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 Instant de vie  Suspense

L'évaporation d'Astrid

JehanGriffon

JehanGriffon

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124 voix

Mercredi 15 juin 2016 - 23h30
Le spectacle avait dégénéré. Toutes les tables avaient été renversées en guise de protection. Des verres et des bouteilles de bières volaient à travers la pièce. Quant au personnel du « Dublin Corner », il avait trouvé refuge derrière le comptoir. Le chaos régnait en maître, personne ne comprenait exactement la cause de cette bataille rangée. Ni pourquoi Astrid était tombée dans les vaps et ne se relevait pas.

23h00
L’absence d’alcool dans un pub irlandais était considéré comme une trahison ! D’autant que la carte, longue comme le bras, énumérait tous les plus grands whiskies, toutes les bières du monde et une bonne cinquantaine de cocktails, dont cinq étaient renouvelés tous les mois. Or, cela faisait une bonne demi-heure que plus personne de recevait d’alcool dans son verre... Même pour les bières et les whiskies... Un groupe particulièrement remonté a commencé à s’en prendre à Astrid qui officiait au bar. Son patron, Jeff, essaya de s’interposer. Il ne réussit qu’à se prendre un coup de poing à la mâchoire. Légèrement sonné – il en avait vu d’autres, en tant qu’ancien membre actif de l’IRA –, il répondit en assénant à son adversaire direct un crochet du droit à assommer un taureau espagnol ! Ce dernier – le type, pas le taureau –, valdingua sur une autre table de mécontent. Ce qui les rendit encore plus en colère, s’il était encore possible de l’être. Ce fut le départ d’une guerre des tranchées où chacun se réfugia derrière sa table renversée, avec des verres et des bouteilles en guise de munitions.

22h30
Astrid, barmaid atypique du pub, capable de retenir les commandes de plus d’une dizaine de tables en même temps, était la pièce maîtresse des lieux. Elle connaissait plus d’une centaine de cocktails par cœur, ainsi que la longue carte de bières et de whiskies qu’offrait l’établissement. Grâce à elle, chacun était enthousiaste, Jeff le premier.
Le concert des Tex-Mex Pistols, groupe de mariachi reprenant les chansons des Sex Pistols, le groupe punk londonien des années 70, en espagnol et dans le plus pur style mexicain, venait de commencer. Le groupe, composé de sept membres, offrait un spectacle saisissant. Le mélange visuel et sonore des genres semblait fonctionner, la salle était conquise. Le rythme endiablé des trompettes, accompagnées par la vihuela aux sonorités se rapprochant du banjo, les guitares et les violons, était ponctué par des sifflements de satisfaction, de chocs de talons au sol et de claps dans les mains !
Les commandes de boissons affluaient aussi rapidement que le tsunami de Fukushima, ce qui n’augurait rien de bon, la suite des évènements nous le confirmera. Mais pour le moment, Jeff était aux anges ! Astrid opérait de main de maître, et enchaînait les réalisations à la vitesse de l’éclair.
Ce n’est qu’une fois tout le monde servi que les ennuis commencèrent... Au départ, un ou deux clients renvoyèrent leur verre, se plaignant du drôle de goût de leur contenu. Le whisky était devenu un verre d’eau au goût boisé, sans aucune trace d’alcool, la bière une sorte de jus de céréales gazeuses et les cocktails de vulgaires jus de fruits. Le phénomène enflait, comme une vague précédant un raz-de-marée qui fondait sur le « Dublin Corner ». Jeff voyait toutes les boissons revenir au bar, ainsi qu’un groupe en colère qui commençait à s’en prendre à sa barmaid.

20h00
Astrid, joli brin de fille mais peu encline à s’occuper d’elle en tant que personne du sexe féminin, s’accommodait de frusques que ne rechignerait pas à porter un mec pas trop regardant. Le pantalon en jean trop long, usé et délavé par endroit, un vieux tee-shirt dont la couleur passée laissait tout de même apercevoir le logo du groupe The Who, la cocarde bleu-blanc-rouge avec des morceaux de lettres et la flèche montante. Ses cheveux bruns mi-long, non coiffés, lui arrivaient à la base de la nuque. Elle avait un certain charme pour qui voyait au-delà des apparences. Issue d’une famille très religieuse, trop à son goût, elle quitta le nid dès sa majorité. Vivant quelques temps dans un foyer, elle passait ses journées à l’extérieur, à faire la manche et à dépenser son argent le soir dans un bar à cocktail. Au bout de six mois de cette vie, elle développa une forme d’alcoolisme rarissime, elle transformait tous les sucres en alcool. Le moindre jus de fruit fermentait dans ses intestins et elle devenait ivre au bout d’une heure ou deux... Le jour où elle fit un coma éthylique après avoir bu deux cocktails alcoolisés à base de jus de fruits, elle fut transportée au service des urgences du Memorial Hospital de Los Angeles. Là, les médecins lui diagnostiquèrent une auto-fermentation fongique liée à une flore intestinale quasi inexistante, certainement due à sa vie en foyer et le manque de nourriture convenable. Cette maladie, rare mais pas inconnue, peut être traitée par médication, mais il faut suivre un régime strict, dont un arrêt total de la prise d’alcool. Et c’est naturellement qu’elle suivit une thérapie de groupe au sein de l’antenne des AA se trouvant à quelques minutes de son job. Astrid sortait donc de sa séance hebdomadaire pour se diriger vers le « Dublin Corner ».

18h00
Avant de se rendre à son travail, elle devait prendre ses comprimés. C’était vital pour elle. Seulement, cela faisait un moment qu’elle avait pris le temps de ranger et tout son appartement était un véritable capharnaüm ! De ses vêtements, elle n’arrivait plus à reconnaître le propre du sale. Le même désordre régnait dans sa salle de bain. Elle ouvrit la porte-miroir de son armoire à pharmacie, et chercha les pilules miracles. Elle eut une sueur froide quand elle constata que tous ses flacons étaient vides. Elle comprit avec horreur qu’elle avait oublié de renouveler son ordonnance... Elle fouilla malgré tout dans toutes les pièces, espérant trouver au moins une pilule qui lui permettrait de tenir la soirée. Elle ne trouva rien. Prise de panique, elle démonta son lit, renversant matelas et sommier sur le côté et inspecta chaque parcelle de parquet à la recherche d’un morceau du saint Graal ! Frustration ! Rien non plus !
Elle appela son patron, Jeff, pour lui dire qu’elle ne pourrait venir travailler ce soir. Il lui répondit que cela tombait extrêmement mal, que le concert promettait d’attirer énormément de monde et qu’il avait un réel besoin de ses talents. Elle lui expliqua la situation, et il lui proposa de doubler son salaire et de lui offrir 10% sur les bénéfices de la soirée. Elle parut réfléchir une minute, puis accepta.
Finalement calmée, elle s’habilla avec des fringues posées sur une chaise, et qui semblaient propres : un pantalon en jean et un vieux tee-shirt des Who.
Puis elle se rendit, un peu anxieuse tout de même, à sa séance hebdomadaire des AA.
Sur la route, elle croisa un marchand de journaux. D’habitude, elle s’y arrête pour regarder les unes des journaux, mais, toute à ses réflexions concernant les pilules et la soirée qui s’annonçait, elle ne le fit pas. Grand mal lui en prit, car l’un d’eux traitait d’une certaine maladie d’auto-fermentation alcoolique et l’étrange capacité qu’une personne, qui ne prenait plus son traitement, a développé. Les médecins n’en revenaient toujours pas.
Mais les faits étaient là : il arrivait à absorber de l’alcool par évaporation.

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CLASSEMENT Nouvelles

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Gail
Gail · il y a
Belle découverte que ce texte. Merci
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Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Noellia Lawren
Noellia Lawren · il y a
merveilleusement bien écrit, j'adore, très belle architecture de votre texte, bravo mon vote +5 avec grand plaisir,
je vous invite à soutenir mon poème en finale
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous et encore bravo
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Klelia
Klelia · il y a
Récit original qui part de la fin. Mais histoire triste...
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Maggydm
Maggydm · il y a
J'aime beaucoup ce texte, cette histoire à l'envers, découdre l'histoire au lieu de la coudre. Très bien écrit, agréable à lire même si le destin d'Astrid est tragique.
Mon soutien.
Puis-je vous inviter à découvrir ou redécouvrir mes textes, si vous en avez envie, un en finale, d'autres en compétition et tous pour le plaisir du partage. Bonne soirée.
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Balta
Balta · il y a
Voilà une histoire surprenante. Bravo !
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Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
Une construction étonnante et novatrice dans une nouvelle qui est tout aussi créative :-) mes voix !
Bonsoir,
Permettez que je vous invite dans mes mots en passant, en finale, ils ont besoin de tous les soutiens :-)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/droit-de-cite-1
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Fergus
Fergus · il y a
Bonjour, Jehan
Excellente, cette histoire ! J'ai beaucoup apprécié l'architecture de ce texte, basé sur la remontée dans le temps. Et je me suis bien amusé à l'évocation des Tex-Mex Pistols où doit sans doute jouer un Juanito Rotten. Allez, je bois une Smithwick's à leur santé en évitant de penser à Astrid pour ne pas affadir ma pinte !
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Pat
Pat · il y a
Je vous découvre en même temps que cette pauvre Astrid qui n"est pas sortie d'affaire.
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JehanGriffon
JehanGriffon · il y a
Merci pour elle, en espérant que la découverte fut positive ;)
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Pat
Pat · il y a
Bien sûr.
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Je découvre cette maladie par le biais de ce récit bien construit, de façon très originale ! Pauvre Astrid... Bravo Jehan !
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JehanGriffon
JehanGriffon · il y a
Merci pour ce commentaire qui réchauffe le coeur ;)
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