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Au-delà de la réalité

Elise Picker

Elise Picker

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26 voix

Vous êtes dans cet état bizarre, entre deux mondes, rêve et réalité.
Vous savez que vous êtes éveillé, pourtant tout prend l’allure d’un songe et vous devenez spectateur de votre vie, comme si vous vous dédoubliez et vous voyiez parler, rire, agir.
Les sons vous paraissent lointains, plus sourds que d’habitude. Les lueurs vous semblent floues. Vous avez l’impression d’être ouaté et de tout percevoir en sourdine. Vous vous rendez bien compte que c’est la nuit, que vous marchez dans une fête foraine, entouré de milliers de lumières colorées, musiques, cris, rires fusant de toute part, mais vous êtes comme détaché de tout cela. Indolent.
Et paradoxalement, votre perception du monde est accrue. Comme vous saisissez tout au ralenti, aucun geste, aucun mouvement ne vous échappent. Vous vivez un instant magique, unique et en avez pleinement conscience.
Emporté par la foule, vous avancez entre les manèges bariolés. Vos amis vous parlent, vous leur répondez. Vous vous entendez leur dire que vous voulez bien monter sur ce grand huit. Cela vous paraît fou mais ne vous inquiète pas outre mesure. Votre désinvolture vous étonne et vous amuse.
Le mouvement de la foule vous porte, avec ses vagues et ses creux, au rythme des pas. Vous finissez par vous retrouver au pied de l’attraction.
Le temps de payer et vous voilà dans un petit wagonnet rouge, à la droite d’un inconnu. Vos amis sont assis dans la voiture suivante.
Le convoi s’ébranle lentement et vous commencez à grimper jusqu’en haut du manège. Au fur et à mesure que vous montez, les éclats de la fête s’éloignent. Les bruits s’estompent et votre horizon de nuit s’élargit. Vous observez avec détachement la grande roue en face de vous. Les nacelles sont arrêtées, les badauds s’extasient. Ils sont à la même hauteur que vous. Vous tournez la tête avec nonchalance tandis que votre wagon parvient en grinçant au sommet des rails.
Soudain, vous percevez du coin de l’œil un mouvement vif qui provient de la grande roue. Simultanément, une détonation retentit brisant net votre état second.
Vous regardez devant vous l’à-pic vertigineux et c’est la chute vers le néant.



Vous avez mal à la tête.
Vous essayez en vain d’ouvrir les yeux. Vos paupières semblent collées l’une à l’autre. Vous avez beau tenter de les écarquiller, cela reste peine perdue. Un profond sentiment de malaise et de frustration vous assaille. Vous vous sentez terriblement impuissant devant ce qui vous arrive. Vous avez du mal à vous rappeler où vous êtes et ne pouvez même plus compter sur votre vue. Le pire des supplices.
Vous réalisez alors qu’aucun son ne vous parvient et en déduisez que vous êtes devenu sourd également. Perdu, abandonné dans un monde inconnu et sans repères, vous sentez la panique vous gagner. Vous comprenez que vous ne pourrez vous fier qu’à vos sens habituellement secondaires. Vous décidez d’entamer vos investigations par l’utilisation du toucher. Bougeant un bras avec difficulté, vous vous apercevez que vous êtes allongé. A nouveau dans votre tête, tout bascule et vous essayez de vous représenter plus justement votre position et votre environnement.
Les petits cailloux que vous touchez vous indiquent que vous êtes étendu au sol. Soudain, vous décidez de vous palper pour vérifier votre intégrité. Les premières impressions sont rassurantes. Cependant, quelque chose va vite vous inquiéter : en touchant votre bras gauche, vous avez détecté une matière visqueuse et chaude.
C’est alors que vous faites intervenir votre odorat. Le cœur battant, vous soulevez péniblement votre main jusqu'à vos narines. Un relent aigre vient confirmer vos soupçons : c’est du sang qui en train de sécher lentement sur votre membre. Vous ne ressentez aucune douleur à ce niveau mais à quelles impressions se fier à présent ?

Petit à petit, au prix de nombreux efforts, vos paupières s’entrouvrent. Peine perdue: vous restez plongé dans le noir. Qu'est-ce qui a bien pu vous arriver. Si votre bras gauche est touché, pourquoi êtes-vous aveugle et sourd ? Cette incohérence vous perturbe. Vous aimeriez tant vous raccrocher à la moindre parcelle de rationnel.
Peu à peu, vous recouvrez la vue... et commencez, soulagé, à distinguer quelques lueurs. Vous percevez également des sons confus, étouffés. Inutile d’essayer de les interpréter, ils sont comme une vague rumeur impossible à décrypter.



Finalement, des points se détachent des lumières, s’assemblent et deviennent des silhouettes. Un grand nombre de silhouettes qui vous entourent. Elles s’agitent, gesticulent grouillent autour de vous, étouffantes. Cette masse fourmillante de corps vous donne la nausée. Côté oreilles, les bruits reviennent, assourdis, indistincts.
Le voile qui recouvrait vos yeux se lève complètement et vous distinguez enfin les personnes vous entourant : aussi nombreuses que vous l’aviez imaginé, elles s’agitent sans vous voir. Vous êtes soudain oppressé par une peur sourde. Il devient urgent de bouger pour ne pas être piétiné.
L’adrénaline fuse et vous aide à soulever le haut de votre corps. Vous vous maintenez sur les coudes en reprenant votre souffle. Votre tête pèse une tonne et ce changement de position vous demande quelques secondes d'adaptation. Incapable de vous lever, vous tentez, en rampant, de vous frayer un passage à travers ces jambes au mouvement désordonné. Enfin, vous sortez de la masse et l’air devient plus respirable. Devant vous quelqu’un est penché au dessus d'un corps étendu.. Tout le côté droit de la tête ne ressemble qu’à une bouillie rouge et visqueuse. C’est cette même substance qui macule votre bras gauche.



Soudain, on se baisse à côté de vous et vous parle. Vous ne comprenez pas mais vous reconnaissez l’un de vos amis. Il vous aide à vous relever et quitter la foule. Le reste du groupe vous attend non loin. Ils se jettent sur vous et vous submergent de questions. Vous n’y entendez rien mais vous leur souriez. Toujours sonné, mais soutenu par ces bras amicaux, vous prenez lentement le chemin du retour.

En compét

26 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Joliment écrit. Mes voix. Aimerez vous "l'invitation" et "reflets" ? Ou Tropique dans un tout autre genre.
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Virgo34
Virgo34 · il y a
Des sensations bizarres qui vous font vous poser des questions sur le lieu et l'événement.
Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est aussi en cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le découvrir.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Arlo
Arlo · il y a
Excellent texte aux sensations fortes et au ressenti profond. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes *sur un air de guitare*retenu pour le prix hiver poésie et *j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Elise Picker
Elise Picker · il y a
Merci beaucoup Arlo ! J'irai sans faute découvrir vos poèmes ^_^
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