2
min

 Instant de vie

Ce corps si lourd

Marie Wouters

Marie Wouters

244 lectures

18 voix

Un vieil homme croupit, là-bas. Que peut-on y faire ?
Un vieil homme croupit là-bas, comme tant d’autres.

Ses yeux larmoyants ne voient plus, ou si peu. Ses jambes, raides, le portent péniblement. Du lit au fauteuil, du fauteuil au lit... Son corps n’est plus qu’une vieille épave dont la peinture s’écaille. Une épave en perdition qui craque de partout et qui prend l’eau ; qui n’est plus étanche.

Il a beau appuyer sur le petit appareil qu’on lui attache autour du cou, les infirmières ne viennent jamais tout de suite. Il attend, là, souillé, honteux, baignant dans sa pisse jusqu’à ce qu’elle soit froide.

La pudeur ? C’est un luxe qu’il ne peut plus se payer. Sa dignité est aux mains des autres.
Pour ne pas y penser, il se réfugie derrière l’écran de brouillard qui lui barre la vue. C’est la parade qu’il a trouvée pour rendre les choses supportables. Se dire que les autres le voient aussi peu qu’il les voit.

De toute façon, c’est presque la réalité. On lui accorde si peu d’attention. Il doit être transparent.

Pour les infirmières, il est un numéro de chambre. Il les entend, dans le couloir... « Tu as changé les draps du 19 ? Est-ce que le 19 a pris ses médicaments ? » Les soins se font à la va-vite, sans ménagement. On le manipule, on le bouscule. On lui parle gentiment, pourtant. On lui donne du « Monsieur » ... Ce ne sont pas de mauvaises filles, au fond. C’est juste le temps qui les presse – comme des citrons. Toujours plus vite. Toujours plus efficace.

Lui aussi, en son temps, expédiait la besogne. Ah ça, il n’avait pas peur de mouiller sa chemise ! Il était fort et vigoureux. Il abattait l’ouvrage sans économiser sa sueur, puis venait s’assoir à l’ombre, près du grand-père impotent, et se contentait de regarder passer le temps...
C’était un temps où l’on savait vivre. C’était un temps où l’on gardait les vieux chez soi.

Ses enfants à lui sont toujours pressés. Ils ne passent qu’en coup de vent. Il voit leurs silhouettes s’agiter devant la fenêtre comme s’ils cherchaient à s’envoler. Comme s’il leur en coûtait trop de se poser un peu à la « résidence », de faire une petite pause en marge de leur vie trépidante. Quand ils sont près de lui, il sent bien qu’ils ont la tête ailleurs ; qu’ils sont là, mais qu’ils pensent déjà à leur dîner entre amis, à leur sortie du week-end, au match de foot du gamin... À la vie, quoi. Celle dont il ne fait plus partie. Celle qui va beaucoup trop vite pour qu’il puisse la suivre.

La sienne de vie, ou ce qu’il en reste, s’écoule au ralenti, au rythme des soins et des visites.
Dans les brumes incertaines qu’il parvient encore à distinguer en guise d’horizon, sa seule préoccupation est de s’orienter entre les meubles, de retrouver ses affaires là où il les a laissées, dans l’ordre, le gilet sans manches sur le dossier de la chaise, celui avec manches sous le gilet sans manches, la veste, encore dessous ; le brumisateur, sur la tablette de la fenêtre, le déodorant sur la table de chevet, et pas l’inverse, sinon il pourrait les confondre – il a beau leur dire, pourtant, que c’est important !

Tant d’énergie consacrée aux nécessités d’un quotidien sans couleurs et sans saveurs. Prisonnier d’un corps qui ne fonctionne plus.

Pourtant, dans ce corps décrépi subsiste un jeune homme. Un jeune homme plein d’enthousiasme et de curiosité. Un jeune homme qui a encore tant de choses à découvrir dans ce monde. Tant de voyages à faire, d’expériences à vivre. S’il le pouvait, il ferait mille projets. Si seulement ce corps n’était pas si lourd. Si seulement chaque mouvement n’était pas un Everest.

Ça fait longtemps qu’il s’est fait une raison. À quoi bon lutter contre l’ordre des choses. Il est vieux, c’est comme ça. Il a fait son temps. Il se sait engagé sur une pente descendante de laquelle il ne remontera pas.

— Mais je ne souffre pas, dit-il à qui veut l’entendre. Non, je ne souffre pas...

18 VOIX


Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Terriblement bien vu ! :-(
L'indifférence polie des autres, le corps qui fonctionne mal... Ce sont, à mon avis, des souffrances pires que la souffrance physique que la chimie soulage souvent...
Mon vote !
Je tâcherai de trouver un moment, plus tard, pour aller découvrir vos deux nouvelles...
·
Marie Wouters
Marie Wouters · il y a
Merci Joëlle. C'est une réalité qui me touche forcément. Un esprit vif dans un corps impotent, c'est vraiment terrible :-(
·
Marie
Marie · il y a
Un beau texte, cru et sensible. Et vrai ! +1
·
Marie
Marie · il y a
Tiens, je suis en sélection (compétition, c'est un peu stressant) pour le GP Eté. Viendriez-vous me voir ? Mais ne vous sentez pas obligée...
·
Chantal Mabon
Chantal Mabon · il y a
Comme tu nous présentes bien la réalité Marie! Tu nous emmènes sur les chemins de la vie avec une telle pudeur, que nous ne pouvons que te suivre. Merci pour ces moments que tu nous offres avec ce souffle si léger malgré la réalité parfois si lourde.
·
Marie Wouters
Marie Wouters · il y a
Merci beaucoup, Chantal, pour votre soutien et votre enthousiasme. Bises lointaines :-)
·
Bertrand
Bertrand · il y a
Un texte plein de pudeur pour un homme au crépuscule de sa vie mais qui possède encore la force de ses souvenirs^^+1
·
Bertrand
Bertrand · il y a
coucou Marie
passe me lire si tu veux
au rayon BDs
"nouveau départ"
à bientôt^^
·
Ancre
Ancre · il y a
Du courage pour aborder ce thème et la vie se fait lourde...
·
Marie Wouters
Marie Wouters · il y a
Un thème douloureux, il est vrai.
·
François Duvernois
François Duvernois · il y a
Le jeune homme ou la jeune fille qui subsiste dans tous vieillards. La vie tourbillonnante des plus jeunes et lui immobile, figé. Texte touchant. Mon vote.
Si vous avez un peu de temps, j'aimerais avoir vos impressions sur : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/embrasement-2
·
Marie Wouters
Marie Wouters · il y a
Merci pour votre vote. J'avais déjà voté pour votre œuvre, mais je l'ai relue avec plaisir.
·
Didier Betmalle
Didier Betmalle · il y a
Je suis complètement en accord avec le commentaire de Valery. Je vote.
·
Marie Wouters
Marie Wouters · il y a
Merci beaucoup.
·
Claudel
Claudel · il y a
Un texte touchant et tellement vrai. Mon vote +1
Si vous avez quelques minutes : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-ferme
·
Marie Wouters
Marie Wouters · il y a
Merci beaucoup. J'irai y jeter un œil.
·
Valéry Hardiquest
Valéry Hardiquest · il y a
Thème difficile, souvent abordé, mais vous l'avez fait avec un mélange d'images fortes (presque dérangeantes car si proches de ce qui se vit) et de sensibilité très appréciable. Un belle mise en mots touchante qui récolte un 1er vote.
·
Marie Wouters
Marie Wouters · il y a
J'ai vu, en effet, que ce thème était assez présent sur Short Édition (avec d'ailleurs de très beaux textes comme celui-ci : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ma-cendrillon Merci beaucoup pour le commentaire et le vote.
·