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Les prophéties des temps révolus

Nasser Mebarki

Nasser Mebarki

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81 voix

— Docteur, je viens vous voir parce que je fais des rêves prémonitoires.
Enfoncé dans un confortable fauteuil, face au médecin, le petit homme rondouillard à la calvitie prononcée ne cessait de triturer son chapeau. Le praticien ôta ses lunettes pour consulter la fiche posée sur son bureau. Son œil exercé avait déjà noté la peau terne et les traits tassés par la fatigue, qui ajoutaient quinze ans aux quarante-cinq inscrits sur la fiche.
— Je vous remercie très sincèrement de me recevoir, d’autant que je sais que vous êtes un psychiatre très sollicité, poursuivit le petit homme.
Le médecin leva la main comme pour protester.
— Si, si, docteur, votre réputation n’est plus à faire et d’ailleurs le docteur Le Bail qui m’envoie ne tarit pas d’éloges sur vous. Elle m’a dit, et ce sont ses mots précis : « Monsieur Ledoux, si quelqu’un peut quelque chose pour vous, ce ne peut être que le docteur Halphand, il s’est fait une spécialité des cas singuliers comme le vôtre. ».
Profitant d’une pause, le docteur Halphand, un séduisant quinquagénaire aux yeux doux et à la tenue austère, énonça d’un ton apaisant :
— Et si vous me racontiez comment tout cela a commencé. Prenez votre temps, monsieur Ledoux, je ne vous interromprai que si des points me paraissent obscurs.
— La première fois, c’était il y a deux ans. Dans mon rêve, je suis assis devant la table de la cuisine et je regarde l’horloge devant moi. Soudain, les aiguilles se mettent à s’emballer et tournent à toute vitesse. Elles s’arrêtent brusquement et je vois alors qu’il est exactement huit heures. Aussitôt, je me retrouve debout dans un hall immense, richement décoré, avec des tapis au sol et des lustres en cristal blanc accrochés à des plafonds dorés, comme dans un palais. Je suis au milieu d’une foule d’inconnus qui regardent tous dans la même direction. Leurs lèvres remuent simultanément et je comprends qu’ils sont en train de compter. Au bout d’un moment, je réalise qu’il s’agit d’un décompte, un très lent décompte, « cinq, quatre, trois ».
Il égrenait lentement les chiffres.
— Le décompte est de plus en plus lent, « deux ». On dirait qu’il ne va jamais arriver au terme, « un ». Le temps semble suspendu et tout à coup, c’est une explosion de joie dans la foule. Les gens crient, tapent des pieds, applaudissent, ils sont comme hystériques. La scène est silencieuse, comme dans un film muet, mais je peux voir qu’ils sont fous de joie. Je m’aperçois alors qu’ils regardent un écran géant sur lequel apparaissent deux portraits qui se font face. Il s’agit d’un homme et d’une femme que je ne connais pas. Au-dessus de chaque portrait s’affiche un nom et au-dessous un pourcentage. Et là, je me réveille brusquement. C’est comme ça que j’ai su que le président Mercier serait élu face à la candidate de la droite populiste, Christine Bosson, avec cinquante-huit pour cent des suffrages, ce qui est advenu comme vous le savez.
Un léger sourire flotta sur les lèvres du psychiatre.
— Vos rêves sont extrêmement précis. Cependant, permettez-moi de vous rappeler, qu’avant l’élection, tous les sondages donnaient le président Mercier vainqueur sans coup férir. Quant à l’exactitude du score, elle peut également facilement s’expliquer.
— Vous avez raison, docteur, sauf que j’ai fait ce rêve plusieurs mois avant que Michel Mercier ne se déclare, alors qu’il était encore un parfait inconnu. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Loin de triompher, les deux mains agrippées à son chapeau, la gorge nouée, M. Ledoux semblait lancer un appel à l’aide.
— Pardonnez mon interruption. Je vous en prie, poursuivez, vous avez parlé de rêves au pluriel.
La douceur du ton eut pour effet de détendre M. Ledoux.
— Avant de passer aux autres rêves, permettez-moi de vous donner quelques compléments sur celui-ci. Ce premier rêve m’a paru si insolite que je l’ai noté dans un carnet.
Comme le psychiatre s’apprêtait à intervenir de nouveau, il s’empressa d’ajouter.
— Non, docteur, ça n’est pas mon habitude de noter mes rêves mais celui-ci m’a tellement marqué qu’au réveil, je me suis empressé de le retranscrire, de peur de l’oublier. Sur le moment, j’ai cru que c’était un de ces rêves qu’on fait quand on est perturbé, vous savez, quand on est mal fichu ou dérangé, bien que celui-ci n’ait rien eu de particulièrement angoissant. Non, je le trouvais plutôt incongru d’autant qu’habituellement je ne m’intéresse pas à la politique. Cependant, il y avait dans ce rêve une atmosphère étrange, un je ne sais quoi de mystérieux, comme un message qui m’était adressé. Bref, une fois le carnet refermé, je me suis empressé de l’oublier. Alors imaginez ma stupeur quand, quelque temps plus tard, j’ai entendu parler, pour la première fois, ou plutôt dans mon cas pour la seconde, de Michel Mercier. Je n’en revenais pas, si tout n’avait pas été inscrit noir sur blanc, moi-même, je ne l’aurais pas cru.
— Ce carnet, vous l’avez avec vous ?
— Je suis désolé, je ne l’ai pas amené mais je pourrais l’apporter une prochaine fois. Il y aura bien une prochaine fois, docteur ? interrogea timidement M. Ledoux.
— Concentrons-nous sur cette séance. Que s’est-il passé ensuite ?
— Vous voulez parler du second rêve ?
— A vous d’en parler, monsieur Ledoux, répondit le médecin en affichant un sourire l’invitant à poursuivre.
— Eh bien, le deuxième rêve a eu lieu il y a six mois.
Le patient examina son chapeau puis releva la tête pour chercher le regard du psychiatre. Ce dernier le fixait attentivement, les mains jointes, la tête très légèrement penchée, le visage inexpressif. Monsieur Ledoux prit une inspiration.
— Cette fois-ci, je suis dans une concession automobile avec mon cousin Louis, le fils de Tante Jeanne, la sœur aînée de ma mère. Il faut vous dire que nous sommes, je devrais plutôt dire, étions, fâchés avec Louis. Cela faisait des années que nous n’avions plus aucun contact. Dans mon rêve, Louis me désigne un cabriolet rutilant, il grimpe dans le véhicule à la place du chauffeur et m’invite à ses côtés. L’instant d’après nous roulons à vive allure sur la route de la corniche. Il fait nuit et la lune brille d’un éclat lumineux. Louis me parle en me fixant, sans regarder la route. Je n’entends pas ce qu’il me dit. Dans le rêve je suis calme, je me demande simplement comment il parvient à conduire. Les virages se succèdent de plus en plus rapidement, la voiture accélère encore. Je sais que nous allons rater un virage et nous écraser des centaines de mètres plus bas. Soudain, la voiture quitte la route. Louis lâche le volant et je l’entends distinctement me dire : « Je suis désolé ». Le cabriolet plane un instant dans les airs avant d’entamer une chute vertigineuse. Je me recroqueville sur mon siège dans l’attente du choc et c’est à ce moment que je me réveille en sursaut.
Le patient fit une pause. Il baissa la tête, puis il poursuivit les yeux fixés sur son chapeau :
— J’étais bouleversé. Je me suis assis dans mon lit, j’ai saisi mon téléphone pour appeler Louis. Voyant qu’il était trois heures et demie du matin, j’ai reposé le téléphone et je me suis levé. Le rêve avait été si prenant que je l’ai immédiatement noté dans le carnet en essayant de me remémorer tous les détails. Cette nuit-là, je n’ai pas pu me recoucher. Le lendemain matin, une fois la tension retombée, j’ai renoncé à appeler, ne sachant trop quoi dire. Cinq jours sont passés ainsi, avec ce fichu rêve qui hantait littéralement mes jours et mes nuits. N’y tenant plus, j’ai finalement appelé Louis à son domicile. Je suis tombé sur sa femme qui a immédiatement fondu en larmes lorsqu’elle m’a reconnu. Avant même que je demande des nouvelles de son mari, elle m’a dit : « Alors, tu es au courant. Il voulait t’appeler tu sais. Il aurait voulu que vous vous réconciliiez, il me l’a dit, juste avant, juste avant de... ». Elle n’a pas pu continuer. J’ai aussitôt compris. D’une certaine manière, je savais déjà. J’ai présenté mes condoléances, j’ai dit que moi aussi, j’aurais tellement voulu qu’on se parle une dernière fois, que tout redevienne comme avant, qu’il allait me manquer. Bien sûr, je n’ai pas parlé du rêve. C’est à la cérémonie funèbre que j’ai appris qu’il avait fait une sortie de route entre Marseille et Cassis, à bord de la Corvette C6 qu’il venait de s’offrir. Il semble qu’il ait perdu le contrôle de son véhicule dans un virage très serré. Le véhicule est parti en travers et a fini au fond d’un ravin. On a retrouvé le moteur à plus de trente mètres... un choc effroyable.
Monsieur Ledoux se tut. Dans le cabinet, seul s’élevait le bruit de son souffle saccadé. Lorsque sa respiration fut redevenue normale, après une minute d’un silence interminable, le docteur Halphand prit la parole.
— Monsieur Ledoux, qu’attendez-vous de moi ?
Le petit homme releva vivement la tête.
— Docteur, je veux comprendre ce qui m’arrive. Je ne dors plus. Toutes les nuits, je me réveille à deux ou trois heures du matin. Le soir, je tombe de sommeil mais je repousse le moment d’aller me coucher. Au travail, je suis une véritable loque. Je ne supporte plus rien, ni ma femme, ni mes enfants. Par-dessus tout, j’ai peur, constamment et partout, je suis terrorisé. Le premier rêve m’avait déjà profondément marqué, le second m’a bouleversé. Depuis, je vis dans la hantise du prochain.
— Avez-vous jamais songé que s’il devait y avoir un autre rêve, il pourrait être porteur de bonnes nouvelles ? Après tout, le premier n’était pas si tragique.
— Quelque chose en moi me dit que je suis devenu, pour une raison mystérieuse, un prophète de malheur. J’ai le pouvoir de prédire des choses terribles qui arrivent effectivement, comme si c’était moi qui les avaient provoquées.
— Vous vous sentez coupable pour la mort de votre cousin ?
— Oui, exactement, acquiesça M. Ledoux. J’ai beau me dire que je n’y suis pour rien, je ne peux m’empêcher d’éprouver un sentiment de culpabilité.
— C’est tout à fait normal. Rêver la mort d’un proche, c’est presque la souhaiter. Et pourtant, cela se produit plus souvent qu’on ne croit. Dans ma pratique, je vois régulièrement des hommes, des femmes, sans parler d’enfants, qui font de tels rêves, heureusement rarement suivis d’effet. Mais lorsque le rêve devient réalité, même longtemps après, le traumatisme est très difficile à surmonter.
Le praticien déclara d’un ton plus neutre :
— La séance touche à sa fin. Je vous propose de nous revoir. En attendant, je vais vous prescrire un anxiolytique et un somnifère. Surtout respectez bien la posologie.
Tandis qu’il rédigeait l’ordonnance, il interrogea à nouveau M. Ledoux.
— Avant de nous quitter, pouvez-vous me dire comment vous vous informez ?
— Je regarde le journal télévisé et je lis le quotidien régional, Les premières nouvelles de l’Aube.
— Je vous remercie. N’oubliez pas de revenir avec ce fameux carnet.
— C’est moi qui vous remercie, docteur, s’empressa de répondre M. Ledoux.
Le docteur Halphand se leva, serra la main de son nouveau patient avant de le raccompagner.
L’agenda du psychiatre était si chargé que le second rendez-vous n’eut lieu que deux semaines plus tard. Le petit homme rondouillard piaffait littéralement d’impatience dans la salle d’attente. Enfin, le docteur Halphand lui fit signe d’entrer dans son bureau. Avant même de s’installer, le patient brandit un petit cahier.
— Je vous ai apporté le carnet, docteur, dit-il d’un ton satisfait.
— Très bien. Je vais commencer par le lire.
Le médecin ouvrit le cahier, ôta ses lunettes et se plongea dans la lecture du manuscrit. Lorsque celle-ci fut terminée, il referma le carnet et se tourna vers son interlocuteur.
— Vous avez une excellente mémoire, le récit de vos rêves est en tout point conforme à ce que vous m’avez relaté. Comment vous sentez-vous depuis la dernière séance ?
— Je me sens mieux. Vos paroles semblent avoir fait leur effet. Le traitement aussi sans doute. Mon sommeil s’est amélioré et je me sens plus calme même si j’ai toujours du mal à me concentrer.
Il s’interrompit, se mordit la lèvre inférieure d’un air embarrassé avant de reprendre.
— Docteur, croyez-vous que mes rêves soient prémonitoires ?
Le médecin se pencha légèrement en avant, posa ses coudes sur son bureau, croisa les mains avant de répondre posément.
— Permettez-moi de répondre à votre question par une autre question. Quelle est la fonction du rêve ? Les anciens croyaient que le rêve était la voie d’accès au monde du divin et du surnaturel. Les Égyptiens, par exemple, considéraient qu’un rêve pouvait révéler l’avenir et ils avaient recours à la clé des songes. Le rêve a toujours été également très important dans la pratique chamanique. Il permet à l’âme de s’échapper du corps pour découvrir l’univers invisible. Le rêveur devient un visionnaire. Plus tard, la psychanalyse va désacraliser le rêve en le considérant comme la voie qui mène à l’inconscient. Elle lui confère un sens propre à chacun qu’il convient d’interpréter. Aujourd’hui, la neuropsychologie considère que le rêve aurait pour fonction de faciliter la mémorisation et la régulation des émotions. Cependant, pour chacun d’entre nous, qui faisons l’expérience du rêve, nous sommes parfois saisis par l’étrangeté de son contenu et son impact émotionnel. Dans ce cas, il est naturel de chercher à donner du sens à l’absurde ou à tenter de déchiffrer ce qui paraît un rébus ou une énigme. Pour en revenir à ce qui vous préoccupe, il me paraît essentiel que vous parveniez à comprendre d’où provient l’angoisse que vous exprimez face à ces rêves. C’est pourquoi, il peut être instructif d’analyser ses rêves : comme on visionnerait, après coup, une vidéo de surveillance pour y découvrir les indices d’un forfait.
— Pourtant, ces deux rêves n’ont rien de mystérieux ni d’étrange, et il n’y a pas besoin d’interprétation pour connaître leur signification.
— Croyez-vous ? Pourtant, vous notez vous-même l’atmosphère étrange du premier rêve. Attendez, laissez-moi vous relire.
Le psychiatre reprit le carnet, tourna deux pages avant de lire à haute voix :
— « Je suis frappé par le caractère insolite, l’atmosphère étrange de ce rêve. Il y a un je ne sais quoi de mystérieux et de profond, comme un message pressant qui m’est adressé ». Ce sont vos mots, monsieur Ledoux.
— C’est vrai ! reconnut le patient. Mais comment expliquer le fait que j’aie rêvé de Michel Mercier avant même d’avoir jamais entendu parler de lui ?
— Encore une fois, je ne cherche pas à interpréter les songes mais plutôt à vous aider à saisir ce qui vous effraie dans ces rêves. Cependant, j’ai peut-être un début de réponse concernant votre question. Après notre dernière séance, j’ai fait une recherche sur Google et j’ai découvert que votre quotidien favori avait consacré un portrait à Michel Mercier bien avant qu’il ne se déclare. Savez-vous quand ce portrait a été publié ?
— Je n’ai pas souvenir d’avoir lu un quelconque article sur le président Mercier avant son élection.
— Eh bien, maintenant que j’ai le carnet sous les yeux, je peux vous dire que ce papier a été publié une semaine avant votre premier rêve, affirma le médecin en désignant le cahier.
— Puisque je vous dis que je n’ai jamais lu cet article, protesta Monsieur Ledoux d’une voix où perçait une pointe d’agacement.
— Sans doute. Si c’est le cas, vous n’en avez manifestement aucun souvenir. Mais revenons au deuxième rêve, celui qui a déclenché cette angoisse qui vous assaille. Parlez-moi de votre cousin. Qu’est-ce qui a provoqué votre brouille ?
Le petit homme se tortilla dans son fauteuil avant de se lancer.
— Enfants, puis dans notre jeunesse, nous étions très proches mon cousin et moi. Même si nous étions assez différents, nous nous entendions très bien. Je l’admirais beaucoup, il était toujours sûr de lui, il n’avait pas froid aux yeux. C’était un battant et qui savait y faire avec les filles. Il m’aimait bien, j’étais toujours d’accord pour le suivre. Nous nous sommes éloignés après nos années de fac. Il s’est lancé dans les affaires où il a remarquablement réussi. Chacun de nous s’est marié et nous avons peu à peu cessé de nous voir, mais nous restions en contact, de manière épisodique. Jusqu’à ce qu’un jour, il m’appelle. Il était furieux. Il venait de revoir une ancienne petite amie de la fac. Ils avaient passé la soirée ensemble et incidemment elle lui avait appris que nous avions eu une relation, elle et moi, une nuit, après une soirée étudiante bien arrosée. Il m’a violemment accusé de l’avoir trahi. Je lui ai fait remarquer qu’il avait déjà rompu avec elle avant cette soirée. Il m’a reproché de ne jamais lui en avoir parlé, comme si j’avais voulu cacher cette histoire. J’ai répondu que je ne voyais pas pourquoi j’aurais dû lui demander sa permission. C’est moi qui ai raccroché. J’étais fou de rage. Plus tard, j’ai regretté m’être mis en colère mais je n’ai pas jamais pu le rappeler. Je lui en voulais.
— Qu’est-ce qui justifiait ce ressentiment, à votre avis ?
— Eh bien, j’ai pas mal réfléchi à tout ça. J’en suis arrivé à la conclusion qu’à l’époque je n’étais pas très à l’aise pour lui en parler. Avec le temps, j’avais complètement oublié cette histoire, mais ce qui m’a mis hors de moi lors de notre conversation, c’est lorsque j’ai réalisé qu’il n’admettait pas que je puisse parvenir à séduire une femme qui avait succombé à ses charmes.
Le petit homme fit une pause. Il reprit, avec un sanglot dans la voix :
— Je m’en veux, docteur. Je m’en veux d’avoir souhaité sa mort.
Il essuya furtivement une larme qui coulait sur sa joue.
— Vous n’avez pas souhaité sa mort, vous l’avez rêvé, dit doucement le praticien. Nul n’est responsable de ses rêves. On peut être tenu responsable de ses paroles, de ses actes, mais jamais de ses rêves. Après tout, si vous cherchez une interprétation, qui vous dit que ce rêve n’exprimait pas le désir de renouer avec votre cousin ?
Cette question eut pour effet de plonger le patient dans une profonde réflexion dont il sortit au bout de plusieurs secondes.
— Cette interprétation me convient tout à fait, docteur ! s’exclama-t-il.
— Dans ce cas, je vous propose que nous en restions là pour aujourd’hui, conclut le docteur Halphand. Revoyons-nous dans une semaine si vous voulez bien.
— Bien volontiers !
Monsieur Ledoux semblait ragaillardi. Il quitta le cabinet le sourire aux lèvres.
Une semaine après, la situation était tout autre. Le petit homme paraissait désespéré. Ses traits étaient tirés, sa main droite agitée de tremblements. Il s’écroula littéralement dans le fauteuil du cabinet.
— Ça a recommencé, lâcha-t-il sombrement. J’ai fait un nouveau rêve, la nuit qui a suivi la dernière séance. J’ai rêvé que j’étais dans un avion, en plein vol, avec en face de moi une femme d’une cinquantaine d’années, que je ne connaissais pas. Elle est très élégante, mince, et porte un collier de perles blanches. Elle est plongée dans un livre dont j’aperçois le titre : « Les prophéties des temps révolus ». Brusquement, elle lève la tête, se tourne sur le côté et demande : « Est-ce que nous allons pouvoir rattraper notre retard ? ». Une voix féminine lui répond : « Ne vous inquiétez pas, madame, nous devrions arriver à l’heure prévue à Palma ». Je suis fasciné par cette femme, je ne l’ai jamais vue et pourtant je sais que nous sommes reliés l’un à l’autre. Soudain, une sirène retentit, les lumières s’allument de toutes parts. On entend une voix répéter : « Gardez votre calme, attachez vos ceintures, relevez vos tablettes, mettez-vous en position de sécurité ». L’avion plonge en piqué, je m’agrippe aux accoudoirs tout en continuant d’observer cette femme. Elle prend le temps de ranger son livre, ferme les yeux et murmure quelque chose, sans doute une prière, puis regarde droit devant elle, calmement. L’avion est secoué de soubresauts, j’ai l’impression qu’il va se disloquer avant même de s’écraser au sol. Je voudrais hurler, mon cœur bat à tout rompre. Je sens une vibration terrible déchirer tout mon corps et je me réveille en sueur, haletant. J’ai pleuré toute la nuit. Je n’arrêtais pas de penser à cette femme. Ça va se produire, docteur, je ne sais pas quand mais je sais que ça va arriver !
Il criait presque, puis il s’effondra, pleurant à chaudes larmes.
— Aidez-moi, docteur, je n’en peux plus.
— Je vais vous hospitaliser dans ma clinique. Aujourd’hui même ! Vous ne devrez recevoir aucune visite, n’avoir aucun contact avec l’extérieur, pour éviter toute sollicitation, toute excitation, toute perturbation dans le traitement.
— Tout ce que vous voulez docteur. Je suis à bout.
Le médecin prit alors toutes les dispositions pour interner sur le champ son patient. Ce soir-là, en rentrant chez lui, le docteur Halphand avait le sentiment du devoir accompli.
— Ta journée s’est bien passée ? lui demanda sa femme en l’accueillant d’un baiser.
— Rien de spécial. Ah, si ! J’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer. Je ne pourrai pas partir en vacances avec toi, comme prévu, à la fin de la semaine. Figure-toi que le conférencier chargé du discours d’ouverture au congrès mondial de psychiatrie, qui a lieu la semaine prochaine, est brusquement décédé. On m’a demandé de le remplacer. Tu sais que c’est une formidable opportunité pour moi. Je ne pouvais vraiment pas refuser.
— Dans ce cas, mieux vaut que nous annulions nos vacances. Nous partirons plus tard.
— Non, vas-y toute seule. Je n’aurai pas de vacances avant au moins dix mois et tu sais que tu as besoin de soleil. J’essaierai de te rejoindre sur place. Je prendrai un autre vol.
— Tu es sûr ?
— Oui, c’est bien pour tous les deux, lui dit-il en l’enlaçant.
Plus tard, après qu’ils eurent fait l’amour, il ramassa le livre posé sur la table de nuit de sa femme, le feuilleta et lui dit.
— Quel titre étrange. Il est bien ce livre ?
— Je viens de le commencer et c’est prometteur ! Je t’en ai déjà parlé, tu sais. C’est un recueil de nouvelles, aux frontières de l’étrange et du réel. J’aime bien ce titre. Je trouve qu’il sonne comme une promesse : « Les prophéties des temps révolus ».

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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Que voilà une nouvelle fort habile, tant sur la forme que sur le fond. Mes voix. Aimerez vous Tropique ou L'invitation ? Si le cœur vous en dit mon univers est grand ouvert.
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Sablierdesvents
Sablierdesvents · il y a
Bien qu'hospitalisé dans la clinique du docteur Halphand, Mr Ledoux ne pu s'empêcher de prédire de nombreuses voix à son créateur, un certain Nasser...
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Florence Kercorb
Florence Kercorb · il y a
Bien mené et très bien écrit. Une belle lecture. Si vous le voulez bien, vous pouvez venir lire "Un but, une foi". Abi entôt.
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Nasser Mebarki
Nasser Mebarki · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire qui me va droit au coeur
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Philou
Philou · il y a
c'est super de connaître l'avenir
Philou

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Nasser Mebarki
Nasser Mebarki · il y a
Ben, faut croire que Mr. Ledoux le vit pas très bien ;-)
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Chantal Noel
Chantal Noel · il y a
Je me demandais quelle allait être la chute! Bravo!
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Nasser Mebarki
Nasser Mebarki · il y a
Surprise ? ;-)
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Chantal Noel
Chantal Noel · il y a
bonne surprise! si vous voulez lisez mon http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-seigneur,
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Sylvain Charlier
Sylvain Charlier · il y a
j'adore ce psy !
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Nasser Mebarki
Nasser Mebarki · il y a
Moi aussi ! :-)
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette histoire bien écrite qui devient un acerbe réquisitoire contre certains professionnels ! Mes votes ! Une invitation à lire et soutenir “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en lice pour la Matinale en Cavale, 5ème edition. Merci d’avance et bonne journée!
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Nasser Mebarki
Nasser Mebarki · il y a
Merci pour votre commentaire.
A titre personnel, j'admire les psy, certains en tout cas :-)

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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Merci beaucoup, Nasser, mais vos votes n’ont pas été pris en compte. Il faudra peut-être essayer de nouveau, Merci d’avance !
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Arlo
Arlo · il y a
Excellente nouvelle extrêmement prenante et saisissante. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie et j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne journée à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Nasser Mebarki
Nasser Mebarki · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire. Je cours découvrir vos poèmes
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Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
Récit bien construit, fluide et dont le fond est bien amené par les deux personnages. On est loin de se douter de la félonie du docteur et le rebondissement de la fin donne de l'épaisseur à l'ensemble du récit. Pour ce bon moment de lecture, voici mes voix !
Si le cœur vous en dit, je vous invite à pousser la porte de "L'étrange boutique des métamorphoses", ma nouvelle en lice pour le grand prix d'hiver, ou dans un autre genre , je vous invite sur "Une ligne tracée à la craie", mon très court récit en compétition dans la matinale en cavale.

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Nasser Mebarki
Nasser Mebarki · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire si encourageant.
Vos titres me donnent envie de découvrir vos nouvelles.

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Abi
Abi · il y a
J'aime beaucoup vôtre récit! J'ai été happée par l'histoire. Diabolique ce psychiatre...Bravo!
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Nasser Mebarki
Nasser Mebarki · il y a
Merci beaucoup Abi !
Un vrai Docteur Mabuse :-)

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