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Aubry Françon

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Vous qui tenez, par hasard, entre vos mains, cette missive, surtout, je vous en conjure, ne la jetez pas et lisez-là jusqu’au bout. La curieuse histoire que je vais vous narrer s’est déroulée il y a fort longtemps. En ce temps-là, j’étais un fringant jeune homme et j’empruntais, au quotidien, la ligne de bus 21 pour me rendre de mon domicile à mon lieu de travail et vice-versa. Le vaillant et agile Berliet arpentait les collines de la ville, matin, midi et soir, charriant une population chamarrée d’habitués qui s’y retrouvaient comme en famille. Il y avait le père Garagne qui, les jours de marché, repartait avec son petit coup dans le nez, ses cagettes de fruits et légumes sous le bras, une troupe de collégiens, partiellement renouvelée à chaque rentrée scolaire, assez turbulents mais pas méchants, deux vieilles filles, les sœurs Montaud peu avares de ragots bien qu’ayant plutôt bon fond, un couple latino toujours bras dessus bras dessous et votre serviteur.

Ce microcosme hétéroclite se réunissait avec une régularité de métronome et l’absence de l’un ou l’autre suscitait toujours un début d’inquiétude, parfois abondamment nourrie de fantasmes, mais vite dissipée le lendemain voire les jours suivants. L’incursion d’éléments extérieurs était chose rare et, souvent, de courte durée : VRP de passage, touristes égarés...

Notre univers à quatre roues semblait voué à l’intangibilité, traversant les saisons sans ciller, nous anesthésiant d’une routine immuable, sas réconfortant entre nos vies privées et nos activités publiques. René, le chauffeur, était évidemment un membre à part entière de cette tribu et ses épisodiques remplaçants subissaient les pires tourments de la part d’usagers potaches et complices d’espiègles bizutages. L’irruption d’un insolite personnage dans cette mécanique bien huilée s’avéra ainsi incongrue. Étonnamment, elle n’affecta pourtant pas grand monde dans notre petite communauté. Seuls René et moi nous perdions en supputations sur le nouveau venu comme s’il était transparent aux yeux de tous les autres. Son apparition coïncida avec l’équinoxe d’automne. Le temps était particulièrement maussade ce jour-là et une chape de grisaille était tombée sur la cité. Je grimpai dans le bus, à mon arrêt habituel. Le clin d’œil facétieux de René m’incita à être attentif à tout changement dans la « cargaison » du véhicule. L’anomalie se matérialisa assez facilement sur mes rétines rompues à la vision d’un tableau journalier qui ne se renouvelait, d’ordinaire, que peu, chacun ayant naturellement une place attitrée et parfois jalousement défendue.

Il était assis au fond. Trapu, court sur pattes, nanti d’une abondante chevelure blonde camouflant le haut de ses oreilles et d’une bedaine proéminente, l’étranger arborait un faciès d’adolescent qu’on aurait greffé à un corps de quinquagénaire. Le plus étonnant n’était pas tant sa physionomie que son accoutrement. Il était drapé dans une ample et anachronique houppelande ajustée à la taille à l’aide d’une ceinture de flanelle. Des sandales au cuir élimé enrobaient ses pieds, démesurément grands et à la pilosité touffue. C’était peu d’affirmer qu’il détonait un tantinet dans notre décorum à l’équilibre savamment entretenu. Le lendemain, il était de nouveau présent ainsi que les jours suivants.

Quelques semaines s’écoulèrent et, dans la rue, durant des congés, je tombai fortuitement sur René, également en repos. Il m’invita à boire un café, ce que j’acceptai volontiers. Au détour d’une conversation portant essentiellement sur Terri Pratchett et son disque monde dont René était un fan absolu, nous en vînmes à évoquer notre nouveau compagnon de route. René m’affranchit sur le fait qu’il baladait le drôle de gonze du matin au soir, ce dernier n’ayant manifestement pas d’occupation, en tous cas, diurne. Il était même arrivé, en une occasion, à René d’oublier son très discret passager et de l’embarquer avec lui jusqu’au dépôt. Énigmatique, le chauffeur conclut notre sympathique entretien en m’invitant à observer attentivement l’insolite usager des transports au sujet duquel nous nous abîmions en conjectures et à lui rapporter mes trouvailles.

Le lundi suivant, je m’installai donc en queue de bus, à proximité du mystérieux voyageur. Hormis les motifs d’étonnement déjà énoncés, je ne remarquai rien de bizarre chez lui. Le petit homme était en pleine lecture. Plus exactement, il était plongé dans le troisième et ultime tome du Seigneur des anneaux, Le retour du roi.

Immanquablement, chaque matinée, à ma montée dans le Berliet, René m’interrogeait du regard et, invariablement, je haussais les épaules, penaud. Mon ami m’encourageait à persévérer et je reprenais, le temps du trajet, un discret guet.

Au bout d’un mois de furtives observations, je compris enfin où se cachait l’aberration pointée du doigt par René. Arrivé à un point précis de l’opus décisif de la saga littéraire de Tolkien, l’être singulier qui nous obnubilait, s’arrêtait net pour redémarrer au début du roman et ainsi de suite, inlassablement et mécaniquement, à l’égal d’un « reset » d’ordinateur. Triomphant, je communiquai le résultat de mes scrutations à René qui m’avoua qu’il lui avait également fallu un certain temps pour détecter cette excentricité, de surcroît, depuis son poste de conduite. Le rituel de lecture se poursuivit sans faiblir les semaines suivantes.

Une fin d’après-midi, prenant mon courage à deux mains, je me décidai à « cuisiner » directement l’intéressé pour essayer de lever le voile sur la façon originale qu’il avait d’apprécier l’œuvre référence du genre « heroic-fantasy ». Il accueillit ma question pourtant fort importune avec bienveillance. Il usait d’un phrasé suranné, s’exprimant quasiment en vers, d’une voix douce, chantante mais un brin mélancolique. A propos de son inusité comportement de lecteur, il m’expliqua, qu’arrivé au point de l’histoire où Frodon, le porteur de l’anneau maléfique, s’apprêtait à atteindre la montagne du Destin, unique lieu de destruction potentielle du magique artefact, il stoppait systématiquement et repartait de zéro depuis le début du tome. Sa crainte de voir les forces du mal l’emporter sur celles du bien le paralysait littéralement et il préférait entretenir ad vitam aeternam l’espoir d’une fin heureuse qui, selon lui, paraissait improbable. Réellement angoissé, il m’assena : « Imaginez si Sauron récupère l’anneau unique, les miasmes du Mordor envahiront toute la Terre du Milieu. Nous serons alors tous perdus. »

Je n’osai le contredire malgré l’envie de lui dévoiler l’épilogue de l’ouvrage qui ne dérogeait pas au « happy end » souvent de rigueur. Il donnait le sentiment sincère d’être persuadé de ce qu’il avançait, et, je dois l’avouer, il était plutôt convaincant dans l’expression de son effroi de voir le seigneur ténébreux accéder à un pouvoir suprême et illimité, tant dans la fiction que dans le réel.

La réaction de René, après que je lui eus relaté notre échange, fut de décréter, sans appel, que le pauvre hère avait une case en moins, un pète au casque, une durite en trop. En bref, qu’il n’avait pas toute sa tête. Je n’étais pas loin de le rejoindre dans son analyse. Cependant, l’apparente honnêteté du bonhomme me troublait et ne laissait pas de me tracasser.

Un soir, sur une impulsion folle, je décidai d’attendre l’ultime rotation du bus et de descendre au terminus en même temps que mon « objet d’étude ». Préalablement à ma descente du véhicule, René me taxa de fou furieux quand je lui exposai mon projet de filature. Laissant au fan de Tolkien une trentaine de mètres d’avance, je le pistai ensuite tel un chien de chasse. Pouvoir constater qu’à l’égal de tout un chacun ou presque, il avait un « chez lui » me rassurerait, pensais-je naïvement. A ma vive surprise, il se dirigeait vers le jardin public perché sur les hauteurs de la ville. Le soleil déclinant, je distinguais, de plus en plus difficilement, sa silhouette gravissant la côte d’un pas alerte. Essoufflé, je m’efforçais de suivre la cadence qu’il m’imposait, pestant contre mon manque de condition physique. Il pénétra dans le parc et je tâchai de me caler sur sa foulée agile, tout en le conservant en ligne de mire au milieu des arbustes, des massifs épineux et des diverses essences de chênes, marronniers et autres érables qui peuplaient cet espace vert prisé par les citadins en journée mais évidemment désert à l’heure du souper, comme c’était présentement le cas. Mon gus zigzaguait entre les parterres avec une grâce et une célérité étonnantes au vu de sa morphologie pataude. Suant et haletant, je le coursais tant bien que mal tandis que se dévoilait un exubérant panorama au fur et à mesure que les cieux passaient de l’orangé au bleu nuit. Les rues fourmillantes de piétons, les artères palpitantes zébrées par les phares des voitures, les bousculades des sorties d’écoles, d’usines et de bureaux, les va-et-vient carillonnants des tramways, les chevalements de puits de mine et les cheminée d’usines partant à l’assaut des nuages, c’était toute une ville-cœur qui battait à mes pieds. Soudain, je constatai avec effroi que j’avais perdu de vue mon objectif. J’accélérai la marche et me retrouvai au milieu d’un bosquet, désespérément seul. J’avais beau me tourner et me retourner, être à l’affut du moindre bruissement, il fallut se rendre à l’évidence : il m’avait semé ou, plus vraisemblablement, ma minute de contemplation du paysage avait été fatale à ma poursuite. Je maudissais mon incorrigible étourderie quand, du coin de l’œil, j’aperçus l’éclat brillant d’un objet sur le sol moussu. Je me frottai énergiquement les paupières. Je n’avais pas la berlue. Il s’agissait d’un anneau doré. Je le recueillis au creux de ma paume et, imprudemment, l’empochai.

Aujourd’hui, j’ai cent-quarante-deux ans. Je suis le doyen de l’humanité, une bête de foire, un cas d’école, une extravagance de la nature. Des scientifiques du monde entier se relaient à mon chevet à la recherche d’une explication à l’inexplicable. Les médecins sont perplexes et démunis face à une telle longévité. L’anneau ne m’a jamais quitté et jamais je n’ai eu le courage de m’en séparer. Source de cette condamnation à perpétuité à n’en point douter, il est un supplice de Tantale, un fardeau insoutenable. Lorsque je m’en ouvre au corps médical qui « veille » sur moi, ces braves blouses blanches acquiescent poliment tel qu’on le ferait devant un enfant et changent de sujet instantanément. Quand je puise en moi la force de les supplier de me débarrasser de l’ignoble bague, pas un ne résiste à la fureur surhumaine qui s’empare involontairement de moi quand l’un ou l’autre tente de s’emparer du bijou qui pend à mon torse. Chaque nouvelle aube qui point, je m’exècre de m’être intéressé de trop près, dans ma jeunesse, à ce voisin de siège dans le bus. J’appelle la mort de mes vœux les plus chers mais reste prisonnier de la vie. Mes nuits sont hantées de cauchemars peuplés de créatures immondes que domine un œil érubescent qui m’observe et me sonde. Ce sont souvent mes propres cris qui me réveillent, fiévreux et paniqué, toujours ces mêmes mots sur les lèvres : « Mon précieux ». Alors, qui que vous soyez, même si cette histoire vous semble insensée, venez-moi en aide et libérez-moi des entraves du seigneur des anneaux.

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Roserimes · il y a
Voilà une belle inspiration, en vos rives Tolkiennes :)
Vous nous conté une magnifique fiction, fantastique, où le temps qui semble figé, fait apparaître une faille temporelle, pour en mieux extirper, votre personnage, d'une routine quotidienne.
Qui a dit que la curiosité et le goût de l'aventure mène toujours vers des chemins inexplorés ?
Tolkien, aimerait votre propre vision fantastique :)
Ah le pouvoir de l'anneau ! Comme vous le dites si bien, il est "un supplice de Tantale !".
Là tout repose une philosophie de vie : Tout comme Frodon avant de posséder l'anneau, votre personnage mène une petite vie tranquille, et par le pouvoir d'un anneau, devient un être qui n'arrive plus à se réadapter à sa vie, car la curiosité l'a entraîné vers des rives perdues, où physiquement et mentalement. Il sait qu'il ne reprendra jamais sa vie d'avant. Condamné à vivre éternellement, sous le joug d'un maléfice ?
Que ne ferions nous pas pour l'appât du pouvoir, ou pour "pimenter" notre vie, à la recherche "d'un précieux" élixir ?
Bien écrit, tout comme moi, je constate que Tolkien, à une forte emprise sur votre imaginaire....attention Aubry, de ne pas vous perdre dans les méandres de la terre du Milieu :)
Merci pour ce partage,
Mon vote,
Belle soirée !
Amitié de plumes
Roserimes
PS : Je ne reçois aucune notifications sur Short Edition concernant de nouvelles publications.
Peu-être aimerez vous ce texte ?
http://roserimes.eklablog.com/le-chant-des-ombres-a77723877

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Aubry Françon · il y a
Chère Roserimes, une fois encore, vous me gâtez avec ce commentaire ou plutôt cette analyse, prise de recul, pleine d'acuité et à laquelle je souscris pleinement. Les thématiques que vous mettez en exergue : l'antihéros, le grain de sable dans une routine bien huilée me sont chères. Je ne manquerai pas de découvrir votre suggestion de lecture. Pour votre PS, je vais m'efforcer de le signaler mais je constate que vous n'avez pu résister à l'appel de l'anneau :-)Amitiés littéraires
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Didier Lemoine · il y a
Mes voix pour votre si jolie écriture. Bonne chance pour la suite
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Aubry Françon · il y a
Que voilà un fort aimable compliment ! Merci Didier.
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Philou · il y a
Belle écriture, le quotidien peut devenir fantastique
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Aubry Françon · il y a
Merci Philou.
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Zouzou · il y a
...comme une bonne vieille baguette magique , et tous les pouvoirs , même celui de rester en vie envers et contre tout ! +5 Aubry
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Aubry Françon · il y a
Merci Zouzou pour cette lecture et ce soutien.
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Valukhova · il y a
Voté, mais pas eu le temps de vraiment commenter. Mais comme ça sent le bon vieux temps, je vote pour toi Aubry.
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Aubry Françon · il y a
Merci Valukhova, toujours un plaisir de t'accueillir sur ma page :-)
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Praxitèle · il y a
L'anneau de pouvoir...
L'homme de Florès n'est donc pas une légende :-)
Encore un magnifique écrit Aubry !
Quel est ton secret...

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Aubry Françon · il y a
Merci Praxitèle pour ce commentaire bienveillant. Pas vraiment de secret, juste du plaisir en écrivant et l'espoir d'en donner un peu à ceux qui se risquent à lire mes textes:-)
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Marie Claire Suarez · il y a
Comment basculer d'un quotidien bien huilé vers une fin fantastique ? Je ne m'y attendais pas du tout piégée par une apparente banalité. Vraiment bravo vous m'avez bluffée
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Aubry Françon · il y a
Merci Marie-Claire pour ce commentaire enthousiaste.
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Brocéliande · il y a
Aubry, j'ai adoré ton récit ..;et suis partie ..loin ..ailleurs ..trop bien
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Valukhova · il y a
Belle occasion de te retrouver, Brocéliande, mais ma forêt est toute blanche : et elle se nomme Malgovert. C'est en Haute-Tarentaise ! A plus tard, j'ai du boulot !
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Brocéliande · il y a
Ne travaille pas trop ...Belle année à toi ...et sourires d'ici
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Aubry Françon · il y a
Merci Brocéliande pour ta visite qui m'enchante de même que ton ressenti de lecture.
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Bravo, il fallait oser cette rencontre plus qu'improbable du réel et de l'imaginaire... Je suis certaine que Tolkien aurait apprécié !
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Aubry Françon · il y a
Merci Ghislaine, c'est très gentil à vous.
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Zurglub · il y a
Pas mal du tout !
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Aubry Françon · il y a
Merci Zurglub votre hommage aux soldats sacrifiés m'a bien plu.
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