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Clément Paquis

Clément Paquis

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Ce devait être trois heures du matin, peut être quatre. À la vérité, j'avais arrêté de compter au bout du cinquième réveil. Je tenais mon fils entre mes bras et lui collait pour la énième fois son biberon dans la bouche. J'en étais arrivé à le détester, ce bébé. Je me remémorais cette discussion avec une amie qui, lorsque je lui avais annoncé la naissance prochaine de notre premier enfant, à Bénédicte et à moi-même, avait tenté de me rassurer comme elle pouvait en répondant à mes questions paniquées. « Et si je ne l'aime pas ? Et si je pète un plomb avec ses cris et ses pleurs ? Et si je ne tiens pas le coup nerveusement et que je le flanque dans le frigo à la mode Courjault ? » – Elle m'avait rétorqué des réponses convenues, les lieux communs de la paternité, « tu t'en sortiras très bien, quand c'est ton enfant c'est pas pareil » et autre mantras de circonstance.

Une semaine plus tôt, on m'avait offert « l'homme qui voulait vivre sa vie » de Douglas Kennedy. C'était intentionnel, puisque le bouquin commence par la narration de ce que je vivais depuis des semaines. Un père au bout du rouleau, marié à une femme qu'il ne supporte plus, aux prises avec un travail pour lequel il n'a plus aucune considération, et condamné à s'occuper de ses enfants au lieu de réaliser ses rêves. Je n'oserais pas prétendre que ce présent m'avait été fait à dessein, celle qui s'était occupée de me choisir ce cadeau d'anniversaire n'était autre que la sœur de Bénédicte et elle n'avait sans doute plus ouvert un livre depuis le collège. Quoiqu'il en soit, j'ai toujours beaucoup cru aux signes.

Au petit matin, j'ai péniblement ouvert les yeux pour m'apercevoir que ma femme n'était plus à mes coté. À sa place, il y avait un post-it sur lequel était écrit « Partie chez le pédiatre avec Jules » . La formule était froide mais la maison était vide et j'avais des heures de sommeil à rattraper, je me suis donc rendormi, oubliant que le jour n'était pas férié. Le téléphone m'a tiré de mon sommeil quelques heures plus tard, à onze heure précisément. C'était Marie, du bureau, qui appelait pour connaître les raisons de mon absence. Je l'ai laissé déblatérer son laïus habituel sur le répondeur puis je me suis levé et j'ai donné un coup de pied enragé dans le téléphone. Une existence ratée. Voilà donc où j'en étais. Moi qui m'étais toujours promis de ne pas tomber dans ce triste piège de la vie de couple et de la monotonie de la petite famille, j'y avais plongé la tête la première aux premiers battements de cils de celle qui était devenue mon épouse.

Je me suis retrouvé à fumer dans le salon alors que j'avais arrêté six ans plus tôt. Complètement nu, vautré sur le sofa, je tirais de longues bouffées sur cette Camel – vestige d'une époque où je ne me souciais pas de ma santé – que j'avais retrouvé au fond d'un paquet écrasé, planqué dans la poche d'un vieux jeans. Je me souviens avoir fumé cette marque parce que c'était la marque des marins, m'avait-on dit lorsque que je m'étais renseigné sur les démarches à faire pour intégrer la marine marchande. Être marin, voilà qui m'aurait plu. La liberté totale, pas d'attache géographique, une vie perpétuellement en mouvement, une femme dans chaque port...

On dit souvent de Rousseau qu'il n'est pas un penseur fiable parce qu'on ne peut pas écrire « le contrat social » et abandonner sa famille dans le même temps. C'est pourtant la seule qualité que je lui trouve. Tout plaquer me paraît demander d'avantage d'audace que l'écriture d'un livre politique. Théoriser n'exige aucune sorte de bravoure, sinon celle d'oser proclamer ses théories à la face du monde sans craindre le ridicule, mais fuir les siens est l'aboutissement d'un long processus de pensées contradictoires qu'on pourrait assimiler à de la torture. Et parvenir à supporter cela sans sombrer dans la folie, voilà ce que j'appelle courage.
Il était midi moins dix lorsque j'ai pris ma décision. Dix minutes avant que Bénédicte ne rentre avec le gamin et que le silence ne laisse place à l'habituelle cacophonie, j'ai filé à toute allure dans notre chambre, j'ai sorti de l'armoire une valise moyen format dans laquelle j'ai fourré à la va-vite quelques sous-vêtements, un pantalon de rechange, une paire de sandales et une trousse de toilette contenant le strict minimum. Midi moins cinq, j'ai cherché en panique mon portefeuille, mes cartes bancaires, mon chéquier mais j'ai laissé mon téléphone portable bien en évidence sur le guéridon du salon après avoir passé un dernier appel avec ce dernier.

Le taxi est arrivé devant le café PMU qui fait l'angle de la rue, suivant ainsi les directives que j'avais dicté à sa centrale. Je me suis engouffré dedans comme un taulard en cavale, j'ai tendu au chauffeur un billet de vingt euros et lui ai commandé de me conduire à la gare.

C'est ainsi que je me suis retrouvé sur le pont du Mesutania, un paquebot portugais dont le vieux capitaine n'avait pas été très regardant lorsqu'il avait été question de m'accepter comme matelot au sein de son équipage. Je ne pipais pas un traître mot de portugais et voilà qui tombait bien. J'évitais ainsi cette foultitude de questions auxquelles je n'aurais pas aimé répondre. « D'où viens-tu ? Qui es-tu ? Que fuis-tu ? » – Pour le capitaine et son équipage, il n'y avait que deux règles à suivre : 1) ne pas tirer au flanc 2) avoir l'esprit de corps. Pour tout le reste, j'étais libre d'être n'importe qui et de garder pour moi les raisons de ma présence.

La vie en mer m'a parut autant salvatrice que jubilatoire dès la première semaine. Le travail était physique et mes vieux muscles atrophiés par une vie baignée dans la routine de la fonction publique ne se gênaient pas pour me rappeler que je n'avais plus vingt ans, mais je me sentais malgré tout porté par un état d'euphorie quasi-permanent. La liberté, c'était ça. Toujours en mouvement avec le Grand Large pour compagnon. Ces gens que l'on voyait rester à quai lorsque nous levions l'ancre affichaient tous des mines tristes et résignées qui nous rappelaient efficacement les raisons de notre quête de liberté.

Au bout d'une année, j'étais accepté par l'équipage comme étant l'un des leurs. Sur mon avant-bras gauche, le cuistot du bâtiment avait inscrit « Mesutania, 2016 » avec une aiguille et de l'encre, soit l'année de ma nouvelle naissance et le nom du navire qui avait vu aboutir cette résurrection. Chaque marin à bord avait son tatouage. C'était comme une sorte de carte d'identité pour loup de mer. Après tout ce temps, je ne pensais plus à ma femme, ni même à mon enfant et encore moins au travail que j'avais laissé derrière moi. Je vivais par-delà les mers et les océans et j'étais heureux, enfin.

Nous faisions escale à Bornéo lorsque le capitaine a commencé à ressentir cette douleur à la poitrine. Violente, aiguë, et qui le saisissait jusqu'à la mâchoire. Nous avions immédiatement contacté les gardes côtes par radio et un hélicoptère avait rapatrié le capitaine vers le Sarawak General Hospital. Tous les marins du Mesutania s'étaient relayés tour à tour à son chevet. Et puis, une nuit où j'étais assigné à cette fonction, son vieux cœur de baroudeur des mers s'était arrêté de battre.

J'avais immédiatement mis le cap sur l'appartement qu'un petit groupe de marins qui comptait parmi l'entourage le plus proche du capitaine avait pris la peine de louer dans un immeuble à proximité de l'hôpital. Tous avaient voulu se trouver au plus près du malade afin de le soutenir dans ces moments difficiles. Peine perdue. Les yeux dans le vide, le moral dans les chaussettes, nous buvions du vieux rhum et levions régulièrement nos verres à la mémoire de notre regretté compagnon.

Quand je suis sorti de l'immeuble, le jour se levait. Le Mesutania mouillait toujours au port, vidé d'une partie de son équipage. Il fallait reprendre la mer. Continuer malgré tout. Le capitaine en second s'appelait Tobias, il avait la moitié de mon âge, la confiance de la plupart des matelots et c'était à lui qu'incombait la tâche de succéder à notre défunt capitaine. Nous avons donc repris le large deux jours plus tard à destination de Port Jackson, en Australie.

La mer était d'huile, cette nuit-là, et nous nous trouvions à peut-être à cent milles nautiques de notre nouvelle affectation quand le tonnerre s'était subitement mis à gronder. Une tempête comme jamais personne à bord du Mesutania n'en avait encore vu. Des vagues de plusieurs mètres de haut qui balayaient le pont à une cadence infernale, et puis cette lame qui m'avait fauché et jeté à la baille comme un vulgaire tas de viande. Je me souviens de la terreur qui me pétrifiait les muscles, de l'eau qui pénétrait mes poumons, de mes efforts vains pour regagner la surface, des cris de Jules. Et puis plus rien. Des cris de Jules ?

Lorsque j'ai repris connaissance, mon fils hurlait, assis sur mon ventre comme un roi sur son trône. J'étais étendu sur le dos et ma main droite tenait encore fermement son biberon pratiquement vide. Je me suis péniblement relevé, courbaturé de partout et j'ai attrapé mon fils de mes deux mains, le portant ainsi à quelques centimètres de mon nez. Il était bien réel, bien bruyant et surtout bien odorant. Après l'avoir nourri, changé, bordé et recouché je me suis rendu dans la salle de bain où j'ai pris la douche la plus longue et la plus chaude de toute mon existence. Bénédicte avait tenu à ce qu'un miroir soit installé à l'intérieur de la cabine. C'était une sorte de fantaisie érotique qui l'avait pris à l'époque où nous étions de jeunes parents encore très portés sur la chose.

Je ne saurais dire combien de temps je suis resté planté là, sous l'eau, à scruter mon reflet. Le type que je fixais dans la glace avait les traits tirés, des cheveux blancs aux abords des tempes mais ce qui retenait tout particulièrement mon attention, c'était ce tatouage, sur son avant-bras gauche. Mesutania 2016.

22 VOIX

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Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Un très beau texte qui commence dans le registre cynique que tu affectionnes, se poursuit en récit d'aventures et se termine sur une note de fantastique... Bravo !
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Zérial
Zérial · il y a
j'aime
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Gilbert Legrand
Gilbert Legrand · il y a
Merci pour ce bon moment d'évasion
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Manuel Gomez-brufal
Manuel Gomez-brufal · il y a
Très bien conté, on y a participé et j'ai encore de l'eau de mer plein la bouche !
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Jacques
Jacques · il y a
De nos rêves d'ado à notre vie d'adulte...
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Florane
Florane · il y a
Ouais !!! C'était super.
Je me suis régalé bravo !

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Michel Allowin
Michel Allowin · il y a
Une histoire sacrément bien charpentée
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Georges Marguin
Georges Marguin · il y a
Une vie ratée; un vieux rêve...heureusement il nous reste les copains, matafs ou pas...
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Chbani Zaki
Chbani Zaki · il y a
Comme quoi il vaut mieux se tenir tranquille auprès de sa famille que de tenter l'aventure au risque de mourir noyé.
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Ghislaine Barthélémy
Ghislaine Barthélémy · il y a
Quand le rêve empiète sur la réalité... tout peut arriver ! Un texte très intéressant, adroitement mené jusqu'à la chute très originale.
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