9
min

 Instant de vie  Nature  Société

Un changement « presque » imperceptible

Gabriel

Gabriel

73 lectures

34 voix

Joseph travaillait depuis trente ans dans le fond d’une boutique. Sorti très tôt de l’école et peu instruit par des parents trop occupés, il n’avait jamais investi les apprentissages scolaires. Constamment dans sa chambre à regarder la télévision, il passa son enfance à écouter les autres parler ou à être l’arbitre des disputes familiales.
Sur son enfance et adolescence, il n’y a pas grand-chose à dire. Il passa rapidement d’une classe à l’autre, oublié des enseignants qui voyaient d’un mauvais œil un enfant dont le son de la voix leur était inconnue. Soucieux de se débarrasser de lui, l’enfant sans vague, ils griffonnaient sur ses bulletins quelques phrases alambiquées, justifiant son passage au niveau supérieur. Il arriva ainsi à l’âge de quitter l’école sans avoir acquis de connaissances. Prénom ignoré des professeurs aussi bien que des élèves.
Sa mère, seule personne dont on peut dire qu’elle joua son rôle minimal, l’aida à intégrer une pharmacie. Elle était l’amante du patron et Joseph ne sut jamais que sa place, il la devait à des après-midi intimes et prolongés entre sa mère et ce monsieur.
À l’âge de travailler, Joseph entra donc comme homme à tout faire dans cette petite entreprise. Il lavait les vitrines, sortait les poubelles et réceptionnait les cartons trop lourds pour les bras délicats des pharmaciennes.
Fidèle à lui-même, il savait se faire oublier assis sur son tabouret. Quand une tâche ingrate et pénible se présentait, on criait son nom comme on appelle un chien à ses ordres. Il bondissait de son coin pour l’accomplir sans lever les yeux et poser de questions. Sitôt le travail exécuté, on l’oubliait et Joseph reprenait sa place à l’écart des regards. Il n'échangeait pas un mot avec ses collègues.

De là où il était, Joseph voyait l’ensemble du magasin. Il entendait les paroles échangées, les chuchotements et les confidences sur les récits de voyages, les soirées entre amis, des relations durables ou d'un soir, et les enregistrait. Il ne comprenait pas tout, mais dans l’ensemble les discussions n’étaient pas trop compliquées à suivre.
Il avait une préférence pour les récits de voyages. Ceux-là lui procuraient un sentiment étrange et inconnu. Ses yeux se levaient et ses oreilles se dressaient aux noms inconnus et enchanteurs des villes musées italiennes, les chemins escarpés d’Écosse ou pour les ascensions vertigineuses des Alpes Suisse.

Le jour où notre histoire commença, Joseph était arrivé, comme à son habitude, à l'heure. Il avait balayé le sol, nettoyé les vitres et rangé les cartons de médicaments à l'arrière dans la remise, là où les pharmaciennes les rangeraient dans les tiroirs. La pharmacie était ouverte depuis une heure et demi et les clients défilaient. Parfois, une mère avec son enfant enrhumé, d'autre fois un homme seul ou une grand-mère entraient. Ils tendaient l'ordonnance du médecin et patientaient le nez rouge et les yeux fatigués. Joseph les entendait renifler ou se moucher. D'autre fois, il se passait de longues minutes silencieuses sans âme qui vive.
C'est lors de l'un de ces moments que Joseph sentit pour la première fois de sa vie un désir naître. Une impression vague et méconnue qui l'accompagna toute la journée. Une fois chez lui, pensant être débarrassé de ce malaise, Joseph prépara son repas et se coucha après avoir regardé son émission de télévision. Pourtant, ce désir continua à l'agiter et le priva même de ses nuits sans rêve. A deux heures et demi du matin, il s'éveilla, l’esprit agité et affamé. Il eut bien des difficultés à comprendre la cause de ses tourments. Comme dans ses lointains souvenirs, il entreprit un rapide examen, tout comme sa mère faisait quand il était malade. Il n'avait pas mal au ventre, ni à la tête, il n'avait pas de fièvre et il ne s'était blessé nulle part. Pourtant, il avait l'esprit agité.
Il essaya alors de se remémorer ce qui l'avait tiré de son sommeil et des images émergèrent petit à petit. Ses pensées toutes tournées vers les paroles des pharmaciennes : « Alors comment était ton voyage de noces Annabelle ? » « Magnifique ! Léo avait réservé un voyage à l'étranger, un périple dans le désert. Un véritable bonheur. La traversée des dunes de sable à dos de chameau, les nuits à la belle étoile. »
Cette masse pesante au-dessus des épaules ne lui avait jamais semblé d’une quelconque utilité et pourtant voilà qu’elle le torturait et l’empêchait de dormir.

C’est ainsi qu’il prit deux semaines de congés et partit, au hasard d’un billet chèrement vendu par une agence de voyages peu scrupuleuse, pour la Réunion.
Dans l’avion, il sentit l’excitation le gagner pour la première fois. Les récits des aventures vécues, il les avait entendus, aujourd’hui il espérait en vivre une.
Après onze heures de vol, trois films et d’innombrables siestes entrecoupées de phases somnambuliques nourries de plateaux-repas et de turbulences, Joseph arriva à l’île Bourbon.
L’avion atterrit et avança lentement en direction de son stationnement. Joseph à travers le hublot fixait les paysages montagneux aux sommets dissimulés par d’épais nuages. Dans le sas conduisant au tourniquet pour récupérer son bagage, l’air chaud et iodé le firent éternuer. Il ne connaissait pas cette sensation et ne parvenait pas à savoir s’il trouvait cela agréable ou non. Décidant que cela n’avait pas d’importance, il l'évinça tout simplement et l’oublia après trois enjambées.
L’aéroport était plus petit que celui de Paris, mais excepté les affiches publicitaires défilant, il ne se sentit pas dépaysé. Son esprit observait tout scrupuleusement mais l’oubliait quasi immédiatement.
Joseph monta dans un taxi qui le conduisit à sa pension. Arrivé à l’adresse, il paya le chauffeur et monta quelques marches en direction de la porte d’entrée. Sa chambre était spartiate, mais il y retrouvait l’ensemble des éléments essentiels à son quotidien : un lit – plus grand qu’à la maison, pensa Joseph, une perte d’espace –, une table, un ventilateur, une armoire et un lavabo. Il défit ses bagages et s’installa à son aise. La vue, par la fenêtre, donnait sur l’immeuble blanc crème d’à côté, mais une fois de plus Joseph ne s’en préoccupa pas. Vierge de voyage, il prenait les choses telles qu’elles se présentaient.
Le lendemain, reposé et équipé – une paire de sandalettes aux pieds, une casquette sur la tête, vêtu d'un short et d'un tee-shirt, Joseph s'enduisit de crème solaire offerte par son patron –, puis aussi blanc qu'un bonhomme de neige, il sortit à la découverte de l’île. Son premier arrêt fut pour les longues étendues, un mélange de galets et de sable noirs séparait les palmiers de l’océan Indien. Des bourrasques le poussaient. Joseph avançait péniblement en bord de plage et décida de remonter s’abriter entre les ruelles de Saint-Denis.
L’île de la Réunion a peu de monuments historiques. Il fit rapidement le tour des lieux emblématiques chargés d’émotions aux couleurs locales. Le parfum omniprésent de la canne à sucre et des usines distillant le rhum l’enivraient. Les paroles de ses collègues résonnaient encore à ses oreilles et il photographiait chaque recoin.
L’île ne se laissa pas découvrir aussi facilement et Joseph l’arpenta en tous sens, des chemins caillouteux et cahoteux aux bords de l’océan mouvementé. Lorsqu’il était trop assommé par la chaleur hivernale, il prenait place à une terrasse et commandait un verre de planteur fait maison.

Au bout de quelques jours, il partit explorer l’intérieur de l’île. Un bus le conduisit en direction de Saint-Louis et plus tard à Cilaos. Un petit village perdu au fin fond d'un ancien cratère volcanique. Une heure et demie de lacets vertigineux, aux multiples coups de klaxons où Joseph, les bras croisés sur son sac à dos, admirait les gorges trente mètres sous la route. Il tremblait et craignait de plonger dans un ravin.
Il arriva à Cilaos entier et nauséeux, frigorifié par la subite chute du thermomètre. Jamais il n’avait vu d’aussi près des pics rocheux. Les nuages s’accrochaient à chacun d’entre eux et même le vent ne parvenait pas à les déloger. Joseph, son sac sur l’épaule, s’adressa à l’office de tourisme pour trouver un logement. Au premier coup de fil passé par la réceptionniste, il eut une chambre à 30 euros la nuit.
Dans cette ville de montagnes, les nuages à compter de midi étaient avalés par un trou béant au sud du cirque. La partie grignotée dans la montagne servait également d’entrée et de sortie aux véhicules motorisés. Les nuages pénétraient le long des pans montagneux et longeaient les versants de part et d’autre puis il se répandaient sur toute la longueur des crêtes. Bientôt, le soleil laissa sa place aux ombres froides.

Cinq jours plus tard, Joseph reprit de très bonne heure un bus en direction de Saint-Louis. Trois métropolitains – un mot qu'une serveuse lui avait appris à la table d'un restaurant –, discutaient à voix haute. Il lui était impossible de ne pas les écouter, pensa Joseph. Ils ressemblaient à des vendeurs professionnels en pleine discussion sérieuse. Mais le sujet de leur conversation échappait totalement à Joseph. Ils parlèrent pendant toute la descente de l’amorti des chaussures, de l’avantage d’une tige haute par rapport à une basse pour la cheville, de l’imperméabilité et l’aération d’une chaussure.
Joseph baissa les yeux sur ses pieds. Il avait une paire de baskets premier prix achetées avant son départ. Une fois encore, il mesura l’étendue de son ignorance. Cependant, il venait de randonner pendant cinq jours, avait gravi le piton des Neiges sans déraper, avoir d’ampoules aux pieds ou de douleur aux genoux. « A quoi peuvent bien servir tous ces critères ? » murmura-t-il. Mais comme il savait qu’il ne comprenait rien, son père lui avait assez répété cette phrase pendant son enfance, il regarda à travers la vitre les paysages et oublia une fois encore ses réflexions.

Les vacances s’enchaînèrent tout aussi facilement qu’une table de multiplication est normalement retenue par un écolier. Il pleura chaque fois qu’il gouttait un plat trop pimenté, la tête tournait à chaque verre de punch et les sandwichs aux fromages, à la mayonnaise, aux frites et à la saucisse, passaient difficilement d’un bout à l’autre.
Joseph prenait des notes sur chaque jour de son voyage. À son retour, il voulait colorer son récit des moments vécus et transmettre les émotions qu’il avait ressenties. Il se mit en peine d’enregistrer chacun des détails afin d’en rapporter un panel varié. Il écoutait attentivement les conversations aux tables voisines, mémorisait la faune et la flore présentes dans les cirques. Dans sa tête se dessinaient des tableaux aux couleurs éclatantes, le ciel azur en toile de fond où un trait délicat et précis traçait les pourtours montagneux.

À l’office de tourisme de Saint-Denis, on lui suggéra de visiter le marché de Saint-Paul avant son départ. Il avait lieu une fois par semaine, le samedi matin, et comme son avion ne décollait que le lendemain à midi, Joseph sortit faire un dernier tour.
Il prit le car jaune pour s’y rendre et fut heureux de pouvoir taper dans ses mains pour signaler au chauffeur son arrêt. Le marché avait des étalages riches et variés, entre le front de mer et la route, les stands proposaient toutes sortes de fruits et légumes exotiques, d’objets artisanaux et insolites provenant des quatre coins de l'île. Les marchands, derrière leurs tables en bois posées sur des trépieds, coloraient de leurs accents le lieu. En sa qualité de touriste, on l’appelait, le tirait par une manche et lui proposait à plusieurs reprises de goûter aux spécialités locales. Il mangea des samoussas doux et sucrés et d’autres chargés d’épices. Il but des mélanges de fruits aromatisés au rhum local tant et si bien qu’à l’heure du repas de midi, il s’écroula sur un banc public à l’écart de l’animation.
De l’extérieur, les stands dissimulés sous des auvents bariolés donnaient l'impression de contenir une fourmilière où des centaines d'ouvrières s’activaient.
Malgré tout, Joseph décida de se rendre dans un restaurant que son guide touristique conseillait. Il avait trois étoiles, les critiques étaient élogieuses et une fois posé à l’une de leur table, à l’écart de l’agitation du marché et à l’abri du soleil, Joseph sentit ses papilles chatouillées par l’odeur des cuisines. Il commanda, sur les conseils de la serveuse, un assortiment de riz accompagné de saucisses épicées et de thon au cari afin de goûter à l’ensemble des plats de l’île, un Rougail saucisse typique de la Réunion. Ce fut son dernier repas du voyage.

Joseph arriva avec son avion le lundi matin. Il gagna son studio, patientant deux heures dans les transports en commun, et s’endormit jusqu’au mardi.
Le lendemain, durant le trajet le conduisant à la pharmacie, Joseph répétait une partie du voyage qu'il souhaitait partager avec ses amis. Il avait même cherché quelques mots dans le dictionnaire. Si on s'approchait de lui, on pouvait voir ses lèvres remuer et des sons en sortir. « Un beau matin, encouragé par la facilité avec laquelle mon voyage se déroulait, je suis descendu au centre ville de Saint-Denis. Là, j'ai loué dans un magasin de vélo un VTT pour la journée. Les cuisses épuisées par l’effort et les fesses endolories (« Ne pas oublier ce mot, il me plaît beaucoup » , murmura Joseph pour lui-même) par une mauvaise position sur la selle, je me suis écroulé dans l’herbe après deux heures de vélo. J'étais arrivé au port de plaisance. Il abrite des bateaux de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Des passants sur la digue et des marins sur les pontons vaquaient à leurs occupations. J'ai même vu, installé sur l’embarcadère, un seau retourné en guise de siège, les mains d’un pêcheur préparaient un appât. D’un mouvement sec et expérimenté des centaines de fois (« Ça je les appris par cœur sur une affiche publicitaire dans le magasin de sport de l'île », s'amusa Joseph), la ligne atterrissait à une dizaine de mètres de lui. Vers midi, je me suis arrêté le long du littoral. La piste goudronnée s’achève contre la digue. La route à quatre voies longée toute la matinée m'avait amenée au Barachois. Des stands, là-bas, se font face, les enseignes des sponsors locaux abîmées trônant aux dessus. » Joseph répéta plusieurs fois son discours dans le métro et arriva de bonne heure au boulot.

Il fut accueilli sans surprise, ni grande accolade comme ses collègues se gratifiaient habituellement au retour d’un voyage. Mais un commentaire l'encouragea :
— Joseph, tu es de retour ?
Les mots étaient attendus comme le coup de pistolet au démarrage d'une course de fond. Joseph était prêt. Il avait répété des dizaines de fois ce discours. Le moment était tel qu’il l’avait imaginé, entouré des collègues, prêt à se lancer dans la description des paysages traversés. Il se sentait changer et qui sait, le regard des autres allait peut-être également se modifier.
— Tu étais à la Réunion Joseph ?
Il hocha la tête et murmura « Oui ». Il eut du mal à contenir son excitation. La joie imaginée était aussi forte que celle qu'il ressentait à présent. Il ouvrit la bouche, respira profondément avant de reprendre la parole, quand son voisin l'interrompit.
— Tu as vu le Trou de Fer, là-bas ?
Joseph, la bouche légèrement entrouverte, chercha une réponse appropriée, mais déjà ses collègues échangeaient et commentaient leurs souvenirs passés sur l'île Bourbon.

en compét' !

34 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Noellia Lawren
Noellia Lawren · il y a
je me suis laissée porter par votre écrit , au fil de la lecture , texte bien écrit , fluide , j'adore , bravo mon vote +5 avec grand plaisir
je vous invite à soutenir mon poème en finale
bien à vous et encore bravo
·
Arlo
Arlo · il y a
Bon récit à travers les tribulations de Joseph, un personnage atypique qui le rend sympathique. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème *sur un air de guitare* retenu pour le grand prix hiver catégorie poésie. Bonne journée à vous.
·
Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
J'ai voyage très loin avec votre texte :-) mais ce qui m'a le plus touché c'est cette indifférence offerte au personnages par son entourage, comme s'il était quasi invisible. Mes voix pour sa présence :-)
Si l'avenir vous tente il est en finale :-)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/droit-de-cite-1
·
Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
récit très bien construit, fluide et possédant une atmosphère bien servie par une histoire toute simple et efficace autour d'un personnage. les descriptions sont suffisamment puissantes pour habiter le récit. Pour ce bon moment de lecture, voici mes voix.
·
Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
J'adore! Superbement bien écrit :-) Si vos pas vous y perdent je vous invite à visiter mon Atelier en finale d'automne
·
Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo, Gabriel, pour cette histoire bien écrite et fascinante ! Mes votes !
Je vous invite à venir lire et soutenir ( si vous l’aimez) “Soleil automnal” qui est
en Finale pour le Grand Prix Automne 2017. Merci d’avance et bonne journée !
·