17
min
Luc M

Luc M

1844 lectures

178 voix


— Allonge-toi, là, dans l’herbe. Regarde-moi, sois gentille et tendre, s’il te plaît. Oui, comme ça. Oui, comme ça…
Davis sursauta légèrement. C’était fini. Comment s’appelait-elle ? Dieu du ciel ! Jamais, non, jamais il n’avait rien vu d’aussi beau ! Mais, déjà, le souvenir le quittait ; dans quelques secondes, il n’en resterait pas même une seule trace dans son esprit. Partir, il fallait partir ! Il fit un signe de la main, une porte s’ouvrit. La machine à bonheur lui rendait sa liberté, une fois encore.

Nous étions au cœur de juillet. Le soleil, d’un blanc presque transparent, léchait les arbres, coulait sur la rive du fleuve, énorme, aplati, invincible. Il était 19 heures, le thermomètre affichait trois misérables degrés. Davis était français. Il ne croyait pas en Dieu. Plus personne ne croyait en Dieu.
On croyait au bonheur ; pas celui de la vie, celui-là, plus personne n’y croyait non plus, sauf peut-être les petits enfants. On ne voulait pas leur faire de peine, aux enfants, leur dire le monde tel qu’il était, alors on leur racontait n’importe quoi : un jour tu seras grand, tu aimeras une femme, un homme, tu l’aimeras si fort que des enfants comme toi naîtront de votre union. La suite, on ne la leur disait pas.
Deux couples sur trois se séparaient en se lançant des noms d’oiseaux à la figure, un Français sur deux vivait dans des conditions de pauvreté extrême, les lois, les conventions, tout avait volé en éclats en ce siècle, le vingt-deuxième, où les puissants, les financiers, leurs faces jaunes collées aux colonnes de chiffres de tableaux multicolores, s’étaient définitivement emparés du pouvoir, du temps qu’il fait, de toutes les espérances des faibles, de tout ce qui bouge et vit sur la Terre. La pluie (les enfants sont souvent assez insensibles au temps qu’il fait) s’abattrait environ trois cents jours sur trois cent soixante-cinq de leur vie d’adulte ; il ferait donc la plupart du temps, un temps de chien.
Juillet était le mois le plus chaud. On dépassait rarement dans l’après-midi zéro degré ; en janvier, un froid venu de Sibérie gelait la Seine un mois entier. On ne se privait pas d’y circuler, d’ailleurs, cela décongestionnait un peu un trafic habituellement chaotique.
La vie, la vraie, était devenue invivable.

Davis était célibataire, jeune, sans progéniture et sans emploi. Il passait son temps libre, c’est-à-dire l’essentiel de ses journées, à attendre son tour devant la machine à bonheur.
La machine à bonheur était l’invention majeure de ce siècle. « Panem, etc. », du côté de ceux qui tenaient le manche. Pour les autres, c’était en réalité une invention extraordinaire, et tous les gens l’adoraient. Jamais, de sa vie, jamais il n’avait entendu personne la critiquer, pas le moindre reproche. Car si l’on ne croyait plus au bonheur, le vrai – comment y croire encore ? La plupart y avaient renoncé –, on croyait en la machine. La machine à bonheur.
C’était une machine formidable, réellement extraordinaire. Il suffisait de penser, et la machine exauçait vos vœux dans l’instant. Oui, dans l’instant même ! Mais pas n’importe comment, pas comme au cinéma, voyez-vous ? Non, au cinéma, cela n’est pas… comment dire, voyez-vous… au cinéma, on est au cinéma ! La machine, elle, était votre amie, elle vous parlait, vous dorlotait, vous y étiez bien, lové, caché, englouti et puis, surtout, la grande trouvaille – bien sûr que c’était une trouvaille géniale, on se demandait même comment cela était possible –, la grande trouvaille, c’était la réalité ! Vos pensées se muaient en une vérité absolue, il suffisait de sentir pour sentir, de voir pour voir – mais voir vraiment, pas comme au cinéma, non –, et puis de toucher, oui toucher – ça, c’était très très fort ! Une fille, jolie, pulpeuse, vous sautait dans les bras, rampait jusqu’à vous, si tel était votre désir, vous susurrait des mots d’amour, et vous aviez son haleine tiède sur le visage. Elle pouvait aussi aller plus loin, beaucoup, beaucoup plus loin ! Il suffisait d’une chose : le vouloir, en avoir le désir ! Tu parles, si c’était facile ! Alors la machine à bonheur, tout le monde l’adorait, absolument tout le monde.

Davis avait un rendez-vous. Pour une fois qu’il avait un rendez-vous, il s’aperçut – sans doute était-il resté un peu trop longtemps dans la machine à bonheur (on avait le choix entre deux, quatre, huit ou dix minutes pour une séance) – de son erreur. Évidemment, il était presque trop tard. Vite, vite, Davis court, se met à courir. Trente minutes à peine pour rejoindre le quartier de la Défense, cet ancien quartier de Paris au charme si particulier, depuis Montparnasse, c’était malgré tout encore jouable. Vite, vite, il interpelle un pousse-pousse à moteur conduit par un de ces dingues de Taïwanais ; avec eux, il avait encore une chance !
Des mois que l’on ne répondait plus à ses lettres, des mois et puis soudain, cet entretien : le miracle ! Miracle, le mot ne signifiait plus rien, mais Davis aimait bien ces mots associés aux naïves espérances d’époques lointaines et révolues. Ce job de chargé d’affaires était une opportunité. Oh ! Davis ne se faisait guère d’illusions : ils seraient des dizaines à espérer dans l’antichambre, accompagnés jusque-là par une charmante hôtesse ; elle aurait un petit nez retroussé, un visage d’ange – elles ont toutes un visage d’ange –, de longues jambes, fines, légères, dorées comme les blés, et elle lui sourirait d’un sourire si doux, si beau qu’il l’embrasserait… Non, ça non, on était dans la vie, la vraie, pas à l’intérieur de la machine…
— À la défense, John, please ! Please !
— O.K., Jo, j’y va ! J’y va !
L’engin se faufila parmi le flot incessant de la circulation. John… Il ne s’appelait pas John, non, aucune chance pour ça, mais c’était la coutume : les Taïwanais, c’était John, et les clients, en retour, se laissaient appeler Jo… John, donc, fit des miracles. À trente, ils étaient arrivés. Il avait rendez-vous à trente.
Davis monta quatre à quatre les deux étages de l’immeuble, franchit, haletant, suffocant, la porte d’entrée. Mona Lisa – c’était encore une autre coutume, toutes les secrétaires se nommaient Mona Lisa – le fit asseoir, puis elle l’emmena en lui tenant la main, comme il était également de coutume en ce XXIIe siècle pourtant si peu accueillant en général (mais, parfois, les gens se soutenaient bon gré mal gré, il ne fallait peut-être pas désespérer). Il y avait finalement énormément de coutumes en ce siècle, mais chaque siècle a les siennes.
Un homme à visage de serpe se découpa dans l’embrasure de la porte.
— Davis ?
— Oui, c’est moi.
Davis se leva. L’homme le fit passer devant lui, lui enjoignit de s’asseoir. Le bureau était frais, délicatement orné de tableaux colorés, on avait vue sur la tour Eiffel. Davis pensa que c’était fort joli, puis il se ravisa et prit une mine sévère. Il est de bon ton d’avoir une mine sévère dans ces moments-là, pensa-t-il.
— Bien, bien. (L’homme à visage de serpe tapotait doucement de ses longs doigts fins sur le rebord du bureau.) Bien, bien, répéta-t-il, que savez-vous faire, Davis ?
— Ce que je sais faire ?
La question était cruelle, Davis ne s’y attendait pas. Il faut dire que depuis quelque temps, à part passer ses journées à rêver dans la machine à bonheur, dilapidant la quasi-totalité de ses allocations, Davis ne faisait plus grand-chose. Il n’était pas le seul : tout le monde, la moitié de tout le monde était comme ça.
— Ce que je sais faire, balbutia-t-il, ce que je sais faire…
— Rien, vous ne savez rien faire, Davis, ne vous fatiguez pas. Vous êtes typique, très typique, mais vous, votre savoir-faire dans l’art de ne rien faire nous a épatés, littéralement épatés.
— Oui, écoutez, là… je…
— Je vais vous expliquer : la machine à bonheur, vous connaissez ? Oui, il connaît, suis-je sot, ha, ha, ha !… Moi-même, il m’arrive parfois, pas souvent, je n’en ai pas le loisir, comme vous, bien sûr, mais… Bon, eh bien, il se trouve que je n’ai aucun don, aucun !
— Aucun… don ? J’ignorais qu’il fallait…
— Nous y voilà, Davis, vous vous ignorez ! Alors, laissez-moi vous dire : votre imagination est débordante, sans limites, nous avons tout suivi de vos aventures…
— Mes aventures… ?
— Vous savez, mon brave ami, tous les rêves, absolument tous, s’inscrivent dans la machine. Ils sont stockés, analysés, utilisés, vendus à des tas de gens que cela intéresse. Une base de données, quoi… Vous avez été repéré, vous, car vos rêves sont extraordinaires, formidables, les meilleurs qu’on ait jamais vus ! On ne sait absolument pas comment vous faites ça !
— Mais… Merci, merci beaucoup… J’ignorais que… Mais alors ? Si vous savez tout, pourquoi voulez-vous… ?
— Pourquoi voulons-nous quoi ? Mais, mon petit bonhomme, pour vous garder, pour vous garder ! Vous pourriez partir à la concurrence, mourir du jour au lendemain, pire encore, trouver du travail. Or, chacun sait que lorsqu’un homme, une femme, se trouve en situation de relative stabilité, il éprouve beaucoup moins la nécessité de se servir de la machine… Et puis, le temps lui manque. Je vous propose, mon petit bonhomme, un contrat, un simple contrat : devenez rêveur professionnel avec nous ! On n’a pas mis l’affiche, mais c’est tout comme ! Tout ce qu’on vous demande, c’est de venir ici chaque jour, de vous installer dans la machine à bonheur, ici, au siège de chez Dreams and Associate, et de vous laisser aller, c’est tout ! Vingt mille clapotis par mois, plus les primes et le panier-repas… Alors, alors on dit oui ! Bien sûr qu’on dit oui !
Il n’aimait pas trop ce type, l’homme au visage de serpe. D’abord, non, il n’était pas un petit bonhomme. Un mètre soixante-douze, ça n’est pas non plus si petit que ça, surtout avec de larges épaules comme les siennes. Mais Davis était un timide, un gentil, un doux, un rêveur, et ses caractéristiques morales rejaillissaient inévitablement sur son physique. Il avait une petite voix, un caractère conciliant, l’ensemble produisait une impression d’effacement – partout où il se trouvait, on aurait dit qu’il glissait comme une ombre sur les choses, les gens, sur tout –, alors, pour finir, c’était toujours « petit bonhomme », « gentil garçon », « mon brave ami »…
— Alors… oui… on dit oui, dit Davis en esquissant un sourire maladroit.
— Formidable, formidable ! Vous savez, vous allez faire plaisir à des tas de gens, des tas !
— Comment ça ? Je croyais que… Les bases de données, tout ça…
— Non, non, mon petit ami, je vois que vous êtes un gentil garçon, peut-être un peu naïf, vous n’avez pas tout saisi. Il y a des tas de gens, je vous dis, des tas, des tas… ! Ils ne sont pas comme vous ; ils entrent dans la machine, et puis là, et puis là…
— Et puis là, et puis là… ?
— Eh bien, rien, justement ! Bizof, pipette et boule de chocolat ! Pas un rêve, le trou noir, plein de gens, plein, plein, plein ! Alors, imagine-toi, mon petit Davis…
— Excusez-moi, mais, bon, je mesure tout de même un mètre soixante-d…
— Oh ! Pardon, pardon mon pe… mon Davis. Davis, je vous adore ! Donc, voyez-vous, on va leur donner, donner est un bien grand mot, vendre serait plus subtil – j’aime la subtilité, mon pet… mon Davis –, on va leur vendre vos rêves ! Les gens en mal d’inspiration se lassent vite de nos machines, vous comprenez ? Ils viennent une fois, deux fois, et puis lorsqu’ils sont à sec, lorsqu’ils se retrouvent avec la même femme dans les bras, lorsqu’ils constatent que leurs rêves sont au fond presque aussi pauvres que leur vie, ils s’en vont, la queue basse et l’œil éteint, et ne reviennent plus. Ceux-là, ceux-là achèteront vos rêves, ils n’auront plus qu’à appuyer sur le bouton et là, grâce à un dispositif tout à fait spécial, tout à fait spécial que nous sommes les seuls à avoir mis au point, chez Dreams and Associate, ils verront comme vous, sentiront comme vous, aimeront comme vous, toucheront ces femmes belles à en crever. On va faire de grandes choses ensemble, Davis !

Ainsi, chaque jour que Dieu fit – ou plutôt ne faisait plus –, Davis, confortablement installé dans la machine à bonheur, rêva. Il rêva comme jamais il n’avait rêvé, et comme il savait si bien le faire. Il rêva de femmes somptueuses, les plus belles, les plus attirantes, de pays lointains, de lagons ensoleillés, de rivages inaccessibles. Il y avait dans ses rêves des éléphants, des tigres, des sorcières aux doigts de fée, des fées turbulentes et capricieuses, des hommes à tête d’argile – incroyables, fantasmagoriques –, des paysages inconnus sur la Terre, de l’eau, du sable aux couleurs bleutées, des monstres doux et bienveillants, toutes sortes d’animaux… et tout cela s’échappait de son crâne, chaque jour, avec la régularité d’une horloge quantique. Ça fusait, ça vibrait, c’était incroyable, époustouflant, un festival de couleurs et de bruits. Quand on rêvait dans les rêves de Davis, on se sentait transporté, joyeux. On était bien. Tout cela sortait de la machine à bonheur du siège central, là où se trouvait Davis et courrait, courrait à travers les petites fibres jusqu’à toutes les machines à bonheur installées dans Paris. Il exerçait un métier rare, unique. Davis avait le don.
Le succès fut fulgurant, on se précipita sur les machines à bonheur de chez Dreams and Associate, les meilleures, les plus performantes. L’argent afflua, l’homme à tête de serpe était aux anges, selon l’ancienne expression.

— Davis, lui dit-il un jour (on était en janvier, six mois s’étaient écoulés, et Davis n’avait pas pris un seul jour de congé), Davis, nous n’arrivons plus à fournir la demande, les gens en veulent toujours plus, ils en redemandent sans cesse… Vous savez ce que c’est, mon grand, mon très grand Davis, la nouveauté, la nouveauté !
— Patron, écoutez, justement… Voilà, je voulais…
— Pas maintenant, Davis, pas maintenant. Dites, on va faire comme ça, allez : vous en faites deux de deux minutes au lieu d’un de quatre, hein ? Hein ? Hein ?
— Mais, pat…
L’autre, là, avec son hein-hein-hein… Bien sûr, dehors on se gelait, moins vingt, moins trente, le patron, ça le faisait bégayer, le froid… Mais non, pas deux de deux minutes, non !…
— J’en peux plus, moi, pat… ron…, mais l’homme à tête de serpe avait déjà disparu.

Alors Davis se mit à rêver deux fois plus, comme promis, car il était un gentil garçon. Un gentil garçon cherchant toujours à faire plaisir à ses amis, ses proches, sa famille… sauf que de famille, il n’en avait pas beaucoup. Il aurait bien aimé en fonder une, rencontrer une gentille petite, quelque chose comme Mona Lisa – son vrai nom, c’était Lilas-Zou –, celle du secrétariat, la même qui lui avait touché la main le premier jour. Mais, bizarrement, elle semblait depuis l’avoir complètement oublié.
Et Davis continua à rêver. Il rêva de lagons profonds, de mers limpides et fraîches, de fleuves endiablés, de femmes ensorceleuses, de magiciens démoniaques, de poulpes asiatiques à tête de cheval, d’autres lagons verts, puis rouges, puis couverts de neige, de choses de plus en plus extraordinaires, de plus en plus étranges. Il rêva, rêva, sans plus jamais s’arrêter. Davis devint une machine à rêves.
L’homme à tête de serpe passait parfois sa petite tête affûtée par l’ouverture de la machine : « Alors, alors, mon grand, alors, alors, hein, hein, hein ? » et puis il s’en allait.

Davis s’aperçut que l’on était en avril ou quelque chose comme ça parce qu’un matin, le patron ne bégayait plus.
Il n’en pouvait plus. Il mangeait, dormait dans la machine, ne sortait plus. Et, toujours, des rêves à n’en plus finir s’échappaient de son crâne. Parfois, il n’y songeait même plus, les rêves semblaient vivre leur vie, autonomes, en liberté, loin de lui, indifférents à sa fatigue, à son extrême dénuement moral et physique.

Mais un matin, un doux matin de juillet – cela faisait trois ans, maintenant, que Davis exerçait ce harassant métier –, l’air embaumait la lavande, des oiseaux gazouillaient dans les champs écarlates, des femmes lianes étaient accrochées à son cou, se frottaient à lui sans que Davis en eût éprouvé le moindre plaisir. Un matin doux de juillet – il n’avait pas gelé, cette nuit-là –, tout s’arrêta. Comme ça, d’une seconde à l’autre. Le trou. Noir, terrifiant, absolument noir et terrifiant.
Davis sortit de sa torpeur, il somnolait, n’était pas à son travail, c’était peut-être ça. Il s’ébroua, se passa les mains sur le visage, chercha à penser à quelque chose de joyeux : rien. Pas une couleur, pas un morceau d’éléphant, pas la moindre petite alanguie sur des dunes de sable mauve, aux seins dressés, à la bouche fragile et gourmande, rien de rien de rien ! Essayons la tristesse, se dit-il, la tristesse, c’est facile. En ce moment, pour moi, c’est facile, je suis souvent triste lorsque je suis épuisé. La tristesse ne donna rien non plus. Il attendit un peu. Deux, trois minutes, puis une heure, deux heures, et trois, et quatre. Il dut finalement se rendre à l’évidence : il avait fini de rêver.
Il avait fini de rêver, et l’homme à tête de serpe s’en vint aux nouvelles :
— Patron, je suis épuisé, je dois m’absenter quelques jours. Vous verrez, à mon retour, tout ira bien. Désolé patron, vraiment désolé.
Davis s’excusait d’être exploité, et l’homme à tête de serpe accepta ses excuses. À vrai dire, il n’avait guère le choix.
Davis s’absenta donc quelques jours, le cœur inquiet, car, malgré la fatigue, malgré l’envie d’oublier ses rêves, sa vie, il ne se sentait pas bien, presque coupable, lui qui avait tant et tant donné depuis trois ans. Pas un seul jour il ne rêva, mais cela ne l’inquiétait nullement, car il ne s’était jamais permis de rêver en dehors de la machine à bonheur.

À son retour, l’homme à tête de serpe était déjà sur ses talons :
— Alors, alors, mon cher Davis, alors ces vacances ? Bon, bon, bon, je te laisse, je te laisse, appelle-moi, si tu veux ! Appelle, appelle, hein, hein, hein !
Davis se sentit fébrile, comme noué, cela ne viendrait pas, il le sentait, c’était au fond de lui… Non, cela ne viendrait pas.
Il s’assit le plus confortablement possible à l’intérieur de la machine. Il était huit heures, c’était une belle matinée d’avril, presque chaude. Il s’assit et attendit. Attendit une heure, deux, trois heures, rien. Toujours rien. Il se sentait pourtant maintenant frais, dispos, reposé, mais rien de rien, aucun bout de rêve, même minuscule, même le plus chétif des rêves ne venait s’inscrire dans son esprit. Aux environs de midi, l’homme à tête de serpe passa son long cou à travers la porte :
— Alors, alors, alors, hein, hein, hein ? Alors, rien ? Rien ? Mais… mais, mais, c’est… c’est… c’est ennuyeux… ennuyeux… ennuyeux…
Il bégayait à n’en plus finir, et cette fois le temps n’y était pour rien.
— Que… que… fai… re, que… que… fai… fai… re, que… que… faire ? disait-il en bégayant de plus belle. Que… que… faire, que faire, que… que… fai-faire ?
Il ne partait pas, restant là à contempler son trésor, sa chose, sa merveille des merveilles, son beau jouet cassé, affreusement cassé.
— Ha ! là, là ! Ha ! là, là ! Ha ! là, là ! c’est embê… tant… tant, c’est embê… bê… tant, mon pe… pe… tit… tit… Davis…
Davis s’était levé comme un ressort que l’on détend brusquement.
— Je ne suis pas petit !
Il répéta, fixant l’autre dans les yeux et en détachant lentement chaque syllabe :
— Je. Ne. Suis. Pas. Pe-tit !
Et il claqua la porte sur le milieu de sa figure aiguisée.

On ne revit pas Davis de tous les jours suivants. Il déambulait dans les rues, observant la foule, tous ces gens qu’il ne connaissait plus, ces gens qui s’étaient approprié ses rêves. Comment était-ce possible ? Davis prenait conscience qu’il avait livré à la foule entière une partie de sa vie, de son intimité, de ses secrets les mieux gardés. Il avait balancé tout ça à la face du monde, et pourquoi, pourquoi ? Oui, pourquoi ? Peut-être à cause de Mona-Lisa, cette petite qui lui avait touché la main, le premier jour, allez savoir ? Oui, c’était peut-être pour cela qu’il avait accepté le job.
Mais Davis, surtout, désormais, était dans une colère folle, terrible, une colère qu’il ne pouvait contenir ; elle sortait de lui à chaque instant, à chaque seconde, et il n’y pouvait rien. Davis ne pouvait rien contre pas grand-chose, à vrai dire. Il ne gouvernait pas ses rêves, ses colères, sa vie ; Davis était au fond un enfant de son siècle, chahuté par ses émotions, ses désirs immédiats. Il lui manquait une sorte de colonne vertébrale.
Il marchait à longueur de journée dans Paris, sans but, sans horizon défini, longeait les quais de Seine, s’enfonçait au hasard des rues, croisant des gens maussades, des gens tristes, des gens désœuvrés, ruminant, maudissant le monde, l’homme à tête de serpe, la terre entière ; puis le soir, épuisé, rentrait chez lui et s’endormait sans un seul rêve pour le bercer.

Un soir, il trouva devant sa porte la petite silhouette fluette et tendre de Mona-Lisa. Dieu du ciel ou du rien, qu’est-ce qu’elle est jolie ! s’était-il exclamé en lui-même comme il l’avait aperçue, se détachant de l’ombre projetée de la cage d’escalier, parce que, sans doute, elle surveillait son pas, un peu inquiète, sûrement, de savoir comment elle serait accueillie.
— Davis, commença-t-elle, je suis inquiète, c’est vrai, on ne te voit plus, tout va bien, pour toi ?
Il ne s’y attendait pas. Lilas-Zou ! Que faisait-elle ici, devant sa porte ? Ainsi, cette fille s’intéressait-elle à lui ? Mais, très vite, il s’était repris :
— C’est l’homme à tête de serpe qui t’envoie, lui dit-il, prenant un air sévère.
— Non, Davis, c’est moi, j’habite juste à côté de chez toi… Je me suis dit, je me suis dit…
— Alors ne dis rien de plus et va-t’en ! Je n’ai pas besoin de toi, vraiment pas. Je vais très bien, très bien, et je reviendrai quand je le voudrai !
Et, Davis, plantant là la pauvre petite, s’engouffra dans l’appartement et lui claqua, à elle aussi, la porte au nez. Il n’en dormit pas de la nuit, c’était couru, mais Davis ne gouvernait pas vraiment sa vie, hélas.
Pourtant, à compter de ce jour-là, la colère monta, monta, monta en lui. C’était une vague, une énorme vague, incontrôlable, elle allait le submerger, l’étouffer. Davis était en colère contre lui, contre sa bêtise. Mona-Lisa avait voulu l’aider, elle lui avait témoigné de l’affection, et lui, au lieu de l’inviter, de la prendre dans ses bras – oui, bien sûr, la prendre dans ses bras ! –, il l’avait rejetée ! Car, c’est bien de cela dont il avait eu envie lorsqu’il avait aperçu sa petite figure minutieuse et inquiète, cette petite bouche en forme de U, formant des mots gentils sur ses jolies lèvres. Oui, à cet instant précis, il aurait voulu l’embrasser ! Mais il ne l’avait pas embrassée, bien au contraire, et maintenant, voilà, pauvre imbécile ! Voilà, voilà, voilà, elle ne reviendrait plus, plus jamais, plus jamais !
Alors, le lendemain, Davis, tremblant de tous ses membres, fou contre lui-même, contre l’homme à tête de serpe, ce serpent venimeux, indifférent, intéressé, vénal et fourbe, cet homme qui le rabaissait, se servait de lui, cet homme – et tous ceux de sa race – qui l’avait traité de petit ! Petit ?…
Davis ne savait plus comment il était parvenu jusque-là, mais, quand il avait franchi de nouveau l’entrée de chez Dreams and Associate, il n’avait salué personne et s’était directement dirigé vers la machine. La machine à bonheur. Il s’y était enfermé avec rage et aussitôt, comme par magie, s’était mis à rêver.

Il rêva comme jamais il n’avait rêvé. Les lagons bleus, verts, mauves, les sorcières bienveillantes, les girafes à col de cigogne, s’étaient envolés ; ses rêves désormais lâchaient des salves, des flèches, des dards empoisonnés. Il était question d’océans tumultueux et déchaînés, projetant des vagues gigantesques sur des villes aux lumières éteintes, d’hommes et de femmes à tête de serpe, de babouins dominants à éliminer. Tous ces gens, assoiffés de pouvoir, d’argent, ces malfaiteurs de l’humanité, se baladaient au bout d’une pique, et dans les rêves de Davis on chantait, on chantait des chants de révolte et de haine. « Révoltez-vous ! qu’ils disaient, soulevez-vous ! Détruisez le monde, ne l’acceptez plus, éveillez-vous, sortez des machines à bonheur et détruisez-les ! Oui, bonnes gens ! Oui, mes amis, je vous le dis ! Prenez vos vies en main, sortez des machines, sortez des machines ! Détruisez-les ! Nous construirons un monde meilleur, mais, pour cela, il faut le vouloir, le désirer ! Soyez grands, mes amis, soyez grands ! »
Grand. Le mot était lâché.
Dès le lendemain, l’homme à tête de serpe passa sa face de langouste écaillée à travers la porte de la machine. Il était dans un état d’agitation extrême, il voulut se jeter sur Davis :
— Davis, Davis, mon fils, mon pe… mon grand, mon très grand, je te retrouve, je te retrouve ! C’est un raz de marée, une déferlante ! Jamais, jamais, jamais de ma vie, je n’avais vu cela ! Nos machines sont prises d’assaut, ça n’est plus un succès, c’est de la folie, de la pure folie ! Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Hein, hein, hein, hein, hein, hein ?
Il n’en finissait plus de bégayer, et pourtant on était bien loin de l’hiver, maintenant. Il était tellement excité qu’il n’avait pas même pris le temps de visionner les rêves de Davis, ces rêves annonciateurs d’orages, de fureur et de bruit.
Bien loin, bien loin, c’était même un printemps chaud, fort chaud, qui s’annonçait. Davis souriait. Il avait retrouvé son calme, sa sérénité, mais quelque chose avait aussi changé en lui.
Davis ne répondit pas. Il se dirigea vers le bureau de Mona-Lisa et lorsqu’il la vit – Dieu du ciel, qu’elle était belle ! –, assise sagement comme ça, l’air de rien, l’air de l’attendre, il s’approcha d’elle avec l’homme à tête de serpe derrière lui qui gesticulait et agitait les bras, et, tendrement, doucement, sûr de lui – elle allait lui pardonner, oui, il le savait, et cette fois ça n’était pas un rêve, Davis avait fini de rêver –, la serra contre son cœur. Si elle se laissa faire ? Bien sûr qu’elle se laissa faire et, mieux encore, ce fut elle qui la première déposa ce baiser au creux de sa bouche, ce baiser dont sa vie entière il se souviendrait.
— Mes parents m’ont laissé une petite maison à la campagne, lui dit-elle en s’essuyant les lèvres, si tu veux… si tu veux bien… À la fin de la semaine…
— Non, tout de suite, allons-y, tout de suite, répondit Davis.
Et, la prenant par la main, il l’emmena loin, très loin de la foule rassemblée sur la place, en bas de l’immeuble, sur toutes les places, occupée à détruire les machines à bonheur de chez Dreams and Associate, celles-là, les autres, toutes les machines à rêves éparpillées dans Paris.
Au fond, ça n’était plus son affaire, il avait Lilas-Zou dans le cœur, et cela lui suffisait.

178 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Artemiss03
Artemiss03 · il y a
Waouh, c'est tout ce qui me vient. Quel moment de lecture. A l'occasion, si le cœur vous en dit, mon "Gamin" est en finale et mon univers vous est grand ouvert Amicalement http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gamin-le-pont
·
Luc M
Luc M · il y a
Merci Artemis!
·
Arlo
Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
·
Luc M
Luc M · il y a
Merci Arlo; si vous voulez, je peux voter pour tout ce que vous faîtes sans lire, comme vous, ça ira plus vite. S'il n'y a que ça qui puisse vous faire plaisir! :)))
·
Fred
Fred · il y a
merci pour ce bon moment de lecture
·
Luc M
Luc M · il y a
Merci Fred!
·
Valoute34
Valoute34 · il y a
Un bien bon moment passé à découvrir qq uns de vos écrits! Je n'étais pas venue sur Short depuis longtemps, heureuse de vous avoir lu! Oui il faut se méfier des "boites " Il vaut mieux faire sa petite cuisine du bonheur soit-m^me . :)
·
Luc M
Luc M · il y a
Merci Valoute, heureux que mon texte vous ait plu!
·
SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Les rêves sont dangereux parfois. j'aime beaucoup cette histoire, je n’étais pas sur short en été 2016 et je le regrette :)
·
Luc M
Luc M · il y a
Bonjour Sakima et désolé de ne pas avoir répondu avant ! ))) Merci beaucoup! Si vous voulez, j'ai des textes sur une autre page; ils sont cachés (en fait je me sers aussi de Short un peu comme d'un cloud et éviter de perdre mes textes en cas de défaillance de mon ordi) à LUC MICHEL.
·
Sapho des landes
Sapho des landes · il y a
Peut-être quelques longueurs qui du coup cassent le rythme mais l'idée est vraiment originale.
·
Luc M
Luc M · il y a
Merci Sapho! Il faudrait que je relise tranquillement ce texte mais je crois que vous avez raison.
·
Euriel
Euriel · il y a
Bravo mon vote ! Je vous invite à venir découvrir mon oeuvre en compétition à la matinale des lycéens : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-mots-ravageurs
·
Cédric Blaise
Cédric Blaise · il y a
mon vote tardif! une histoire qui fais rêver ( et méditer sur le bonheur) bravo! je vous invite a venir découvrir ma page. amicalement!
·
Luc M
Luc M · il y a
Je n'y manquerai pas, merci encore!
·
Geny Montel
Geny Montel · il y a
Superbe psychologie des personnages !
Ces petites machines à rêves existent bel et bien n'est-ce pas ? Mais celles-ci, on a plutôt envie qu'elles fleurissent partout !
Un prix et une mise en valeur amplement mérités ☺Bravo Luc !
·
Luc M
Luc M · il y a
Merci Geny! Je ne l'ai pas relu depuis longtemps et cela me fait plaisir que vous soyez passé le voir celui-là!
·
Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Je ne découvre votre nouvelle lauréate que maintenant et quelle histoire ! Bah mince alors, dorénavant je vais faire gaffe à moins rêver, ça semble dangereux ;o)
·
Luc M
Luc M · il y a
Oui, ça peut l'être en effet! Dans l'histoire il n'est soudain heureux que lorsqu'il ne rêve plus...je suis assez de cet avis en fait! :)))
·