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 Science-Fiction  Société

Zebra-524d ou l'exode manqué

Barbara V.

Barbara V.

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188 voix


I

Lorsque la NASA découvrit l’exoplanète Zebra-524d, toute la communauté internationale devint hystérique.
Après des décennies de recherches et une série d’échecs, les astronomes trouvaient enfin une jumelle de la Terre qui correspondait à leurs attentes. Oxygène, eau liquide, températures agréables, masse et atmosphère convenables : Zebra-524d, analysée par des outils technologiques plus sophistiqués que jamais, était pareille presque en tout point à notre bonne vieille Terre. Elle avait toutes les conditions requises pour développer la vie, et surtout, pour l’accueillir.

Bientôt, les médias ne parlèrent plus que d’elle. Intarissables, ils montraient sans discontinuer des photographies satellite de l’exoplanète et des modélisations 3D de ce à quoi pouvait ressembler sa surface : de toute évidence, toujours verte et abondante. Ainsi, les médias noyèrent des milliards d’êtres humains fascinés dans leurs rêves de voyages interplanétaires, tout en louant les progrès de la technique et le potentiel infini de l’intelligence humaine.

Passée l’euphorie des premiers jours, plusieurs documentaires très sérieux, financés par la NASA elle-même et certaines chaînes télévisées influentes, furent diffusés dans les salles de cinéma. Des experts étudiaient plus en détails la nouvelle Zebra : ils expliquaient, d’un point de vue purement scientifique, pourquoi il était sans doute possible d’y vivre et d’y rencontrer une biosphère similaire à la nôtre. La seule grande différence, c’était le passage du temps : sur Zebra, les années comptaient quatre-cent-soixante-deux jours de vingt-huit heures. Afin de ne pas décevoir son public et de le garder enthousiaste, les chercheurs faisaient, sur le ton de la plaisanterie, l’éloge de sa lenteur.

N’ayant pas raté une miette de ces publications, les politiques et les plus grosses entreprises d’énergies fossiles s’intéressèrent soudainement à Zebra-524d, qui tournait encore naïvement sur elle-même, en orbite autour de son étoile. Ils organisèrent donc, à son sujet, un sommet mondial au service de l’intérêt général.
A son issue, il fut décidé que la race humaine devait quitter la Terre pour sa propre survie. Trop polluée, trop exploitée, vidée de son pétrole, de son charbon et d’autres matières premières essentielles au confort de l’espèce à l’ère interminable de la combustion, la Planète Mère était tout à coup reléguée au rang de poubelle où il ne faisait plus bon vivre.
Car la solution à la crise économique, scandaient les politiciens, était la conquête spatiale : Zebra était une chance, une oasis pleine de promesses et de richesses au milieu d’un désert naissant ; un monde meilleur, en somme. Là-bas, la guerre de l’eau n’aurait pas lieu, la glace pouvait être forée, les océans étaient remplis de poissons et les forêts fanées n’étaient pas à replanter.
Ainsi, tous les dirigeants du monde appelèrent la population à effectuer leur devoir citoyen : embarquer avec eux pour ce qui allait être le plus grand voyage de l’humanité. Zebra était peut-être à quelques années-lumière de notre système solaire, mais la technique permettrait de réduire la durée du voyage à trois ans maximum. Cela en valait la peine : il y aurait du travail pour tous, la pauvreté serait annihilée. Plus de problème de couche d’ozone percée par les pets des vaches, plus de surpopulation, plus d’épée de Damoclès au-dessus de la tête de quiconque ne saurait pas consommer responsable.
« Et les écolos arrêteront de nous faire chier ! » ironisaient certains en pensant faire de l’esprit.

La propagande fonctionna ; une marée humaine se rua vers les administrations pour obtenir son passeport intersidéral et son aller simple pour Zebra. La télévision montrait les files d’attente interminables devant les bureaux administratifs de tous les pays et recommandait très sérieusement de prendre rendez-vous afin d’éviter ce genre de désagréments.
Elle éteignit la télévision d’un geste rageur.
— Quand est-ce qu’on va chercher les nôtres ? lança-t-il depuis la cuisine.
Elle ne répondit pas. Son pouce tritura distraitement les boutons caoutchouteux de la télécommande ; elle effaça le 8 du bout de l’ongle. Il passa le haut du corps par l’embrasure de la porte :
— Quand ? répéta-t-il.
— On est obligés ?
Il rit.
— Tu n’as pas envie de partir ?
Anxieuse, elle haussa les épaules, avant d’attraper un coussin et de le serrer contre son ventre.
— Pas vraiment.
Il fronça les sourcils et la rejoignit sur le canapé, un torchon humide sur l’épaule.
— Tu n’es pas sérieuse ? Qu’est-ce qu’il va nous rester, ici ?
Il l'enlaça tendrement.
— Tu as peur, c'est normal, lui dit-il pour la rassurer. Ça passera avec les préparatifs. Tu verras.


II

Mais l’angoisse ne disparut pas. Pire : elle grandit encore jusqu’à se transformer en colère et en refus.
Elle n’était d’ailleurs pas un cas isolé.

Sur les réseaux sociaux, des petits groupes clairvoyants protestaient contre la proposition du gouvernement – qui sonnait plutôt comme un ordre. En quoi partir est un devoir ? s’interrogeait l’un ; quitter la Terre, et pour quoi faire ? Recommencer les mêmes erreurs ? demandait un autre. D’autres encore, plus sombres, affirmaient qu’un tel voyage relevait du suicide collectif : que trouverait-on, une fois sur Zebra ? Peut-être que l’environnement y était hostile, l’air finalement irrespirable, ou bien qu’une civilisation différente l’habitait déjà. Alors ce serait la guerre et l’anéantissement de l’une des deux races, indubitablement. Car, bien entendu, personne n’irait tenter une visite avant le Grand Voyage ; des rumeurs racontaient que le trajet durerait, en réalité, plus d'une dizaine d'années. Une perte de temps, estimaient ceux dans la confidence, puisqu'aux dires des climatologues alarmés, il ne restait même pas trente ans à la Planète Bleue dégonflée.

Ces groupuscules s’unirent rapidement sous la bannière d’un collectif international, « Stay on Earth », afin de mieux affirmer leur réticence. Les médias officiels se riaient d’eux, mais les activistes s’en fichaient bien. Au moins, on relayait leur message jusque dans les foyers, et l’on troublait sans doute des esprits résignés.

Sans le lui dire, elle se rendit à un rassemblement de « Stay on Earth » dans la capitale, et fut bouleversée. Plusieurs centaines de personnes s’étaient réunies, agitant drapeaux nationaux et terriens dans la lumière du soleil, et scandaient un fier « On est chez nous ! » qui trouvait enfin son sens. Les rues en effervescence renvoyaient l’écho des chansons et des slogans. Au même moment et aux quatre coins du monde, on réclamait le droit d'habiter la Terre. Le cœur battant, elle écouta le discours fervent d'une militante du collectif, qui se termina en ces mots :
« N’oublions pas que cette planète est notre unique vaisseau et que nous n’avons certainement pas notre place ailleurs ».
Ses convictions en furent considérablement renforcées, et elle rentra chez elle ce soir-là avec la ferme intention de le lui faire savoir.

— Je ne pars plus, lui annonça-t-elle de but en blanc avant même d’avoir retiré sa veste.
Il leva les yeux de sa tablette tactile, perplexe.
— Comment ça ?
— Je m’en fous, de Zebra.
Il se mit à rire.
— Tu es folle. La résistance t’a retourné le cerveau, c’est ça ?
Elle ignora le sarcasme. Emportée par ce qu’elle venait d’entendre, elle reprit :
— Est-ce que tu réalises que nous avons une chance de refaire le monde ?
— De quoi tu parles ?
— Si toutes les grandes firmes et toutes les banques s’en vont, eux qui ont la main-mise sur tout, cela signifie que l’on peut supprimer le concept même de l’argent. Que l’on peut tout recommencer à zéro, fonder une société plus juste, plus égalitaire et plus heureuse simplement parce que le capitalisme aura délibérément disparu de la surface de la Terre !
Ses pupilles brillaient.
— Tu as bien retenu leur leçon, grinça-t-il.
— Je suis convaincue que c’est possible.
— Non, car il y aura toujours quelqu'un pour penser à s’accumuler les richesses des autres. Ravale ta philosophie du dimanche, et rappelle-toi que l’être humain est foutu depuis le jour où il a dit « ça, c’est à moi ». Rousseau l’explique avec des termes un peu plus chics.
Elle déglutit mais ne se laissa pas impressionner.
— On peut au moins essayer.
— Et comment ferons-nous ?
— Je ne sais pas. Ce sera long.
— La société d’aujourd’hui me convient très bien comme elle est.
— Alors tu vas prendre le risque de t’en aller ?
— Oui.
Il y eut un instant de flottement. Puis elle poursuivit avec ardeur, peut-être aussi pour empêcher une rupture qui semblait désormais inévitable.
— On nous dit que dans peu de temps, la Terre va mourir.
— Raison de plus pour foutre le camp, non ?
— Réfléchis : que les trois quarts de l’humanité disparaissent de leur plein gré, c’est une aubaine.
— Je rêve ou tu es en train de faire l’apologie des crimes de masse ?
Elle évita de lui faire remarquer à quel point il pouvait être con, parfois.
— On sera en mesure de rattraper le mal qu’on a fait. On sèmera des forêts, on nettoiera les océans et les rivières, on permettra aux sols de se régénérer. On pourra même boire l’eau de la pluie ! Terminés les pics de pollution, les pesticides, les hydrocarbures ! On connaît des alternatives efficaces, il suffit juste que chacun fasse sa part. Et nous sommes plus nombreux que tu ne le crois.
— Ça s’appelle une utopie.
— Et une planète toute neuve, ce n’en est pas une ?
Malgré sa bonne volonté, elle n’avait jamais accepté le chemin qu’on lui présentait depuis sa naissance comme le seul valable. Perdre son temps à l’école, ignorer l’essentiel. Travailler dans des villes de béton gris, sans logique ni but autre que celui d’encaisser son chèque à la fin du mois, et payer ses factures avec. Faire des enfants, les éduquer et les emmener sur la même voie absurde. Attendre la retraite et un corps vieux et malade pour s’entendre dire qu’il faut « enfin profiter ».
Très tôt, elle avait compris que quelque chose ne tournait pas rond, mais toujours tu cette petite part de conscience rebelle qui se débattait en vain contre sa raison formatée. Alors elle avait continué d’agir comme les gens « normaux », à concrétiser les projets que l’on attendait d’elle, tout en renonçant lâchement à ses rêves de liberté à grands coups d’excuses toutes préparées. Quitte, en contrepartie, à se perdre dans d’inquiétants instants de mélancolie. Et aujourd’hui était l’occasion ou jamais de prendre son courage à deux mains et d’exister autrement.
Elle partagea ses réflexions.
— Tu nages en plein délire hippie, rétorqua-t-il.
— Je suis réaliste. On vit comme ça de nos jours.
Il se leva et se planta devant elle.
— Il n’y a plus aucun avenir ici.
— Il ne tient qu’à nous de le construire.
— Vous échouerez.
— Non.
— Les révolutions n’ont jamais arrangé les problèmes de fond. La civilisation tourne de cette façon depuis la nuit des temps.
— Tu ne sais rien.
— Et elle demeurera ainsi, quoi que vous fassiez toi et tes nouveaux copains, parce qu’il y a un paramètre que vous refusez obstinément de prendre en compte : la nature humaine.
— Tu es trop pessimiste.
— Au fond de toi, tu sais que j’ai raison.
Elle baissa les cils.
— Je partirai, gronda-t-il. Me suivras-tu ?
Elle secoua la tête.
— Alors c’est fini ?
— C’est fini.

Lorsque le nombre de candidats à l’exil dépassa les trois milliards d’individus, les États décidèrent qu’il était temps de se retrousser les manches et de mener à bien le « Projet Ark ». Pour être capable de partir le plus vite possible, ils exhortèrent les citoyens volontaires à participer, bénévolement bien sûr, à la construction des vingt vaisseaux titanesques qui les emmèneraient vers Zebra.
Chaque Arche aurait une capacité de quarante millions de personnes. En plus d’êtres humains, on y transporterait quelques plantes et animaux, mais aussi les supermarchés, les entreprises, les écoles et les institutions. L’objectif était qu’une fois enfermées, les choses reprennent leur cours normal au sein de micro-sociétés.
Malgré l’ampleur de la tâche, la proposition remporta plus de succès que prévu. Après avoir pris d’assaut les bureaux d’État Civil, la moitié de la population mondiale se précipita vers les agences de travail. Personne ne se vit jamais refoulé, quels que fussent son âge et sa condition physique ; apporter sa pierre à l’édifice, aussi petite fût-elle, était considéré comme un acte noble et patriotique.

Les chantiers ouvrirent. Dès lors, rien ne compta plus que la conception des vaisseaux, et tout ce qui ne concernait ni les travaux ni les ouvriers fonctionnait au ralenti. La Planète Bleue vivait donc sur ses réserves, et aux politiciens sarcastiques de rappeler que la surproduction avait parfois du bon. Après les dernières récoltes, la plupart des agriculteurs abandonnèrent leurs champs pour les ateliers, les usines non indispensables s’arrêtèrent, les forages furent désertés et les guerres interrompues (sans toutefois signer la paix définitive ; on aurait le temps de reprendre les hostilités et leur économie plus tard). Les cours de la Bourse et les capitaux se figèrent à leur tour quelques semaines avant la fin des travaux : on sauvegarda les données, on débrancha les ordinateurs et on empaqueta les serveurs afin de les emporter loin dans l’Univers, en jurant solennellement que chacun retrouverait son compte en banque à l’Arrivée tel qu’il l’avait laissé en partant.

A l’extérieur de la capitale, dans la campagne, un chantier avait pris place. Elle venait souvent s’y promener afin d’assister à la naissance de l’Ark09. Le vaisseau grandissait à vue d’œil. Autour de lui, une fourmilière hurlante suait sang et eau, jour et nuit, dans la poussière et le vacarme des outils. « Quelle ironie » pensa-t-elle devant cette cohue soudain heureuse de subir l’esclavage. Les gouvernements n’avaient de nouveau qu’un futur incertain à lui offrir, mais cette fois-ci, bizarrement, la masse n’y voyait pas d’inconvénients.

Cinq ans plus tard, après plusieurs expertises et un travail colossal, l’expédition était sur le qui-vive. La première vague de Terriens montait à bord de la toute nouvelle flotte spatiale, s’établissant en famille dans des cabines de la taille d’un studio. Le décollage était prévu, sauf contretemps, pour le mois suivant.

Elle se rendit sur les pistes un matin. Il pleuvait. Le monstre d’acier noir aux hublots illuminés dormait, ruisselant, au beau milieu du terrain vague, entouré de mille parapluies colorés. La foule se hâtait, se bousculait sur les rampes et fulminait contre l’averse en traînant ses bagages mouillés. Était-ce donc cette image de l’autre moitié de l’humanité qu’elle garderait en mémoire ? Celle d’une nuée informe de parapluies en colère ?
Soudain elle le vit. Lui. Il avançait tête nue, et ne portait qu’un sac de voyage sur son épaule. Bien qu’il fût loin, elle distinguait parfaitement ses cheveux humides étalés sur son front et son air renfrogné. Elle cria ; il l’entendit, pivota sur ses talons, la chercha du regard. Elle joua des coudes pour se rapprocher des barrières. Ils s’observèrent quelques secondes, l’un imprimant les traits de l’autre dans sa mémoire. Puis, hésitant, il leva le bras en signe d’adieu.
Il se retourna et disparut dans le ventre ronflant d’Ark09. « Bon voyage », dit-elle tout bas. A sa grande surprise, des larmes lui piquèrent les yeux.


III

La nuit était fraîche. Assise au creux de son fauteuil en osier favori, au balcon de la chambre à coucher, elle resserra la couverture autour de ses épaules. Elle tenait entre ses mains ridées une tasse fumante de tisane à la menthe ; la plante odorante poussait en désordre au fond de son jardin. Les murmures de la forêt brisaient parfois le silence paisible et, au-dessus d’elle, s’épanchait un ciel pur, bleu nuit, parsemé d’étoiles brillantes.
D’ailleurs, la lumière de Zebra lui parvenait-elle ?
A l’aube de sa quatre-vingtième année, elle jugea opportun de méditer sur ce qui avait été accompli.
Cinquante ans déjà que les Arches s’étaient envolées. Elle avait évidemment douté, en voyant des milliers et des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants pénétrer dans les vaisseaux bourdonnants. « Et si j’avais fait le mauvais choix ? s’était-elle demandée. Et si nous étions trop peu ? »
Finalement, force fut de constater que la perspective cosmique n’avait pas conquis tout le monde ; ça n’avait pas seulement été l’affaire de quelques révolutionnaires et d’autres bien-pensants. Des sceptiques, des élites, des optimistes, des blasés face à un système arriéré avaient gonflé leurs rangs. Pendant près d’un demi-siècle, ils avaient donc tous travaillé d’arrache-pied pour soigner leur Terre meurtrie par des décennies d’exploitation. Et cela semblait fonctionner. En contrepartie, il leur avait fallu sacrifier des choses, autrement dit des besoins secondaires que la société d’autrefois avait en majorité créés afin de générer un marché. Et c’est là qu’il s’était trompé, lui : une vie simple pouvait rimer avec confort autant qu’avec bonheur.
Et elle avait aimé cette façon de vivre, au rythme de la nature, à son écoute. L’Homme renouait enfin les liens avec la Terre et personne n’était là pour s’en moquer. Toutefois, ce n’était que le début ; il lui arrivait encore, lors des moments d’épuisement et face aux échecs, d’avoir peur que leur entreprise fût vaine. Il y avait encore tant de choses à faire, tant à bâtir ! Et elle était vieille à présent ; le flambeau passerait à la génération suivante.
Pensive, elle inspira profondément l’air parfumé de la nuit, plein des arômes sucrés des fleurs qui dorment. Elle se surprit à songer à lui et à ses dernières paroles. Elles la hantaient. A sa connaissance, personne n’avait encore réclamé ni le pouvoir ni le bien d’autrui ; mais elle craignait que, plus tard, de son vivant ou après sa mort, cette nature humaine hideuse ne refît surface, exactement comme il l’avait prédit.
Chassant l’angoisse, elle se plut à l’imaginer, lui. Qu’était-il devenu ? Que faisait-il, où vivait-il ? Existait-il des endroits comme celui-là sur Zebra ? Avait-il une famille, des enfants ? Et surtout, était-il heureux ? Aujourd’hui sa mémoire lui faisait défaut ; le temps avait effacé son visage, son sourire, même la couleur de ses yeux. Il n’était plus qu’une ombre dans ses souvenirs. Chaleureuse, certes ; mais une ombre tout de même.

A trois heures du matin, elle se coucha. Les oiseaux avaient commencé à chanter, cachés dans la cime noire des pins. Elle souffla sur la chandelle et laissa sa tasse froide sur la table basse du balcon.

Au petit jour, il y eut une explosion terrible. La maisonnette s’ébranla. L’esprit encore embrumé par le sommeil, elle eut une vision d’apocalypse : voilà que la Terre s’ouvrait en deux, que les montagnes s’effondraient là dehors, et que le plafond allait s’écrouler ! Elle s’accrocha à son oreiller et attendit que cette folie passât. Et lorsque tout redevint immobile, elle s’extirpa de son lit pour sortir sur le balcon. Sur la dalle, la tasse oubliée gisait en morceaux tâchés de thé.
Le soleil matinal frémissait, sa lumière blanche inondait la vallée. Éblouie, elle mit sa main en visière et scruta les alentours. Les montagnes étaient toujours debout et la terre n’était pas fendue ; elle rit, se sentit bête. Et son sourire s’effaça bientôt en remarquant le panache de fumée noire qui s’élevait en torsades depuis l’autre côté de la colline.
Poussée par la curiosité, elle enfila un pantalon et son manteau, saisit sa canne, puis sortit. Elle quitta la route pour gagner du temps, trottant dans les herbes hautes. La rosée chatouillait ses chevilles nues ; dans la précipitation, elle avait gardé ses pantoufles.

Elle mit une bonne heure avant d’arriver au pied de la colline, haletante. Elle avait avancé vite. Son corps protestait d’ailleurs vigoureusement contre cette promenade hâtive et insensée. Mais peu importaient ses os douloureux. Le besoin de savoir était plus fort.
Déterminée, elle s’engagea donc sur le sentier tortueux qui menait au sommet coiffé de peupliers. Son cœur fatigué palpitait sous l’effort. « Bon sang, jura-t-elle entre ses dents, cette colline n’est pourtant pas si haute ! » Trente ans de moins, et elle l’aurait certainement grimpée en courant.
Elle monta à petits pas, en prenant garde à ne pas trébucher sur les cailloux. Elle fit plusieurs haltes ; à vrai dire, dès qu’une pierre était assez grosse pour se présenter en tant que siège confortable. Les fesses posées dans les lichens, elle reprenait calmement son souffle.

Au bout d’une longue et pénible ascension, elle parvint enfin tout en haut.
En contrebas, au centre d’un profond cratère, se dressait un immense débris calciné, bosselé, semblable à un mur de château-fort en ruine. Autour de lui, la dévastation : la terre brune retournée, les sapins arrachés, une infecte odeur de brûlé. Elle toussa. Les rayons du soleil se faufilèrent alors par-dessus la colline, percèrent le rideau de cendres, balayèrent ce mur encore fumant et dévoilèrent une grande inscription noircie, presque effacée. Elle plissa les yeux.
Et soudain tout fut clair.
Ark09.
Ses jambes douloureuses se dérobèrent ; elle tomba à genoux et se mit à pleurer.

188 VOIX

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Annelie
Annelie · il y a
Mes félicitations pour cette SF ! Absente longtemps de Short, je découvre.
Sur ma page, j'offre une danse : " Milonga" et un texte partiellement autobiographique : " Maud", deux textes très courts.
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Barbara V.
Barbara V. · il y a
Merci Annelie !
Moi-même absente pendant un moment, je reviens doucement sur ShE... j'irai découvrir vos textes.
A bientôt !
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Arlo
Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Pierre Priet
Pierre Priet · il y a
Bravo! bien écrit! Mon vote évidement ! Je vous invite, si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle " blizzard" en finale :)
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Barbara V.
Barbara V. · il y a
Merci Pierre pour votre lecture et votre vote :)
Je passerai voir votre nouvelle ! A bientôt !
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Richard
Richard · il y a
finaliste, lauréat et recommandé! je ne mettrais pas trompé en lisant votre texte.
à nouveau "félicitation"
au plaisir de ce croiser dans le couloir des mots...
richard
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Barbara V.
Barbara V. · il y a
Merci Richard ! Je suis ravie que Zebra vous plaise (la nouvelle n'a pas été lauréate, mais elle est recommandée quand même, alors pour moi c'est tout comme !).
A bientôt !
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Caroli
Caroli · il y a
je suis une lectrice de SF, ce thème de la recherche pour coloniser d'autres planète par le genre humain est un thème qui m'est cher, donc je l'ai lu avec attention et bravo ! bien traité (que des résistants fassent le choix de rester et de construire qq chose de différent est exactement le choix que j'ai fait dans une histoire que j'ai écrite), et évidemment j'ai aimé retrouver cette femme bien des années plus tard et voir ce qui s'est passé
si ça vous dit, ma nouvelle (je vous laisse la surprise du genre) : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/starflex
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Barbara V.
Barbara V. · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture, Caroli ! Je ne manquerai pas de vous lire.
A bientôt !
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Abi
Abi · il y a
Bien que ce soit de la science fiction c'est une illustration très réaliste de la race humaine. Bravo.
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Barbara V.
Barbara V. · il y a
Merci beaucoup Abi :) Je suis contente de voir que j'ai visé juste !
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Un beau message qui incite à protéger notre planète !
Très belle écriture ☺
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Barbara V.
Barbara V. · il y a
Merci beaucoup Geny :) !
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Donald Ghautier
Donald Ghautier · il y a
Je découvre cette nouvelle largement après sa publication et c'est une excellente surprise. Bravo Barbara V. !
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Barbara V.
Barbara V. · il y a
Merci Donald pour votre lecture !
Votre commentaire me fait chaud au cœur, je suis fan de votre écriture :) !
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Donald Ghautier
Donald Ghautier · il y a
C'est avec plaisir que je l'ai lu quand j'ai vu qu'elle bénéficiait du label "recommandé par Short Edition"; j'aime la science-fiction quand elle amène la réflexion.
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Sandrine Fillassier
Sandrine Fillassier · il y a
Ingénieux voyage.
Sandrine
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Barbara V.
Barbara V. · il y a
Merci Sandrine :)
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