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 Contes philosophiques

Reflets parlants

Ann

Ann

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57 voix

C’est la couleur de son plumage qui m’a d’abord interpellé. Ce rouge et puis ce bleu, son attitude aussi, l’invasion du désordre dans mes habitudes.
Quel drôle d’oiseau.
Curieusement, il ne s’exprimait pas. Du moins pas par la voix. Aucun cri, aucun son, mais quel délire de mouvements !
Sur ce petit muret près des grilles du jardin et face au banc où je m’étais assis, je ne l’avais pourtant même pas vu se poser. Les yeux fermés sans doute à tout ce qui dérange.

Lorsque soudain je réalisai son manège, et à ne l’observer que quelques instants, ma première pensée fut à son adresse directe :
— « si je peux quelque chose pour toi... »
À ma grande surprise, il sauta sur ses pattes et se tint normalement, c'est-à-dire comme un oiseau le fait, juste quelques secondes. Me prouvant qu’il m’avait « entendu », il répondit à mes pensées :
— « C’est bien gentil à toi, l’ami, oui, je veux bien que tu m’aides ! ».
Je repris :
— « Mais qu’as-tu donc à t’agiter comme ça ? Qu’est-ce qui te perturbe autant ? Tu sembles bien souffrir... ».
— « Ce qui me perturbe, dis-tu ? Mais c’est tellement pire ! ».

Son agitation semblait augmenter et il se contorsionnait sur le flanc en essayant de garder sa tête à peu près droite pour parler en me regardant.
— « Dès que mes pattes touchent la terre, je sens comme résonner en moi tous les cris de révolte qu’elle entend chaque jour, plutôt chaque seconde, chaque millième de seconde. J’entends des peuples entiers qui hurlent à délivrance, j’entends régler leurs comptes aux voleurs de l’enfance. Et j’ai beau m’agiter, me frotter de tous côtés, jusqu’au bout de mes plumes, je ressens les frissons de haine, de combats, j’endure, j’endure, le monde est rouge sang et je m’épuise : bientôt je n’aurais plus la force de voler. »

Rationnel avant tout, avant de me traiter d’idiot, j’avançai bêtement :
— « C’est peut-être à cause de tes plumes rouges ; tu en as quelques bleues, faudrait que le rapport s’inverse... »

L’oiseau se remit quelques secondes encore sur ses pattes, et me regarda d’un air contrit et indulgent avant de replonger dans une agitation extrême.
— « Je ne t’ai pas attendu, l’ami. J’ai bien compris, avant toi, pourquoi j’en avais aussi, des plumes bleues. Rien n’est jamais au monde ou tout rouge ou tout bleu, ou tout noir ou tout blanc. Ma voisine la pie, tu vois, elle sait qu’on la dit voleuse, mais elle sait aussi chanter que la nature est belle et elle séduit. Ni tout noir, ni tout blanc. Mes plumes bleues vois-tu, c’est ma part d’harmonie avec le bleu du ciel, la part de paix qui me console, la part d’espoir qui me fait vivre encore. Mais elles ne poussent que dans le calme : c’est un cercle vicieux, je n’en vois pas l’issue. Plus je m’agite, moins elles poussent, et moins j’en ai, plus les rouges imposent leur loi. Mais ce que j’ignore tu vois, c’est pourquoi passent en moi toutes ces sensations, pourquoi je dois sans cesse entendre tous ces cris qui depuis que j’ai des plumes, m’empêchent de tenir sur mes pattes plus de quelques secondes. Car ne crois pas que je m’amuse à me tordre dans la poussière ou dans les flaques d’eau, je mise simplement sur mon agitation pour tenter d’échapper à tous ces bruits qui m’assomment... Ah si tu pouvais les entendre à ma place ! ».

Le calvaire de l’oiseau m’atterrait. Comment était-ce possible qu’un si petit être, si porteur depuis la nuit des temps d’images de douceur, de tendresse, de bonheur, d’espoir, puisse ainsi à lui tout seul concentrer tous les maux, les souffrances, les haines, les barbaries, en un mot : les révoltes du monde ? Était-ce le signe que ce monde, notre monde était au bord de l’implosion ? Qu’il avait généré en lui-même, cultivé en son sein ce qui le ferait vivre et ce qui le tuerait ? Et que plus rien, pas même l’oiseau, ne porterait jamais la branche d’olivier, le rameau de paix qui pourrait nous sauver ? La révolte insidieuse s’était glissée partout, née de folies furieuses, de hasards, d’injustices, de drames ou catastrophes, d’une planète détraquée à force de...
À force de...
À force de... laisser faire, de capituler, de se fermer les yeux, de s’enfermer dans un confort surfait, de refuser de voir tout ce qui nous dérange, n’avons-nous par ouvert en grand tous les sas à la révolte ?

Tout en laissant les images de l’oiseau déboussolé, s’agitant en tous sens, envahir mes yeux jusqu’au bord de leurs larmes, je m’efforçais de penser vite, très vite, pour trouver une issue, une brèche, et porter secours à ce nouvel ami.
— « Si tu poses tes pieds, l’oiseau, sur mes mains en rempart, même un tout petit peu et ceci chaque jour, tu finiras bien par avoir plus de plumes bleues que de rouges... mais peut-être t’a-t-on déjà fait cette proposition, et ça n’a pas suffi ? ».
— « C’est que... me dit l’oiseau, si je me pose sur ta main tendue, avant que le bien que tu me proposes ne se fasse sentir, ce que tu portes de révolte en toi viendra hurler dans mon plumage... es-tu bien sûr que ton bleu est plus fort ? ».

Là, j’avoue qu’il me collait bien, l’oiseau. Oui, je voulais l’aider, mais étais-je bien certain d’avoir fait le chemin, au-delà de mes révoltes, pour faire gagner sans cesse du terrain au ciel bleu ? Il était fort, le bougre, et moi bien faible sans doute, de m’être ainsi laissé piéger. Je n’étais pas très sûr au fond de ne pas avoir envie de céder encore aux sirènes du découragement, du pessimisme. N’était-ce pas facile quelque part de ne pas bouger et se laisser envahir par la lassitude. Je réalisai soudain que je n’avais plus le choix, et que ma proposition d’aider l’oiseau m’obligeait à son égard. Allez, du courage ! De plus, il semblait attendre ma réponse.

— « Jeune homme, jeune homme... »

À cet instant précis où je me secouais intérieurement, je m’aperçus que je devais depuis un bon moment somnoler sur ce banc.

— « Ça va, jeune homme ? »

Je me redressai en acceptant la main qui se tendait - il y avait si longtemps que je n’avais pas accepté de main tendue - et répondit « oui, ça va aller, merci », en rajustant les pans de mon écharpe avec lesquels le vent jouait. Leur reflet disparut de la petite flaque d’eau qui témoignait encore d’une récente pluie sur le petit muret près des grilles d’entrée du jardin public, que le gardien s’apprêtait à fermer. Tricotée main, par des chères mains disparues, mon écharpe portait les couleurs prémonitoires de mes humeurs et de ma préhension du monde, du chaos intérieur et des soubresauts insensés qu’orphelin révolté je livrerais en moi.

Bleue et rouge, rouge et bleue.

Je sortis du jardin en regardant le ciel et la lumière à tire d’aile que des oiseaux portaient au loin.

Ça va aller, oui, ça va aller.

57 VOIX


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Guilhaine Chambon
Guilhaine Chambon · il y a
Très beau texte . Un beau moment de lecture. J'ai voté Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée
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Marie Claire Suarez
Marie Claire Suarez · il y a
très original d'aborder les souffrances du monde voire son chaos à travers le plumage d'un oiseau. J'aime votre écriture. Mon vote sans hésitation
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Kévin Sidhoum
Kévin Sidhoum · il y a
Récit captif et profond à travers diverses métaphores, félicitation !
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Leshautsnuages
Leshautsnuages · il y a
une bonne remise en question de soi-même tout en lisant cet ecrit!
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Plume Le chat
Plume Le chat · il y a
Bravo pour ce petit oiseau intérieur !
oserais-je vous convier à découvrir mon haïku "envolée de plumes" ?
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AgnèsssssMg
AgnèsssssMg · il y a
MERCI pour ce beau texte!profond et qui invite à regarder au fond de soi et se remettre en question et aussi avec tant de poésie et de beauté, l'oiseau , les couleurs tout y est! belle continuation à vous! voté
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Arlo
Arlo · il y a
Votre nouvelle se lit comme un conte tiré des rêves de la nuit. Beaucoup de tendresse par vos mots. J'aime. Le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" en lice poésie été. Bonne chance et bonne soirée à vous .
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Thara
Thara · il y a
Une nouvelle, où les sentiments s'entremêlent à la réflexion.
Mon vote pour avoir aimé !
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Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
Mon vote pour ce sommeil révélateur :-)
Je vous invite à venir rencontrée mon héroïne sortie de l'histoire :-)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/jeanne-et-le-prete-plume
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Louise Calvi
Louise Calvi · il y a
Qu avons nous de bleu en nous. Vaste question
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