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Kilomètre vertical

Alex Des

Alex Des

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367 voix


Faut-il que je lui dise ? Je crois qu’il faut que je lui dise. Je lui dis, il le faut:

« Il faut que je vous dise : je ne sais pas crier.
-Plait-il ?
-Je ne sais pas crier. C’est idiot mais c’est comme ça. Petit, mes « Yaaaaaah » manquaient de conviction quand je jouais aux cow-boys et aux indiens. En deuxième année de médecine je ne suis jamais parvenu à vociférer à plein poumons l’hymne de notre promotion. Et un jour, je me suis fait attaquer par un chien en pleine rue et je n’ai même pas hurlé pour appeler à l’aide. Non, la vérité, c’est que je ne sais pas crier.
-Je vois. Mais quel rapport avec votre situation actuelle ?
-Oh, c’est juste que...j’ai l’impression que ça fait partie du truc, c’est tout. Sans hurler, l’expérience serait incomplète, vous ne pensez pas?
-C’est une façon de voir les choses, mais...
-Alors je me dis : c’est quand même dommage de venir jusqu’ici pour faire capoter tous ces préparatifs au dernier moment pour un détail aussi dérisoire. Voilà ce que je me dis.
-Vous ne seriez pas en train de vous chercher des excuses, par hasard ?
-Moi ? Des excuses ? Mais pas du tout ! C’est juste que...
-Allez, c’est normal d’avoir peur, c’est humain. » Il m’envoie une tape dans le dos qui se veut amicale mais qui me glace les sangs et, surtout, m’apparait comme un risque TRES inconsidéré. « Maintenant ne bougez pas, je vérifie vos pieds et c’est important. Ne regardez pas en bas. »

Je regarde en bas et saisis avec une clarté qui me contracte affreusement l’estomac la différence qui existe entre menace théorique et danger imminent. Si on me demandait si j’ai peur des serpents au détour d’une conversation mondaine, je répondrais non d’un ton assuré. Si on me reposait la question en m’agitant un cobra royal en rut sous le nez, ma réponse serait certainement différente. Là c’est pareil : d’habitude je n’ai pas le vertige. Mais d’habitude je n’ai pas trente mètres de vide sous les pieds. Incapable de relever les yeux, je focalise mon attention sur mes baskets. Après tout, c’est un peu à cause d’elles si je suis là. C’était il y a...dix ans maintenant ? Je finissais un semestre en Erasmus à Prague, et ma colloc’ Liviana m’avait convaincu de participer à un « Beer Mile », une course sur piste où le but est d’ingurgiter une bière à chaque tour. J’avais couru, j’avais bu, j’avais vomu, on avait bien ru et mon amour pour la course était nu. Un dix kilomètres avait suivi, puis un semi-marathon, puis un marathon, puis des trails de tous types et de toutes distances...Ce n’est pas que j’étais doué, mais quelque chose dans ces longues chevauchées plus ou moins sauvages résonnait en moi. Les courses étaient un prétexte au voyage et à la découverte, et le résultat était parfois magique : courir les pavés millénaires de Jérusalem le temps d’une course, admirer les fabuleux paysages des alpes Suisses lors d’un trail, se prendre de plein fouet le show permanent de New York pour son mythique marathon...Et toujours fraterniser avec de parfaits inconnus, partager avec eux souffrances et joies liées au dépassement de soi, danser et boire aux fêtes d’après-course...C’était ça la magie, finalement : plus de profession, de religion ou de race, en course il n’y a que des mecs et des nanas en short qui suent avec une interrogation commune : mais comment peut-on être assez con pour participer à des trucs pareils ?

« Ok, on va pouvoir y aller. Vous êtes prêt ?
-Je ne sais pas crier, je vous dis. Ça ne va pas être possible.
-Croyez-moi, cela va être le cadet de vos soucis d’ici quelques secondes. Je compte jusqu’à trois, et à trois vous sautez, d’accord ?
-...
-Je compte : un...
-...
-Deux...
-...
-Trois ! Hé bien ?
-...
-Ah ça, si vous vous agrippez à la rambarde on n’est pas sorti de l’auberge, mon vieux. »

J’ai bien bourlingué en dix ans. Je suis devenu un vieux renard des plaines à défaut d’un vieux loup de mer, et la corne s’est incrustée sous mes pieds aussi sûrement que l’odeur de pommade chauffante sur mes mollets. Mais, force m’est de l’avouer, il me manque toujours quelque chose. Une pièce cachée du puzzle qui fait que je continue à chercher sur d’autres chemins, à explorer d’autres voies. C’est ce qui m’a amené ici, sur ce pont balayé par le vent et la folie des hommes. C’est ce qui m’a poussé...

Il m’a poussé.
Le lâche, il m’a poussé et je bascule dans le vide.
Une fraction de seconde, c’est le temps qu’il suffit à mon corps tout entier pour être saisi d’une secousse d’instinct de survie qui, mêlée à une panique absolue et intolérable, manque de me faire exploser le cœur. Dans ce qui ressemble fort à un bouquet final, ce même cœur propulse un concentré d’hormones diverses dans mes veines à chaque battement. Je tombe, la mort est là. Mes sens se tendent à l’extrême, cherchant vainement une échappatoire, et mes pieds s’agitent frénétiquement pour se libérer de leur entrave. Comme s’ils pouvaient être d’une quelconque utilité en ces circonstances !
Enfin, au bout de quelques interminables secondes, l’élastique auquel je suis attaché se tend. Mes organes internes s’écrasent alors qu’il atteint son point le plus bas. Puis, après quelques paraboles de fétu emporté par le vent, je m’immobilise enfin comme une araignée au bout de son fil.
Vivant. Je suis vivant !
Là-haut, tout là-haut, j’entends comme une voix :

«...Ou...aéé...tébin...iééé !
-Hein ?
-Je dis : vous avez très bien crié ! »

J’ai crié ? Moi ? Ca alors ! C’est vrai que je m’en sentirai capable...Je me sens capable de tout ! Une vérité s’impose à mon esprit encore secoué par l’adrénaline: ce n’est pas une pièce manquante du puzzle qui est apparue...ce sont toutes celles qui ne servaient à rien qui sont parties ! Bercé par l’euphorie, j’agite doucement les bras sans but comme la minuscule araignée que je suis devenu. Mon regard se porte à nouveau sur mes baskets, cette fois sens dessus dessous.
Finalement, mon plus beau voyage, je l’aurai fait sans courir un kilomètre.
Je pars dans un grand éclat de rire. Ça tombe bien : ça, j’ai toujours su faire.

367 VOIX

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Sylvain Charlier
Sylvain Charlier · il y a
Très joli suspens bien ménagé même si on le sens venir, servi par cette belle écriture qui me convient bien.
J'aime ce personnage assez direct, celui qui le pousse, peu décrit, mais très présent.

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Arlo
Arlo · il y a
Excellent récit sur les expériences extrêmes avec où sans cri. La lecture en est agréable et m'a fait voyager à travers les marathons. Le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème * sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie. Bonne journée à vous.
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Barbara Duchet
Barbara Duchet · il y a
Je découvre trop tard ce texte pour lequel j'aurais aimé voter ! Mais il n'est jamais trop tard pour aimer ! Alors si l'envie vous prend de venir promener vos yeux sur mes mots, ma nouvelle "La descente" est en finale, si vous l'aimez, n'hésitez pas à la soutenir ! Et comme je ne suis pas qu'un concours, mes autres écrits attendent eux aussi la venue de vos yeux ! Bonne journée :!
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Mirgar
Mirgar · il y a
Bravo pour le prix!
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Alex Des
Alex Des · il y a
Merci Mirgar pour votre soutien soutenu :)
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Pat
Pat · il y a
Désolée de vous avoir raté !
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Alex Des
Alex Des · il y a
Pourquoi désolée? Merci pour votre soutien :)
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Lesatix
Lesatix · il y a
Expérience pas encore vécue, ça a l'air de valoir le coup :D
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Alex Des
Alex Des · il y a
J'aimerai vous dire que je l'ai vécue, mais je n'ai pas encore osé. Le premier qui se lance (ha, ha) le raconte à l'autre, d'accord?
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Gisny
Gisny · il y a
Je vous félicite sincèrement. D'ailleurs, si je puis me permettre, si vous ne savez pas crier, je ne sais pas parler fort, disons, assez pour être entendue. Un vrai drame car du boulanger à qui je demande une brioche aux personnes qui viennent vers moi lors de mes déplacements, c'est un peu comme si j'étais inaudible - ce que je suis - Alors, au mieux, la personne va se pencher à 20 centimètres de mon visage, au pire, elle laisse tomber, jugeant que cela n'a aucune importance. Ceci étant, votre texte a hautement mérité le prix. Encore bravo à vous.
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Alex Des
Alex Des · il y a
Merci Gisny, permettez vous! Personnellement ma profession m'oblige à parler en public fréquemment, ce qui ne me pose aucun problème. Par contre pour imposer ma voix au sein d'une conversation de groupe c'est autre chose, l'impression de déranger prend souvent le dessus. Un ami qui souffrait beaucoup de sa timidité a pris des cours de théâtre pour finalement surmonter son incapacité à parler fort en public...Ca a très bien marché pour lui. Alors pourquoi pas? Au fait, merci d'avoir commenté ce texte :)
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Gisny
Gisny · il y a
C'était un plaisir !
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B86
B86 · il y a
bravo à vous ce fut un plaisir
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Alex Des
Alex Des · il y a
Merci B!
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Mana Montero
Mana Montero · il y a
4 minutes de vrais sourires. Un plaisir.
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Alex Des
Alex Des · il y a
Merci beaucoup d'avoir pris le temps de ce commentaire :)
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Amphicyon
Amphicyon · il y a
Superbement écrit et histoire originale ;-)
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Alex Des
Alex Des · il y a
Merci, et bravo pour votre prix!
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