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Léa et Pierre

Emma Casanove

Emma Casanove

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3 voix

« Voilà, c’est le moment de se dire au revoir. »

Davantage de mots seraient inutiles. Léa a l’habitude. Les apprentis ne restent pas.
Souvent, elle s’attache à ces garçons et ces filles qui ont rarement plus de vingt ans. Pourtant, là, le nœud dans le ventre est plus fort.
Pierre part vers d’autres horizons. Léa est heureuse pour lui.
Elle envie sa jeunesse, sa liberté, tout ce qui s’offre à lui. Pierre ne cache pas sa tristesse, ses questionnements, ses inquiétudes face à l’inconnu, le nœud qui lui tort le ventre à l’idée de quitter Paris.
La vie est faite d’adieux, de départs, de pages que l’on tourne, lui dit Léa.

Elle repousse sa tasse, prend son sac et se lève en souriant. Elle sent cette boule dans sa gorge, les larmes sont tout près mais elle met un point d’honneur à afficher un large sourire. Les yeux de Pierre brillent eux aussi de façon inhabituelle. Il se lève alors qu’elle atteint la porte.
Il est temps de se dire au revoir.
Ils se regardent en riant malgré cet instant qu’ils aimeraient repousser. Léa se penche pour déposer un baiser sur la joue de Pierre et l’émotion les pousse alors à s’enlacer. Fort, très fort, tels deux amis qui ne se reverront pas de sitôt. Ils se serrent l’un contre l’autre comme pour résister à une force invisible qui chercherait à les séparer.
Léa ferme les yeux, l’instant est unique, elle le sait, elle veut s’en imprégner, le garder en mémoire pour après. Elle sent le cœur de Pierre battre, elle sent son corps contre le sien, elle sent sa peau. Malgré tous ces moments passés ensemble, ces échanges, ces rires, il n’y a jamais eu le moindre contact physique entre eux jusque là ; rien d’autre que des baisers anodins sur les joues en guise de salutations, des baisers comme on en fait quotidiennement aux dizaines de personnes que l’on croise.
Elle qui pourtant a l’affection tactile n’a jamais posé sa main ne serait-ce que sur le bras du jeune homme ou sur son épaule. Sans doute la marque d’une distance due à l’âge, à la hiérarchie, à la fragilité, si ce n’est la bizarrerie, de cette drôle d’amitié. Une pudeur réciproque.

Là, dans un enlacement partagé, Léa se remémore cette toute dernière journée.
Un lundi tout en douceur, qu’elle avait posé en amont pour prendre le temps de dire au revoir à son jeune ami. Pique-nique sur les bords de Seine encore peu fréquentés en cette journée de juin au ciel maussade. Il y avait peu à manger dans la glacière, mais deux bouteilles y ont trouvé une place de choix.
Ils ont trinqué sans modération. A la fin du stage, à l’été, à la pluie qui a de temps à autre perturbé le déjeuner champêtre, à ces centaines de petites bêtes d’orage qui se collaient à leur peau. Qu’ils s’évertuaient à chasser en riant. C’était à la fois insupportable et amusant. Léa sourit en y pensant.
En fait, c’est là, juste tout à l’heure, qu’ils se sont touchés pour la première fois. Quand Pierre a passé ses mains sur son visage et sa nuque. Avec douceur. Ses doigts qui jouaient sur sa peau pour éradiquer les maudits insectes. Elle en a alors fait autant.
L’humeur était joyeuse, bien que teintée d’une nostalgie déjà anticipée.

Là, ça y est, la journée est terminée. Elle s’est conclue sur un thé partagé dans ce qui n’est plus le studio de Pierre que pour une ou deux heures.
Ils l’ont bu lentement, ce thé, en se moquant d’eux-mêmes et de leur tristesse à se séparer. Ils ont fait durer autant qu’ils le pouvaient, mais les tasses sont bien vides maintenant.
Une étreinte affectueuse avant la séparation. Il est temps.

Pierre presse une main contre son dos et effleure de l’autre le haut de son bras. Presque une caresse, se dit Léa, surprise mais touchée d’une affection qui ose s’exprimer. Elle le serre un peu plus contre elle. Leurs corps pressés l’un contre l’autre ne sauraient laisser le moindre espace. Ils libèrent une tendresse jusque-là contenue. Sans un mot.
Que pourraient-ils se dire ? Qu’ils tiennent l’un à l’autre ? Qu’ils ne s’oublieront pas ?
Leur étreinte parle pour eux, les mots sont inutiles.

Le frôlement sur le bras de Léa se fait plus franc. Il presse sa main sur l’épaule dénudée par la robe légère de ce début d’été. Il semble un instant à Léa que son autre main est un peu plus bas dans son dos qu’elle ne l’était il y a quelques instants. N’est-elle pas là sur le creux de ses reins ? Une curieuse sensation l’envahit, elle s’interroge un instant sur cette caresse qui lui paraît tout à coup moins innocente. Se pourrait-il que... ? Non, elle chasse cette idée. C’est Pierre, voyons, un tout jeune adulte avec lequel l’évocation d’une étreinte coupable lui est tout simplement impossible.
Et pourtant. Le curieux sentiment revient. La respiration du jeune homme est sans aucun doute plus forte, presque haletante. Les battements de son cœur, qu’elle sent contre son sein, se sont accélérés. Il resserre son étreinte, Léa en fait de même, confuse de sentir le contrôle lui échapper, de deviner qu’il se passe quelque chose qu’elle ne maîtrise pas.
Elle lutte pour fuir l’évidence. Non, ce ne peut pas être ça. Elle voudrait réfléchir, analyser, garder la tête froide. Elle n’y parvient pas, elle ne comprend pas.
Voyons, non, ce qui les lie, Pierre et elle, ne peut pas être charnel, n’est-ce pas ? Il y a trop d’années entre eux.

Léa a vu arriver Pierre il y a un an. Un jeune homme tout juste sorti de l’adolescence, un peu timide, discret. Un contrat d’un an, une année scolaire, pour qu’il complète en pratique les connaissances acquises dans son école. Auprès des techniciens essentiellement.
Il a visité les différents services, y a passé quelques jours à la demande du directeur, pour bien appréhender l’entreprise, dont quelques-uns avec elle, au sein de l’équipe d’accueil de la compagnie.
Léa se souvient du jour où elle a rencontré Pierre pour la première fois. Un garçon intimidé, un peu engoncé dans son costume sombre. Les yeux clairs, un visage encore enfantin dans un corps d’homme.
Au fil des jours, il s’est détendu, et l’humour de Léa a eu raison de sa réserve. Des liens se sont tissés entre eux, autour de tasses de café au bout du couloir, ou en bas de la rue en fin de journée. Même lorsque Pierre a rejoint le laboratoire.
Un jeune homme plus mûr que nombre de ses amis, un peu isolé à Paris, retrouvant les siens le week-end. Qui a vu en Léa une grande sœur ou une amie, qui sait.
Parfois, le week-end, il ne rentrait pas et confiait sa solitude à sa confidente. Léa écoutait les maux de la jeunesse, pas toujours si éloignés des siens, ses peines de cœur. Elle rassurait, réconfortait, avec les mots d’une maturité pourtant toute relative. Elle et sa vie amoureuse sans éclat. Mais l’âge lui conférait une certaine légitimité.
Pierre se racontait, mais écoutait aussi. Les histoires de bureau, les soirées entre copines de Léa, ses rencontres. Ils échangeaient de longues heures par téléphone. Ou en balade dans les rues parisiennes que Pierre découvrait, grâce à elle, ou encore autour des quelques tables qu’elle avait pris plaisir à lui faire partager. Elle aimait ce rôle, elle aimait les yeux brillants du jeune homme lorsqu’il s’extasiait, ses sourires naïfs, leurs fous rires.
Tantôt, elle redevenait une adolescente insouciante, tantôt elle était l’adulte attentionnée.

Elle et lui, un duo improbable, une complicité, mais toujours une distance respectable entre l’apprenti et elle.
L’apprentissage s’est fini vendredi, Pierre a fait ses cartons pendant le week-end, et quitte son studio parisien ce soir.

« Voilà, c’est le moment de se dire au revoir ». Léa revient à la réalité. A ce petit studio d’étudiant dans lequel elle n’était entrée qu’une fois avant, pour un thé aussi.

Tout près de son oreille la respiration précipitée, contre sa poitrine des battements violents. Des mains moins timides courent tout à coup le long de son dos, s’attardent sur ses hanches, et frôlent ses fesses. Léa cherche encore à nier l’évidence et s’abandonne à ce qu’elle feint de croire n’être que l’expression d’une tendresse platonique. Elle joue à repousser le doute qui l’assaille.
Son visage est tout contre le cou de Pierre. Sa joue effleure la peau du jeune homme. Elle respire son odeur, inspire profondément. La tête lui tourne. Elle sent confusément que ses propres émotions ne sont plus simplement amicales, qu’elle est troublée par l’infime distance entre ses lèvres et la peau de Pierre. Elle glisse sa main dans ses cheveux, effleure ainsi sa nuque. Rien de plus qu’une tendre caresse, s’efforce-t-elle de penser.

Son pouls s’accélère. L’étreinte les noue si fort l’un à l’autre que brusquement, la vérité s’impose à elle. Oui, elle sait. Impossible de jouer encore à l’aveugle. Ce qu’elle sent contre sa cuisse est le sexe dur d’un homme qui la désire.
Son désir à elle répond en écho. Une chaleur coupable envahit son ventre.
Pierre est un homme, elle est une femme. L’évidence sonne comme une gifle.
Envahie par des sentiments équivoques, une libido qui lui brouille les sens, elle plonge un peu plus son visage dans le cou du jeune homme.
Elle tente cependant encore de repousser le moment de l’aveu. Le point de non-retour. Ce moment où leurs lèvres se rencontreront. Ce moment redouté et attendu.
Le veut-elle ? Tout est flou, Léa est écartelée entre ce que commande son corps, et une raison qui tente de réduire au silence l’appel de la chair.
Entre désir de l’autre et opprobre.
Ses lèvres effleurent alors sagement la peau de Pierre. Juste une caresse légère. Son corps frissonne à ce contact encore chaste mais porteur d’une promesse voluptueuse qu’elle chasse pudiquement de son esprit.

Sans réfléchir, elle a relevé la tête. Léa et Pierre affrontent ensemble leurs propres réticences, dictées par une morale qu’ils entendent encore mais dont la voix déjà se fait de plus en plus lointaine. Leurs fronts collés l’un contre l’autre, les battements de leurs cœurs à l’unisson. Est-ce un combat ou une danse ? Cherchent-ils à résister l’un à l’autre ou à briser ensemble le poids de leur conscience ?
Lequel des deux a glissé son visage vers l’autre pour attraper ses lèvres, qu’importe. Leurs bouches se sont trouvées, avec pudeur d’abord, avant de s’entrouvrir, de mêler leur salive et leurs langues. Des langues qui se cherchent, se prennent. Le jeu attise leur appétit de l’autre.
Léa chavire de plaisir, et laisse le désir pour ce corps d’éphèbe inonder son bas-ventre et descendre entre ses cuisses. Pierre attrape sa jambe droite, la soulève et la colle à sa hanche. Léa ne retient pas son gémissement. Elle épreint la nuque du jeune homme et plonge enfin son visage dans son cou sans plus de retenue pour parcourir de ses lèvres la peau tendre à laquelle elle goûte avec un plaisir infini. Elle hume, embrasse, remonte jusqu’au lobe. Pierre joue de ses mains sur le corps offert, effleure avec délicatesse les seins tendus. Léa sent ce qu’il reste d’hésitation dans les gestes de son compagnon, elle-même n’a que des gestes encore sages. Elle voudrait dévorer son corps avec passion, lécher, mordre, pétrir, être prise brusquement, là, contre le mur. Mais elle reste chaste, dans son cou, freinée par ses propres contradictions.
Alors qu’elle lutte encore, malgré les langues mêlées, malgré le goût de sa peau, malgré son corps affolé, Pierre s’enhardit.
Il glisse ses deux mains sous la robe de celle qu’il vouvoyait encore il y a peu, celle qui ne lui inspirait alors que déférence, celle qui lui semblait davantage appartenir au monde de ses parents qu’au sien. Il les remonte lentement, très lentement, sur la peau nue des cuisses, jusqu’aux hanches, jusqu’à la taille. Ces mains sur son épiderme bouleversent Léa qui veut à son tour goûter à la peau cachée et glisse alors sa main sous le tee-shirt du jeune homme.
La peau est lisse, très douce. La chair est tendre, voluptueuse. Pierre saisit la dentelle sur la hanche et descend légèrement la culotte de Léa. Juste quelques centimètres. C’est assez pour que tout se bouscule dans sa tête tandis qu’elle savoure la volupté de ses caresses presque sages.
Elle peut encore tout arrêter, il n’est pas trop tard, ils peuvent faire marche arrière. Elle peut encore empêcher ce qui ne peut être qu’une erreur. Parce qu’il est bien trop jeune. Parce qu’il est le stagiaire. Le disciple. Parce qu’elle se sent coupable. Responsable.
Elle se raidit soudain, incapable de repousser la bienséance qui la hante. Cesse ses caresses.
Immédiatement, Pierre laisse retomber la robe et lâche Léa.
Il n’y a pas eu besoin de mot.

Ils se regardent. Quelques secondes suspendues.
Léa brise le silence et éclate de rire. Pierre sourit. Dans leurs regards se lisent la complicité, le désir et le respect mêlés. Leurs corps sont à quelques centimètres l’un de l’autre, l’attraction qu’ils exercent l’un sur l’autre est palpable.

« Voilà, c’est le moment de se dire au revoir. », répète Léa.

Ces mots, tels le sésame pour enfreindre l’interdit, précipitent à nouveau leurs corps brûlants l’un contre l’autre.
Immédiatement, leurs bouches se collent l’une à l’autre, leurs langues s’enlacent, s’emmêlent, leurs corps s’emboîtent. Léa libère son désir violent pour ce corps d’homme, glisse ses deux mains sous le vêtement de Pierre, le lui enlève avec fièvre et découvre le torse nu contre lequel elle laisse aller goulûment sa bouche.
Pierre soulève Léa du sol, ses deux jambes enroulées autour des hanches du jeune homme, et la presse contre le mur. Elle sent son sexe dur sous le jean prêt à la pénétrer sans plus de façon. Elle repose ses pieds sur le sol tandis que Pierre faufile à nouveau ses mains sous la robe. Il baisse légèrement la délicate culotte et dévoile le haut du pubis. Léa frissonne de plaisir. Son désir est intense, son sexe gonflé et humide.
Elle descend elle-même la fermeture du devant de sa robe jusqu’entre entre ses seins. Le décolleté dénudé est généreux. Elle lui prend les mains, redevenues timides un instant, et les presse sur ses rondeurs révélées. Elle renverse la tête en arrière, la gorge offerte aux baisers fébriles de Pierre.
D’une main experte, Léa dénoue la ceinture qui retient le jean de son partenaire, détache le bouton. Le jeune homme gémit. Elle glisse sa main sur le phallus érigé. Caresse, pétrit.
Pierre fouille dans sa poche et dépose dans le creux de la main de Léa un préservatif. A son tour, elle le plaque contre le mur. Laisse sa langue courir avec gourmandise sur le torse imberbe, s’agenouille, s’attarde sur le ventre, descend un peu plus bas et goûte lentement aux plis de l’aine. Elle se délecte des murmures de plaisir qu’il laisse échapper. Jean et caleçon tombent, elle saisit les fesses fermes, les presse avec ardeur, s’applique à effleurer de son visage le sexe impatient.
Elle ne sait plus où est le préservatif, joue de sa langue à la base du pénis érigé. Le jeune homme la maudit en riant et en la soulevant du sol. En un geste, il lui ôte brutalement sa culotte et glisse ses doigts entre ses lèvres chaudes et halitueuses. Elle pousse un léger cri. Le geste est sûr, la caresse sensuelle, le plaisir extrême et cru. Léa jouit très vite, dans un halètement impudique.
Elle rouvre les yeux, encore essoufflée, aperçoit le petit étui sur le sol, l’attrape, déchire l’emballage d’un geste rapide et tente d’enfiler le préservatif sur le phallus tendu. Encore ébranlée par le puissant orgasme, elle est maladroite, et Pierre se moque gentiment d’elle. Il guide alors ses mains, relève son visage vers le sien et plonge sa langue dans sa bouche. Une nouvelle onde de chaleur envahit Léa, elle sent l’afflux de sang et de cyprine entre ses jambes. Et brusquement, Pierre la pénètre. Adossée au mur, transpercée par le membre viril, elle est soumise à un plaisir indicible.
Pierre prend son temps, ses coups de reins sont lents et profonds. Il joue avec le rythme, accélère quand elle ne s’y attend pas, se pose quand elle le voudrait frénétique. Les mains du jeune homme sous la robe malaxent ses fesses. Elle n’est plus que jouissance, chair et sueur dans les bras de son jeune amant.
Pierre accélère la cadence, son souffle est court, ses mains saisissent la taille sous la robe qui désormais le gêne. Il s’arc-boute, la pénètre plus profondément encore et jouit bruyamment.
Ils se laissent tous les deux glisser sur le carrelage froid, épuisés, essoufflés. Les yeux fermés. Leurs corps se cherchent encore. Pierre tâtonne jusqu’à saisir la main de Léa. Elle laisse tomber sa tête sur l’épaule masculine.
Les respirations se calment peu à peu.
Le silence est serein.

« Voilà, c’est le moment de se dire au revoir. », murmure Léa.

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Hunter thompson
Hunter thompson · il y a
J'aime beaucoup. Le style, les songes, qui font écho aux miens.
Vous me donnez envie de prendre la plume également. Je ne serai probablement pas aussi agréable à lire, alors continuez!

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Emma Casanove
Emma Casanove · il y a
Un très grand merci pour vos encouragements! Et n'hésitez pas à prendre la plume^^
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