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Un lecteur trop curieux

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Philou

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Le train avait démarré depuis à peine 5 minutes, que Romain se demandait si ce voyage était une bonne idée. Il avait encore en tête les paroles de sa femme « Traverser la France pour une personne que tu n'as jamais vue, est-ce raisonnable ? Qu'espères-tu ?
— Rien, c'est simplement de la curiosité. »

Sans doute y avait-il autre chose que de la curiosité, le désir inavoué de sortir de l'ordinaire. Toulouse-Lille en train n'était pas vraiment une aventure, mais il y avait la rencontre. Il savait que les remarques de Muriel, sa femme, n'était pas dues uniquement à la jalousie. Même si celle-ci n'aimait pas cette personne. Sa décision d'aller à la rencontre de l'auteur(e) avait suscité de la tension entre sa femme et lui.

Romain était entré en contact avec cet anonyme par le biais d'internet. Il écrivait ce qu'il nommait des petits trucs et avait été fort surpris de voir un de ses textes publié. Pour lui c'était plus un divertissement, un passe temps, comme pour d'autres les mots croisés. Il préférait lire qu'écrire. C'est ainsi qu'il fit connaissance de Cruella. A côté de son pseudonyme il ou elle avait apposé la photo d'un poussin. De l'humour sans doute.

Les nouvelles de cette dame, car Romain était persuadé que c'était une femme qui signait ainsi, étaient en harmonie avec le cryptonyme de l'auteur. Il n'était pas possible d'avoir de l'empathie pour ses personnages, même pour les victimes. Le milieu dans lequel évoluaient les histoires était toujours identique. Une maison isolée à l'orée d'un bois. Les morts appartenaient à des milieux sociaux divers. Quant au tortionnaire, il n'était jamais décrit. On ignorait son âge, son sexe, sa profession. L'auteur employait un énigmatique « je ». L'assassin ne se faisait jamais arrêter, les nouvelles se terminaient toujours par la mort d'un personnage. Mort qui mettait fin à une séance de torture.
Romain appréciait le style d'écriture de cette Cruella. Il le trouvait à la fois fluide et puissant. Il y avait de l'imagination dans la façon de piéger les victimes et dans les séances de tortures mais également une description clinique du physique et de la psychologie des proies. Sans se l'expliquer Romain se sentait attiré, fasciné par cet énigmatique personnage.

Il avait envoyé plusieurs commentaires élogieux sur le site. Il avait été désappointé de ne recevoir comme réponse qu'un seul et sec merci. Romain écrivit une nouvelle où un homme et une femme qui tombaient amoureux l'un de l'autre découvraient également qu'ils étaient demi-frère et demi-sœur. Au lieu de l'envoyer sur le site il l'expédia à Cruella en lui demandant son avis. Après 3 semaines sans réaction de celle-ci, Romain la relança en lui demandant si elle avait lu sa prose. Deux semaines plus tard il recevait ce texte : « Quelques suggestions en rouge. »
En fait son écrit avait été largement remanié. Certes l'histoire n'avait pas été changée, mais la nouvelle version était plus dramatique, plus captivante. Il avait adoré.

Le train filait à travers la campagne. Romain commença la lecture du dernier livre d'Amélie Nothomb. N'arrivant pas à se concentrer, il abandonna. La discussion qu'il avait eu avec Muriel lorsqu'il lui avait fait lire les nouvelles de Cruella lui revenaient en mémoire.
« C'est un intello détraqué qui pond ce genre d'horreur.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Intello, car dans sa première nouvelle, La souffrance est le fond de toute vie se trouve être une citation de Schopenhauer, dans la deuxième La mort nous guérit de tous les maux c'est de Shakespeare, et dans Chacun peut maîtriser une douleur, excepté celui qui souffre c'est de Voltaire. Dans chaque écrit il y a au moins une citation.  Détraqué, car tous ces écrits sont morbides, sanglants. Il y a un plaisir certain dans les descriptions des scènes de tortures. C'est malsain.
— D'abord on ne sait pas si c'est un homme, Cruella cela fait plutôt féminin.
— Une femme n'écrirait pas comme ça, il n' y a aucune humanité là-dedans.
— Malheureusement je crois que dans ce domaine, comme dans les autres, les femmes valent les hommes. Mais là c'est de la littérature, de la fiction. L'auteur ne se confond pas avec ses personnages. Regarde Tarentino, dans ses films il utilise la violence, cela ne signifie pas qu'il est violent ni qu'il justifie la violence comme relation.
— Je ne connais pas assez Tarentino pour savoir s'il est violent ; mais là on perçoit nettement du sadisme.
— Toi peut-être, mais ce n'est pas le cas de tout le monde, moi le premier, nous avons tous une perception différente de la violence.
— Tu peux dire tout ce que tu veux, je ne lirai plus jamais une seule ligne de cette Cruella. Rien que d'en parler j'en ai la chair de poule. »

Le haut parleur annonça l'arrivée imminente du train en gare de Lille. Romain se demanda brusquement comment il allait reconnaître Cruella. Il avait envoyé un mail précisant le jour et l'heure de son arrivée et avait reçu en retour « je serai là ». Il n'avait aucun moyen de la distinguer ni de se faire remarquer. Lorsqu'il pénétra dans le hall de la gare, il aperçut une femme portant une pancarte avec son nom, Romain Desbois, dessus. J'ai raison, pensa t-il, Cruella est une femme, mais celle-ci était âgée et même carrément vieille. Elle était habillée tout en noir, coiffée d'un chignon, portait des lunettes. Elle lui faisait penser à la grand mère dans Titi et gros minet.
« Bonjour.
— Bonjour.
— Vous vous attendiez à quelqu'un de plus jeune ?
— Oui
— On va prendre ma voiture, j'habite à la sortie de la ville. »

Cela fait plus d'une demi-heure que nous avons laissé l'agglomération, et l'automobile quitte la départementale pour s'engager dans un chemin vicinal. Vingt minutes plus tard, le véhicule stoppe devant une petite maison isolée dans la campagne.

« Je me fais un café, vous en voulez ?
— Volontiers.
— Vous avez quel age ?
— 43 ans
— Moi j'en ai 83.
Vous faites quoi comme métier ?
— Informaticien
— Moi j'ai travaillé toute ma vie, mais je n'ai pas de métier. A 16 ans je me suis retrouvée enceinte. Vous imaginez, en 1949, dans la France profonde, ce n'était pas bien vu. Mes parents m'ont casée chez un agriculteur. Je n'avais guère le choix, c'était ce mariage ou la rue. L'accouchement s'est mal passé, je n'ai pu avoir d'autres enfants. Mon mari me l'a reproché toute sa vie. Heureusement il est mort jeune. Le tabac et l'alcool m'en ont débarrassée à l'âge de 60 ans. Quant à l'enfant, il ne l'a jamais aimé. J'ai élevé mon garçon et travaillé à la ferme. Vous avez des enfants ? 
— Oui deux, un garçon et une fille.
— Le choix du roi.
— C'est ce qu'on dit. »

La discussion portant sur la vie de chacun se poursuit jusqu'au moment du coucher.

« Demain, après le petit déjeuner nous parlerons écriture, c'est pour ça que vous êtes venu ?
— En grande partie, j'étais curieux aussi de voir qui se cachait derrière Cruella.
— Demain, Cruella n'aura plus de mystère pour vous. »

Romain ouvre difficilement les yeux, il veut se lever. Mais ses bras et ses pieds sont attachés au siège. La lumière se fait dans la pièce. Cruella entre poussant un chariot contenant divers instruments de torture.

« Je crois que j'ai forcé sur le somnifère, l'âge sans doute...
 Ma prochaine nouvelle s'appellera Un lecteur trop curieux. »

En compét

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Didier Lemoine · il y a
Super. Glaciale mais enivrant. Bravo +5. La fin est terrible. Si vous le voulez, vous pouvez joindre ma princesse. Elle est en finale du prix Imaginarius, et attend que vous l'aimiez ... ou pas ! C'est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Reunan · il y a
+ 5 pour toi et + 5 pour moi, c'est du beau jeu, clique http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-bateau-1
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Yasmina · il y a
Quelle histoire glaçante !
Apprécierez-vous "Sur le banc de bois" en compét' pour ce prix ?

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Jeannoubaudson · il y a
Quelle chute ! Et une grand-mère serial-killer, c'est à la fois ironique à souhait et profondément terrifiant. Toutes mes voix. En parlant de Lille, si le coeur vous en dit, passez lire "mon petit bout de pays".
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Zurglub · il y a
Excellent !
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Philou · il y a
merci beaucoup
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Philou · il y a
remarque pertinente. Bonne journée
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Jenny Guillaume · il y a
J'ai adoré votre histoire et votre style, on s'attend à cette fin puis on ne s'y attend plus et finalement elle vient quand même :) Bravo ! Juste une remarque sur la construction de la toute première phrase, le "que" ne va pas je pense ;)
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Philou · il y a
Une suite pourquoi pas, Romain n'est pas encore mort.
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Fred Panassac · il y a
Brillant récit, une sorte de « Misery » avec le lecteur à la place de l’écrivain. Qui viendra sauver le très imprudent Romain des épingles du sage chignon ? Et de l’auteure aux titres « intellos » ? Mes 5 voix sans hésiter (et peut-être une suite est-elle prévue ?)
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Zouzou · il y a
...à vouloir mettre son nez partout ...mes voix !
j'ai 3 haïkus Printemps et 1 tanka Paysages , si vous aimez

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