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Grand-père

Patwant

Patwant

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191 voix

Je ne suis plus mucophage depuis l'âge de 12 ans environ, je pense à ça car Grand-père est actuellement en train de fouiller dans son nez avec son petit doigt, les yeux dans le vague. C'était les obsèques de Grand-mère ce matin, alors Grand-père est complètement perdu. Il ne sait pas quoi faire avec ses mains, il n'y a pas si longtemps, il s'en servait encore pour frapper Grand-mère, on dirait que ça lui manque déjà. L'année dernière, à 83 ans, il lui avait encore cassé un doigt.
Grand-mère a été incinérée, sa dernière volonté était que Grand-père, quand son tour viendra, ne puisse pas être enterré à côté d'elle.
Pour se changer les idées, Grand-père veut prendre la voiture et aller se boire une bière chez son copain de toujours Lucien. Je lui rappelle qu'il est atteint de narcolepsie, qu'il s'endort au volant, qu'il n'a plus d'assurance car il a causé trois accidents ces six derniers mois et que Lucien est mort l'année dernière. Sur ce, il me répond :
— Ha ouais c'est vrai... Alors emmène-moi.
— Où ? lui réponds-je.
— Dans ma tombe.
— Je pense qu'il n'est pas l'heure, tu ne veux pas aller ailleurs en attendant ?
Je le laisse dans une intense réflexion, qui dure plusieurs minutes.
— J'aimerais aller à Bruges p'tit con, me répond-il enfin.
Il m'appelle « petit con » depuis que je suis gamin, sauf quand je lui ai appris que je passais les tests pour être gendarme, là il m'a appelé « connard » ; quand je les ai ratés, « petit con » est revenu.
« Ne me quitte pas » chante Jacques Brel dans l'habitacle de la voiture. Grand-père détourne la tête, il serre les poings et je devine qu'il pleure, c'est la première fois que je le vois exprimer une émotion autre que la colère, cette foutue radio est parfois extrêmement perspicace. Grand-père ne m'a jamais secoué, jamais enfermé à la cave, jamais frappé à coup de ceinture ou de toute autre chose qu'il avait sous la main. Papa ne peut pas en dire autant, il est parfois jaloux de la relation que j'ai avec son père. C'est bizarre cette propension qu'ont les grands-parents à être sévères avec leurs enfants et très permissifs avec leurs petits enfants.
Je ne connaissais pas Bruges, Grand-père m'a servi de guide. Nous avons visités le beffroi, la cathédrale Saint-Sauveur, suivi d'une promenade le long des remparts médiévaux, et sans oublier bien sûr l'attraction incontournable : les petits canots qui sillonnent les grands canaux, et qui donnent « un point de vue qui n'est pas possible d'avoir sur la terre ferme », dixit Grand-père. Nous nous sommes arrêtés au café Le Trappiste, qui propose un choix impressionnant de bière ; Grand-père a pris sa Duvel, quant à moi, j'ai pris une Westvleteren 12, celle avec la capsule jaune, qui est très difficile voire impossible de trouver en France.
— Dommage que Lucien n'ai pas pu venir, me dit-il.
Je le regarde, son visage ne trahit aucune émotion, je ne sais jamais si il blague ou si il est sérieux.
— Pourquoi venir à Bruges? je lui demande
— C'est le seul grand voyage que j'ai fait avec ta grand-mère, j'avais 18 ans et elle 17, ses parents étaient contre notre amourette. Ils disaient de moi que j'étais juste bon à écorcher les chats, j'ai jamais tué de chat, ou alors il y a longtemps, ou bien j'ai oublié... Pour la séduire, je lui avait promis de l'enlever et de l'emmener faire le voyage de sa vie, et c'est ce qui s'est passé. Tous les matins vers 6 heures, elle allait s'occuper des animaux. Je l'ai guetté à partir de 5 heures – ben ouais p'tit con, à l'époque on n'avait pas vos conneries de téléphone portatif, qui d'après toi sont « très utiles », mais qui d'après moi compliquent tout. Quand elle est sortie, je l'ai enlevé sur mon vélo, elle s'est laissée faire. Et nous sommes partis à Bruges, 4h30 de route avec le vélo que j'avais emprunté à Lucien. En parlant de ça, ça fait un moment que je ne l'ai pas vu celui-là. Ce fut un des plus beaux jours de ma vie, et pour elle aussi je pense. Je te passe les détails que tes chastes oreilles ne sont pas prêtes à entendre.
— J'ai 43 ans Grand-père, lui dis-je.
— Ouais ouais c'est bien ce que je dis p'tit con... Quand nous sommes revenus chez elle, son père nous attendait avec la fourche, sa mère ayant eu la bonne idée de cacher le fusil. Je me suis mis devant ta grand-mère et à partir de ce moment-là, son père à compris que je ne reculerais pas et qu'il avait définitivement perdu sa fille – sa mère, plus maligne, l'avait déjà compris. Ensuite, tout fut plus simple. Ton père est né puis, peu après ta tante, mais je ne te fais pas un dessin...
— Non c'est pas la peine Grand-père...
— Si, je vais te faire un dessin, t'as pas l'air de comprendre de quoi je parle, t'as pas un stylo et une feuille ?
— Je t'assure Grand-père, je vois très bien de quoi tu parles, et je n'ai pas de stylo.
— Ouais bon enfin bref... On n'irait pas manger une moules frites à Ostende ?
Après une demi-heure de route, accompagnés par Lou Reed et le Velvet Underground, pour éviter toute nouvelle effusion incontrôlable de Grand-père, nous voici arrivés à « la reine des plages ».
Je m'arrête au premier restaurant car je vois que Grand-père fatigue. C'est un ancien restaurant plein de charme aux chaises et aux tables dépareillées, avec, accroché au mur, une vieille pendule avec sa trotteuse qui oscille d'une façon si lente et qui me plonge dans une réflexion sur la vie, la mort, l'amour, le monde, le genre humain et même sur le boson de Higgs.
Je regarde machinalement mon portable, comme je le fais plusieurs fois par jour.
— Tu vas arrêter avec ton foutu téléphone ou j'enlève les piles ! me dit Grand-père.
J'éclate d'un rire incontrôlé, mais son regard noir m'invite à ravaler ma joie soudaine.
Aussitôt ses moules frites avalées, Grand-père me dit :
— Ramène-moi chez moi, je dois voir Lucien.
— Lucien est mort Grand-père...
— Oui c'est bien ce que je dis.
Grand-père est mort une semaine plus tard, il s'est endormi et ne s'est pas réveillé.

en compét' !

191 VOIX


CLASSEMENT Très très courts

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De l'Air !
De l'Air ! · il y a
C'est direct, fort et franc du collier. Remarquable travail sur le sentiment de violence, presque tournée en dérision. On est là, devant le vieux avec ses frites,
la bière introuvable. et .... comme dirait Brel Lucien-Jojo qui n'est pas mort...!
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Moniroje
Moniroje · il y a
Ce grand-père me rappelle mon père...
mais qui était pire.
Oui, vous avez une belle écriture qui dit bien plus que ce qui est écrit.
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François Duvernois
François Duvernois · il y a
Curieux personnage que ce grand-père. A la fois violent et pourtant, il parage une sincère complicité avec son petit-fils. L'écriture est fluide, on se laisse embarquer par votre histoire. Tous mes votes.
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Un texte fort, qui n'a rien de consensuel. A travers ces quelques lignes toute une histoire familiale apparaît, et pas une histoire simple-simple. La violence en fait partie intégrante sans pour autant que votre texte soit d'un naturalisme simpliste. Vos personnages sont à trois dimensions (violence, sensibilité, ironie,...), jamais réductibles à un stéréotype. Et, mayonnaise sur les frites, la playlist (Brel, Le Velvet) est impeccabl. Quant à l'hommage à la bière, il est au-delà de tout éloge !
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Lafée
Lafée · il y a
Une violence incroyablement bien décrite ! J'aime la tendresse aussi qui ne disparaît jamais tout au long de ce road trip brutal et savoureux en même temps. L'écriture est aussi belle que la mousse sur la pinte ! Bravo et toutes mes voix admiratives
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Patwant
Patwant · il y a
Road trip est une très bonne définition. Merci.
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Emma
Emma · il y a
J'aime beaucoup. L'émotion est là, le grand-père est touchant et horrible tour à tour , le texte met sobrement en musique l'affection entre les deux personnages.
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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Un texte drôle et touchant qui nous inviter à croquer la vie à pleines dents, toute une panoplie de belles choses que nous pourrions faire avant de mourir
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Jean-Michel Palacios
Jean-Michel Palacios · il y a
Extrêmement juste et bien écrit sans fioriture avec les images qui viennent toutes seules nous habiter.
Merci de ce voyage dans cette tranche de vie.
Amitiés
JM

Je vous invite à découvrir "Seuls les amoureux" engagé sur le Grand prix automne 2017
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/seuls-les-amoureux
Merci
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Patwant
Patwant · il y a
Merci et à bientôt.
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Daniel Grygiel Swistak
Daniel Grygiel Swistak · il y a
Bravo, j'ai aimé, je vote; voir sur mon site " La rose coupée" merci
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Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Un récit émouvant : tout le monde n'a pas un petit-fils aussi attentionné !
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