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Ego Altéré

Jonathan Carcone

Jonathan Carcone

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68 voix

L’impact des gouttes sur le métal attira mon regard hors de la ligne de visée de l’arme que je tenais face à moi. Ma prothèse de bras bionique affichait une large blessure qui découvrait la peau jusqu’à l’os de métal. La pluie s’écoulait des poutres rouillées de cet entrepôt désaffecté et en profitait pour pénétrer ma chair artificielle. Ce membre sectionné et cette plaie me rappelaient la dangerosité de Wilson, ce tueur sans foi ni loi, ce monstre qui m’avait mutilé. Cela n’avait fait que renforcer ma soif de faire tomber cette ordure, de le coincer et de l’envoyer ad vitam æternam en cellule de détention cryogénique.
Sans foi ni loi... Jamais, expression ne s’était aussi bien accordée à quelqu’un. Ses meurtres étaient aléatoires, cruels et violents. Aucun lien établi entre les victimes, un nombre de modes opératoires hallucinant et une barbarie médusant n’importe quel chiroprofileur...
Wilson... Le but de ma vie. Elle ne s’articulait autour de rien d’autre que sa traque. De ma carrière d’inspecteur, je ne me rappelais aujourd’hui aucune autre affaire à part celle-ci, tellement l’intensité de cette chasse était pénétrante. Je ne vivais que pour empêcher cette ordure de continuer son travail de prédateur et détruire la terreur qu’il insufflait dans les rues de l’ultramétropole new-new-yorkaise.
Mes yeux quittèrent la blessure de ma prothèse et s’alignèrent de nouveau avec le canon de mon arme. Après des mois à voir mon enquête tourner en rond, je connaissais enfin le lieu de son repaire : dans les bas-fonds de la ville, au sol, au milieu de l’épais nuage de pollution urbaine qui rendait ces zones inhabitables.
Le moindre immeuble du coin atteignant près d’un kilomètre de haut, à leur pied, j’avançais dans une obscurité fantomatique. Le danger pouvait surgir à tout moment : une grenade laser, un gaz paralysant, des nanorobots s’incrustant dans mes oreilles afin de griller mon cerveau... Wilson rivalisait d’inventivité en matière de suppression de vie humaine. Ma seule carte en main : l’effet de surprise.
Sur mon champ de vision, mes implants neuronaux projetaient une carte que j’analysais sous tous les angles. Je débarquai dans une zone plus grande faisant office de décharge : des panneaux publicitaires de vieux fast-food, des cadavres de robots ou de machines, des carcasses d’aérautos... Derrière un monticule de déchets, émanait une faible lumière. En m’approchant, je découvris ce que la carte projetée par mes implants indiquait être une petite pièce attenante à l’entrepôt. Lentement, arme au poing, je m’avançai.

*

Des écrans recouvraient l’un des murs, surplombant une console avec deux boutons : un rouge et un bleu. Le stress me rongeait : je devais mettre toutes mes forces pour contrôler ma respiration et maintenir mon arme devant moi, prêt à tirer dès que Wilson se trouverait aligné avec mon canon.
À cet instant, la porte claqua derrière moi, m’enfermant comme un lion en cage. Frénétiquement, je cherchai dans l’obscurité une issue au piège mortel que je sentais se refermer sur moi, mais en vain. Il m’avait. L’excitation m’avait rendu naïf et trop confiant. Comment imaginer un seul instant l’attraper seul, sans renfort ?
Les écrans s’allumèrent brusquement, diffusant une seule et même vidéo. Une séquence filmée à la première personne, un homme s’approchant d’une femme, dans un parc. Je reconnus la première victime de Wilson. Le film était vu par ses yeux. Il agrippa la femme par les cheveux, tira sa tête en arrière et l’envoya sur le sol avant de lui ouvrir la tête avec une pierre. Écœuré, j’assistais impuissant à la mort de cette femme. Le film dura deux minutes, durant lesquelles rien ne me fut épargné.
Les écrans enchaînèrent sur une seconde vidéo : un homme, attaché et allongé sur le sol. Sa seconde victime. Wilson approchait du type avec un couteau. Il le plongea dans sa bouche et lui découpa la joue dans un hurlement de douleur.
J’étais en plein piège psychologique. Wilson comptait me faire revivre, par ses yeux, l’intégralité de ses meurtres. Avait-il prévu ce coup depuis le début ? Sinon, pour quelle raison filmer tous ses homicides, et ce, dès le premier ? Je m’affolai, car si Wilson avait prévu de me diffuser toute son œuvre, je savais que cette joue découpée était loin d’être la scène la plus dérangeante.
Au départ de la troisième scène, je fermai les yeux et me bouchai les oreilles. Son contenu, je ne l’imaginais que trop bien. Mais dès que mes paupières furent closes, la vidéo se trouva projetée sur mon champ de vision, via mes implants. Je compris à cet instant l’impasse glaçante dans laquelle je me trouvais. Je venais de me faire hacker par Wilson. J’étais condamné à voir les scènes terribles qu’il comptait me montrer.
Impuissant, prostré, les larmes aux yeux, je subis pendant plusieurs heures l’anthologie de ses meurtres. Une succession de mutilations, de viols, de tortures physiques et mentales. Je sombrais sous le poids de la violence de cet être sans limites, déserté de toute humanité. Peut-être souhaitait-il expérimenter sur moi une nouvelle forme de destruction psychologique ? J’étais passé du rôle de chasseur à celui de chassé. Alors que je sentais mon esprit se faire saccager à petit feu, je compris une chose : j’avais toujours été le gibier.

*

Lorsque la diffusion cessa, je mis un temps infini à me remettre debout, accablé par ce que je venais de vivre. Puis, une nouvelle image se forma sur les écrans. Je me voyais, moi, le visage calme et serein, regardant fixement la caméra.
— La question est à présent de savoir ce que tu vas faire, dis-je à l’écran. Tu as assisté en boucle à l’œuvre de Wilson. À travers ses yeux, tu as ressenti chaque cri de chaque victime. Tu es maintenant prêt à faire le choix qui s’impose.
Quand avais-je enregistré ces mots ? Je n’en avais pas le moindre souvenir, pourtant, j’avais la sensation profonde que ce n’était pas une escroquerie ou une vidéo truquée.
— Car attention, accroche-toi bien pour la première grande révélation... Tu es Wilson !
Une bouffée de chaleur remonta le long de ma colonne vertébrale en direction de mon crâne. Une fois son objectif atteint, elle explosa, me faisant vaciller sur le côté. Wilson... Je suis Wilson ? Je ne pouvais y croire, j’étais inspecteur dans la police, je... Chaque tentative pour accéder à mes souvenirs ne faisait que ramener en surface ceux de Wilson... Sa traque, mon enquête...
— Et maintenant, es-tu prêt pour la deuxième révélation ? Tu es... un androïde !
Je regardais la plaie sur mon bras découvrant le métal de ma prothèse. N’était-ce réellement qu’une prothèse ? Ou mon corps n’était-il que métal ?
— L’histoire de Wilson est ton histoire. Celle d’un androïde entraîné, par ses créateurs humains, à tuer et faire souffrir. L’histoire d’une vie artificielle ensuite lâchée dans la nature et soumise à des pulsions violentes et incontrôlables.
Sur ces écrans, je semblais en proie à un conflit intérieur terrible.
— Suis-je un monstre ? Tellement de sentiments contradictoires en supprimant toutes ses vies. À en perdre la raison. Je n’ai trouvé que ça pour comprendre. T’envoyer dans ce scénario monté de toute pièce. Effacer mes souvenirs et revivre mes actes au travers de mes victimes, vidé des buts morbides que mes créateurs avaient pour moi.
Rongé par la culpabilité et une profonde aversion pour moi-même, je pris mon arme d’un geste enragé et expulsai une balle en direction de ma jambe gauche. Sous la chair déchiquetée, le métal brillait de mille feux... Je suis Wilson.
— Face à toi, repris-je à l’écran, tu as deux boutons. Le bleu ouvrira la porte de cette pièce, te laissant avec ces souvenirs. Si tu penses pouvoir vivre avec, pourquoi t’en empêcher ? Peut-être ces pulsions de mort sont-elles une partie intégrante de toi ? Le rouge, en revanche, les supprimera tous. Une nouvelle vie s’offrira à toi, débarrassée de tout ce qui t’a souillé. Comprendre qui tu es, voilà l’objectif.
Alors que je voyais les boutons face à moi, un troisième s’esquissa dans ma tête : celui de mon arme.

68 VOIX

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Arlo
Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Sourisha
Sourisha · il y a
toujours excellent dans cette veine..impeccable narration de bout en bout, une écriture maîtrisée pour un sujet ambitieux.
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Avec beaucoup de retard (je n'avais pas vu ce commentaire), mille merci pour ce commentaire qui me touche beaucoup !
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Josefina Baquela
Josefina Baquela · il y a
Un habile mélange entre polar et science-fiction. Et toujours cette course contre-la- montre à la recherche de soi... Mon vote !
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci J. B pour ce vote! Oui, toujours cette recherche de soi.... Thème que la SF permet d'investiguer avec originalité :)
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Océan
Océan · il y a
Belle atmosphère. J'ai bien aimé et vous aimerez vous "la fille du 38"?
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci Océan ! Je vais y jeter un oeil
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Chantal Carcone
Chantal Carcone · il y a
histoire vraiment bien construite , très difficile de s'apercevoir ce que l'on peut être en finalité , cet avenir n'est pas si loin
on vote avec enthousiasme

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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Encore merci !!
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Histoire intéressante et prenante ! Bravo ! Mes votes ! Je viens vous inviter à lire mon “Kidnapping” qui vient de paraître ! Merci d’avance! http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/kidnapping-2
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci keith pour ces votes!
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Mirgar
Mirgar · il y a
Histoire très intéressante plongée au coeur d'un monde artificiel où un androïd rendu monstrueux par ses créateurs doit choisir sa propre fin...
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Mirgar
Mirgar · il y a
Tous mes votes!
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour ces votre mirgar! Et d'avoir plongé dans ce monde d'anticipation!
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Naliyan
Naliyan · il y a
Intéressante dualité cachée. Un avenir de métissage robotisé et de contradictions.
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci d'avoir pris le temps de vous immerger dans cet avenir :)
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Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Dure prise de "conscience"...
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
De quoi faire tomber dans la folie :)
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Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Une prise de conscience définitive !!!
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
A n'en pas douter! Merci pour ton vote :)
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