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Tous les jours que Dieu fait, je suis sur le trottoir en face.
J’attends que tu sortes de chez toi et je te regarde passer. Si tu crois que je ne vois pas ton œil fuyant. Ton air dégoûté. Je sais que tu aimerais faire comme si je n’existais plus. Comme si tu ne m’avais jamais connue. M’effacer.

Tu m’as annoncé ta décision un soir de janvier, juste après les fêtes. Je me souviens que les guirlandes éclairaient encore les rues. Devant chez nous, c’était joli, tout en bleu et en argent. Je les regardais clignoter à travers le voilage de la cuisine, ça avait un côté hypnotique. Bleu. Argent. Bleu. Bleu. Argent. Bleu. Argent. Argent. Bleu. Comme une partition lumineuse.
Cette année, les lumières sont violettes. Je n’ai jamais aimé cette couleur. L’autre jour, je me suis disputée avec la vieille rombière du vestiaire, elle voulait absolument me refourguer un pull mauve. Elle m’a répété dix fois qu’il allait me tenir bien chaud. Qu’on annonçait un hiver froid. Je n’ai pas cédé. Je préfère me peler en noir ou en gris, le violet ou le mauve, je trouve ça commun.

J’attendais que tu rentres avant de partir pour mon cours de dessin. Le dessin, c’était ton idée. Un jour j’avais griffonné un petit personnage sur la liste des courses et tu avais trouvé que j’avais un joli trait de crayon et qu’il fallait m’encourager. Après tout pourquoi pas, quand je dessine, il n’y a plus rien de triste dans ma tête.

J’avais préparé ton dîner, poulet petits pois. Je cuisinais des petits pois avec le poulet parce que je trouvais que les deux allaient bien ensemble. Mais peut-être que, finalement, tu aurais préféré des pommes de terre, des brocolis ou des salsifis, je ne sais pas, tu ne t’étais jamais plaint ni du poulet ni des petits pois. J’avais même mis ton couvert. La maison était en ordre, bien rangée. Tu pouvais être sûr qu’avec moi rien ne traînait.
Un soir, juste avant la fermeture de la supérette, le vigile m’a donné quatre grands cartons. Il est toujours plein d’attentions pour moi. Dessus c’est écrit « petits pois extra fins cueillis à la main ». Je dors dans la rue mais sur un matelas de petits pois extra fins cueillis à la main. La prochaine fois, je lui demanderai des lentilles. On dit qu’elles apportent la chance.

Tu étais rentré un peu plus tard que d’habitude. Il était 19h20. Tu avais posé ta veste au porte-manteau dans l’entrée. Tu m’agaçais, tu l’accrochais toujours n’importe comment, j’avais beau mettre un cintre, tu la jetais sur le perroquet. Tu n’as jamais compris que les tissus se déforment quand on n’en prend pas soin. Il a toujours fallu que je passe derrière toi.
Ça doit être joli maintenant. Je n’ose même pas imaginer. Il doit y en avoir partout. Comme si c’était compliqué de plier les choses, de les remettre en ordre au fur et à mesure qu’on les utilise. Tu disais que tu ne retrouvais plus tes affaires, que c’était pathologique, que je rangeais plus vite que mon ombre.
J’avais déjà préparé mon sac. Mon carton à dessin. Mes crayons bien taillés. H, HB, B et 2B, tous de la même taille, je ne supporte pas qu’il y en ait un qui dépasse. Un double décimètre pour tirer des traits droits. Ça agaçait suffisamment le professeur que je ne veuille pas tracer mes lignes à main levée. Mais une ligne est forcément droite. J’avais pris une petite bouteille d’eau aussi et mon stick à lèvres. J’ai souvent les lèvres gercées. J’avais aussi ma veste noire en laine, il ne faisait jamais assez chaud pour moi dans l’atelier. Maintenant je vis au royaume des courants d’air, condamnée à toujours avoir froid, à part l’été lorsque la fournaise du goudron brûle même la nuit.

Je venais d’enfiler mon manteau quand tu m’as dit que tu voulais me parler. Le cours commençait à 20 heures. Je n’ai jamais supporté d’être en retard. Même quand je vais aux Restos du Cœur, je suis toujours la première dans la file d’attente. Je sais que certains pensent que c’est pour être mieux servie. Pas du tout, la ponctualité est un devoir, c’est tout.
Tu m’as demandé de rester. Tu avais des choses importantes à me dire. Ton repas était prêt, ton linge propre et rangé, tes papiers classés, j’avais briqué de haut en bas et de bas en haut, jamais, non, jamais ta maison n’avait été autant en ordre. Qu’est-ce qui pouvait être plus important ?
Quand je vois aujourd’hui les vitres de la cuisine, poussiéreuses et grasses, je me dis que tu n’as pas gagné au change, mon pauvre. Depuis combien de temps n’as-tu pas lavé les voilages ?
Tu as commencé à parler. Ta voix douce, tes phrases alambiquées. Tu étais clair comme du jus de chaussette. Mais je sens quand on essaye de m’embrouiller. L’autre jour au foyer, l’assistante sociale avait le même ton pour essayer de me convaincre de voir le médecin.
Mais t’inquiète, je finis toujours par comprendre.

J’étais droite dans mes bottes, tu ne m’as pas regardée en face une seule fois. En moins de dix minutes, tu m’as congédiée comme une domestique. C’était bien pour ça que tu m’avais fait venir chez toi au départ. Pas pour me payer des cours de dessin.
Une aide-ménagère tout juste bonne à laver tes slips sales et nettoyer ta merde.

Tu avais tout préparé, tu me réglais mon compte dans une enveloppe cachetée. Tu as hésité un moment avant de me demander de te rendre ta clé. Les seuls mots que j’ai prononcés étaient pour te supplier de me la laisser encore un petit peu. Tu avais peur de quoi ? Je ne suis pas une voleuse. Tu savais pourquoi je voulais la garder. La semaine précédente, à l’atelier, j’avais dessiné ma première esquisse au fusain. C’était beau, on travaillait sur les objets inanimés et leur relief. J’avais choisi ta clé, elle est toute découpée, elle me fait penser à un labyrinthe d’acier.
Elle est comme le chemin de ton cœur. Impraticable.

J’ai débarrassé le terrain le soir même. J’ai fait place nette. Je n’ai jamais eu grand-chose à moi et ça tenait dans le grand sac qui me sert d’oreiller la nuit.

Je vis dans la rue maintenant.

Chaque matin que Dieu fait je m’installe en face de chez toi. Le trottoir est mon atelier. On commence à me connaître dans le quartier et, parfois, des passants m’offrent une boîte de craies.
Jour après jour, j’essaye de reproduire de mémoire le dessin de ta clé avec ses bosses, ses ornières et ses impasses. J’ai peur de tout oublier.
Parfois, l’eau de pluie déforme mon esquisse comme dans un mauvais rêve. Parfois le vent souffle sur la poussière de craie et l’esquisse s’envole aux quatre vents.
Je sais que je n’aurai jamais fini. Demain je recommencerai. Et le jour d’après. Et celui d’après encore.
Tu ne pourras pas me gommer. M’effacer. Je serai toujours là, face à toi.

En compét

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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
un tableau de couleurs, une tablette d'émotions, et vos mots graves et beaux. mes 5 voix avec plaisir
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Jeannoubaudson
Jeannoubaudson · il y a
Si joliment écrit, et cette tendresse qui se mêle à la rage. Mes votes. Je vous invite à lire mon très-très-court "Le regard", si le coeur vous en dit.
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Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Merci pour votre visite chez moi. J'ai lu votre regard et nous partageons une sensibilité commune, ce qui ici ne signifie pas banale, pour les "gens", ces gens qui nous habitent et font vivre nos plumes.
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Vincent Claesen
Vincent Claesen · il y a
Bravo Fabienne! Extra balle!!! tu écris super bien; ni trop ni trop peu.... un vocabulaire bien choisi : on ne devine jamais les mots à venir.
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Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Merci Vincent ! ton commentaire me touche beaucoup
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Flore
Flore · il y a
Que c'est bien écrit. Comment ne pas avoir d'empathie pour la dessinatrice et cette esquisse de clé, tout un symbole...J'aime beaucoup...ma trouvaille de ce soir.
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Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Merci Flore pour vos lectures et vos analyses. Vos mots sont autant d'encouragement pour moi à poursuivre dans l'écriture. Bonne soirée à vous
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Josiane Bidault
Josiane Bidault · il y a
Toujours une jolie plume fabienne belle histoire l'émotion comme chaque fois me gagné.vivre ou survivre dans la rue non cela ne devrait pas être ..j'aime aussi le côté positif le dessin qui aide à supporter .belle histoire mais qui ramène à la triste réalité des sans abris et aux accidents de la vie .je t'embrasse josy
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Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Merci pour ce commentaire plein d'amitié. Bises à toi
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Sonate
Sonate · il y a
C'est court et bien mené! Réel et digne! Bravo Fabienne
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Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Merci ma chère Viviane pour ta lecture et toujours ces encouragements. L'écriture est comme la musique... essentielle pour entretenir l'amitié !
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Automnale
Automnale · il y a
Pas mal du tout, cette histoire... En peu de mots, l'essentiel est dit, le personnage bien campé... L'écriture, comme d'habitude chez vous Fabienne, est vivante...

J'ai :
- ri en lisant : "Je préfère me peler en noir ou en gris, le violet ou le mauve, je trouve ça commun"... Et en lisant : "Dormir dans la rue mais sur un matelas de petits pois extra fins cueillis à la main"... (en effet, cela change tout !).
- aimé : "Quand je dessine, il n'y a plus rien de triste dans ma tête" (touchant).
Et puis, qu'est-ce qui pouvait être plus important qu'une maison en ordre ?... On se le demande !

C'est bien volontiers que je dépose mes voix dans le grand sac servant d'oreiller...
La lectrice que je suis, voyant les grands froids approcher, frémit en imaginant cette pauvre femme... Si seulement son talent pour le dessin pouvait la sauver...

Bravo, Fabienne !

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Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Déjà un grand merci pour votre lecture attentive et bienveillante de mes textes. Vos commentaires témoignent que vous n'avez pas fait une visite éclair ... et c'est agréable de voir que vous saisissez l'essentiel de ce que je cherche à transmettre. Sinon, oui le froid est là et je me demande toujours comment on peut survivre à la rue. Merci encore pour votre visite dans mon univers. Et à bientôt
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Vrac
Vrac · il y a
J'ai aimé cet habile entrelacs d'avant et après
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Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Oui quand les événements de nos vies d'avant se mêlent et s'emmêlent... Merci pour votre visite et vos votes.
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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Superbe nouvelle, très belle écriture, c'est du très bon.
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Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Flattée je suis par votre commentaire élogieux. Un très grand merci pour cet encouragement à poursuivre et à travailler encore et encore. Une très bonne soirée à vous Pascal.
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Frado7345
Frado7345 · il y a
J'aime !
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Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Merci !
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