celui-ci vous appartient déjà un peu. Que puis-je souhaiter de plus ? Même en cherchant bien...
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Adeline Délie-Platteaux · il y a
J'ai été émue. Par ailleurs, votre texte fait réfléchir aux racines et à ce qu'on en fait. Je vote !
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Serge · il y a
Merci Adeline pour votre visite et pour ce mot qui me touche !
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Doria Lescure · il y a
il est bien beau ce récit sur la transmission. La boucle est bouclée, de cet aïeul à cet enfant qui sont portés par un décors si dense et ciselé, qu'on voit bien la terre sèche et les oliviers torturés par un soleil de plomb. Pour ce beau moment de lecture voici mes voix.
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Serge · il y a
Merci Doria, ce retour me touche beaucoup.
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Luce des prés · il y a
J'aime et je vote!J'ai écrit un haïku de printemps, si ça vous dit...
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