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Le creuset de l'impureté

Gérald Truchot

Gérald Truchot

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96 voix

Allongée sur une natte en paille tressée, Birame sort du sommeil. Alors que ses yeux luttent pour rester ouverts, elle passe la main sur le mur de bois sec et ses doigts subtils parcourent les frêles vallons formés par les lamelles. Dehors, comme pour répondre à cet appel, le vent s'engouffre entre les nervures et fait tinter la case tel un xylophone enroué. L'air qu'elle respire est chargé de cette poussière ocre que ses pieds aiment tant fouler quand elle court pour aller à l'école.

La lumière du jour se glisse par les interstices. Birame s'étire enfin, sa peau nue se dévoile à mesure que l'étoffe qui la couvre cède sa place au jour. Son corps mat aspire le peu de clarté alentour, seules ses dents éclatantes font écho au soleil. Un courant d'air égaré vient déposer sous ses narines une odeur de cuisson : du riz. Son estomac répond à l'invitation par un gargouillis. Birame devine le fondant craquelé des grains sous ses molaires. La fillette se redresse, telle une exclamation.

Au centre de la case, sa mère prépare le petit déjeuner. Assise sur les talons, ses bras s'agitent avec grâce, ses mains voltigent autour de bols gorgés de riz. Un régime de bananes trône au milieu d'un tissu qui ressemble à un assemblage d'ailes de papillons. De l'eau fraîchement puisée se repose au fond d'une jatte bosselée. Asha, astre central, illumine la maigre pièce dans son boubou doré. Bols et autres récipient paraissent graviter sur sa périphérie. Les cheveux tressés, retenus par une simple étoffe mandarine, jaillissent du haut du crâne comme une fontaine de cacao.

Asha dépose un baiser sur le front de sa fille en guise de bonjour. Ses lèvres laissent au passage un éphémère dépôt de karité. Face au levant, le visage de Birame s'éclaire.

— Tu as bien dormi ma grande ?
— Pas trop. J'ai rêvé de Papa.
— Je sais. Tu as parlé dans ton sommeil et aussi beaucoup remué. Tu me racontes ?
— Il était coincé dans une cage en fer à son travail. Je lui disais de venir me faire un bisou avant de dormir mais il m'entendait pas.
— Rassure-toi, il sera là ce soir. Aucune prison ne retiendrait ton père de t'embrasser. Quand tu auras fini ta banane, tu iras aider Tewa à attraper une poule.
— Elle est déjà levée ?
— Lorsqu'il s'agit d'aller voir tata Lissah, ta sœur est toujours la première debout.
— Elle a mangé ?
— Oui, et fait sa toilette.

Regroupée autour du puits central, la dizaine de cases s'anime. Les toits de chaume commencent à blanchir sous les rayons. La chaleur promet d'être écrasante. Alors que les voisins se saluent d'une habitation à l'autre, Tewa remonte un seau de fer blanc du puits. Chaque matin, Tewa capture le précieux liquide dans la coupe formée par ses mains et s'en asperge le visage. Quelques frissons la parcourent, dernière provocation à la température matinale. Puis, d'un geste maintes fois répété, elle se vide le fond du seau sur la tête. Dans sa chevelure, brousse de ressorts entortillés, les gouttelettes cherchent à prendre appuie le long de ces spirales improbables. Ses doigts, minces bâtonnets de réglisse, fouillent le nid broussailleux afin d'en extraire le surplus de poussière.

Aujourd'hui, Tewa porte une robe orange aux nuances sucrées. Un cadeau de son père. De l'unique poche centrale, elle sort sa brosse à dents. Une petite tige frêle, à peine hérissée. Pour ses cinq ans, elle avait demandé une brosse pour se laver les dents. Son père était revenu un soir, une feuille de papayer roulée à la main. Son sourire lui avait souhaité un joyeux anniversaire et ses lèvres avaient célébré l'événement d'un baiser fondant sur la joue chocolat. La feuille, étranglée par une ficelle de chanvre, abritait la robe. Tewa, indécise, fixa le vêtement ; partagée entre la déception et la joie. Cette robe brûlait dans ses yeux comme une braise naissante, mais elle avait tant désiré sa brosse à dents que la teinte du tissu vira au cendré. La poche, en forme de banane gourmande, était cousue sur le nombril. Allongée, elle affichait au regard de la petite fille sa bonne humeur vêtue de jaune. « Tewa, le meilleur d'une banane se trouve sous la peau », avait dit son père d'une voix profonde. Elle plongea alors la main sous le tissu. Au contact de la brosse, sa joie éclipsa le soleil.

Birame arrive avec une bassine remplie des bols du petit déjeuner. Les deux sœurs échangent un sourire. Généreux chez Tewa, sans retenu, une figue pulpeuse. Celui de Birame, plus secret, ses lèvres pleines ne dévoilent l'ivoire que lorsque l'émotion est intense. Tous les matins, elles font la vaisselle. Tewa plonge à nouveau le seau au fond du puits. Agrippée à la corde, elle peine pour remonter l'ustensile. Sa sœur reste immobile, vouloir l'aider ne ferait que la gêner. Enfin arraché aux eaux sombres, le récipient répand son contenu sur les bols ouvragés. Le nettoyage achevé, Birame s'occupe de sa toilette. Ses cheveux courts, coiffés en tresses africaines, sculptent son crâne à l'image de sillons sur une terre en jachère. À l'opposé de Tewa, l'eau s'écoule en filet sur son visage d'enfant. Le liquide ondule, à la recherche d'un lit pour se reposer, d'une ride dans laquelle s'engouffrer. Peine perdue. Les gouttes viennent harceler le sol granuleux, le martelant jusqu'à lui donner un aspect lunaire.

Derrière la case, trois poules chétives picorent quelques graines à même la terre. Leurs becs saillants déchirent la poussière en quête de nourriture. Sans entraves ni barrières pour les retenir, elles savent qu'au-delà du village il n'y a rien. Les deux fillettes approchent, sans précipitation. Tewa lâche quelques grains de riz à ses pieds et attend. Les volailles affamées dodelinent jusqu'à l’offrande. Sans précaution, elles entament leur repas. Derrière elles, Birame déploie le filet qu'elle avait caché dans son dos. Un vieil outil de pêche, troué et raccommodé à maintes reprises, arborant autant d'années que de nœuds. D'un geste aérien, la jeune fille lance son piège. La cage molle aux reflets bleutés s'abat sur la poule la moins grasse. L'animal se débat, un peu, avant d'être arraché du sol.

— Maman ! Maman ! On a réussi ! On a une poule !
— C'est bien les filles. Vous avez fait vite. Des vraies chasseuses.
— Oui ! Grâce au filet de Papa c'est facile de pêcher les poules.
— Ne dit pas ça à ton père, il serait capable de revenir avec un bateau. Tewa, va me chercher le cône orange.
— J'y vais Mam.

Le volatile dans les bras, Birame regarde sa mère aiguiser son couteau. La petite lame, longue comme un doigt vient s’emboîter dans un manche en acacia. Les restes d'une peinture rouge se détachent du bois en fines écailles. Le geste d'Asha est ferme, elle affûte le métal, le fil glisse sur la pierre grise. Autrefois droite et fière, la lame est devenue courbée et ramassée. La friction du fer sur le minéral rappelle à Birame les soirs de printemps quand les criquets stridulent leurs amours.

Tewa revient, un cône de signalisation orange entre les bras. Elle le porte à la manière d'une peluche encombrante et le donne à sa mère. Asha s'en saisit d'une main et laisse Birame glisser la poule à l'intérieur, tête la première. Le volatile, enserré dans cette camisole de fortune roule des yeux de dément et entame une série de piaillements qui n'allègent en rien sa détresse. Asha comprime le cône entre ses jambes, la crête de la poule inclinée vers le sol. De sa main gauche, elle attrape le cou et l'ajuste, tendu comme un élastique prêt à céder. Le couteau s'abaisse, la lame incurvée tranche l'animal en deux. Des saccades rougeâtres jaillissent du gigantesque cornet.

Dehors, sous un abri maladif recouvert de bambous, les filles peignent avec leurs doigts sur une grande tôle picorée par la rouille. Dans le seau du puits, elles ont ajouté à l'eau un peu de terre ocre. Birame a dessiné son père. Taillé dans un baobab, les pieds enracinés dans la terre, des muscles noueux comme des branches. Elle a insisté sur les lèvres, épaisses et boudeuses, elle se rappelle leur dernier passage sur sa joue. Sur la droite, elle a représenté un amas, une collection d'objets étranges, immense tas d'ordures. Dans ses bras puissants, son père tient un cône rayé et un filet grossier. Le sourcil arqué en signe de concentration, Birame insiste encore sur la bouche d'une caresse humide.

Le soleil s'est enfin décidé à dévoiler ses rondeurs. La mère et les deux sœurs se sont éloignées du village. Elles sont regroupées à côté de la piste où le bus doit s'arrêter. Leurs boubous colorés se découpent sur le paysage délavé. Trois notes de gaieté sur cette vaste partition monotone. Une ronde et deux croches.

— Mam, tu es sûre que le bus va passer ?
— Oui Birame. Il vient toujours le matin et le soir.
— Et Papa ?
— Il nous rejoindra ce soir après le travail. On mangera la poule tous ensemble.

Birame esquisse un sourire qui en dit long sur sa gourmandise pour la volaille. C'est un mets raffiné préparé en de rares occasions.

— C'est pour mon anniversaire ?
— Non ma grande, on a déjà fêté tes six ans le mois dernier.
— Pour quoi alors ?
— C'est pour remercier Tata de nous accueillir.

Assise sur le sol, Tewa pioche quelques graines dans son awalé. Le contact des semences sèches la rassure.

— Joue donc avec ta sœur.
— Mais elle ne comprend pas les règles.
— Il suffit de lui montrer. C'est à son âge que tu as appris toi aussi.
— Mais elle m'écoute jamais. Elle veut toujours garder des graines dans la main.

Le bus arrive, dans un nuage de poussières et de cliquetis métalliques. Sa peinture jaune résiste mal à la chaleur et l'érosion. Sa carrosserie, percée de rouille, ajoute à son charme quelques taches de rousseur.

Le chauffeur les accueille, dévoilant un sourire biseauté : une ouïe stylisée sur son visage laqué de contrebasse. Birame va s'asseoir à côté d'une vieille femme tandis que Tewa partage un siège avec sa mère. Birame laisse son regard se poser quelques secondes sur l'étrange personne. Une grand-mère, le dos voûté sous le joug des ans, la face creusée où s'ouvrent deux prunelles donnant sur un ailleurs. Le bus repart dans un hurlement de bielles.

— On dirait que ce bus est plus vieux que moi.
— ...
— Je m'appelle Mawaté. Et toi ?
— Birame.
— C'est un joli nom. Tu as quel âge ?
— Six ans.
— Une bien belle fleur encore en bourgeon. Tu voyages seule ?
— Non. Ma mère et ma sœur sont assises là devant.
— Tu dois me trouver curieuse ?
— Non.
— Tant mieux, j'adore discuter ! Tu sais, à mon âge, les jours ressemblent à des années. Chacun pèse de tout son poids. J'en profite.
— Vous êtes vieille comment ?
— Plus vieille que toute ta famille réunie.
— Plus vieille qu'un Baobab ?
— Presque.

Le bus avale la piste, martelant le sol de ses pneus patinés. Le rugissement du tube de métal se perd dans le paysage écrasé.

— Je vais voir ma tata Lissah avec Mam et ma petite sœur. Mon papa va nous rejoindre ce soir.
— Il travaille ton papa ?
— Oui. Il s'occupe des déchets à Kolda. Il ne rentre qu'à la fin de la semaine.
— Ça doit être un travail difficile.
— Il ne parle pas de ce qu'il fait. Il nous rapporte parfois des cadeaux à la maison. La dernière fois, un filet pour attraper les poules. Mam dit qu'il travaille beaucoup et qu'il va bientôt gagner plus d'argent et qu'on pourra construire une maison avec des vrais murs.
— Des vrais murs ?
— Oui, en pierre et en terre.
— Je n'aime pas ces murs, ils empêchent le vent et le soleil d'entrer et enferment les gens. Et toi, tu veux faire quoi quand tu seras adulte ?
— Je ne sais pas.
— Oui, je crois que tu es encore trop jeune.
— J'ai six ans, et ma sœur Tewa cinq.
— Jeune et grande. Et la nuit, tu ne rêves jamais à ce que tu feras plus tard ?
— Cette nuit, j'ai rêvé de Papa. Il était prisonnier dans une cage. Mais souvent je rêve qu'il rentre tous les soirs chez nous.
— Ce doit être un papa fantastique pour qu'il te manque autant.

La vieille femme enveloppe Birame d'un sourire bienveillant. Ses phalanges tordues se posent tendrement sur les tresses de l'enfant en guise de remerciement. Birame ressent une chaleur diffuse se propager au sommet de son crâne.

— Votre main est si chaude.
— Oui, j'ai dû la laisser trop longtemps sur la vitre.
— On rêve encore quand on est vieux ?
— Bien sûr, mais seulement du passé. Les rêves, c'est comme cette vitre : si on les touche du doigt, ça laisse des traces.

Quand elle descend du bus, Birame sent un petit air soyeux sur sa peau. La fraîcheur du Soungrougrou se mêle au vent pour adoucir la dureté de la chaleur. Le fleuve n'est pas loin, elle le sait pour y être allée se baigner plusieurs fois.

— Sogui !
— Tata Asha !
— Tu vas bien ?
— Oui. Mam t'attend à la maison pour préparer le repas.
— Tu as encore grandi. À la prochaine saison, tu me dépasseras.
— J'ai douze ans maintenant.
— Presque un homme.
— ...
— Je te laisse avec les filles. À tout à l'heure. Birame ! Tewa ! Vous restez avec votre cousin, je vais rejoindre tata.

Le car repart, se frayant un passage dans l'amas d'habitations peint à la craie grasse. Les cases se superposent, les surfaces boisées se fondent dans les murs de pierre. Les traits se croisent, surtout des verticales qui jaillissent de l'horizon. Marsassoum est une petite ville typique, où déambulent couleurs et sourires.

Les enfants arrivent sur les berges du Soungrougrou, affluent de la Casamance. Un fleuve reptile, ondoyant, qui subjugue autant qu'il repousse. Ses anneaux ondulent et viennent lécher la bordure végétale. Sa peau est épaisse, cuivrée. Il y des enfants de tout âge, ils profitent de la fraîcheur apportée par le fleuve. Ils se jettent dans l'eau, s'éclaboussent, s'agrippent à d'énormes troncs que l'appétit des eaux a charriés. Birame et Tewa se déshabillent et glissent dans le lit brillant. Sogui est taillé dans une fève de cacao, son corps en a l'aspect sucré et fondant. Ses muscles tracent des courbes, fluides et vivaces, donnant la souplesse d'une feuille de bananier. Secret, il parle peu. Croiser son regard est déjà le début d'un échange. Il suit les filles dans le fleuve, avec tant de retenue que l'eau elle-même semble se détourner.

— Eh ! Sogui !
— Ndiaw !
— Tu m'avais dit que tu pouvais pas venir.
— Je suis avec mes cousines. On reste pas longtemps.
— Tu viendras à l'école demain ?
— Je ne sais pas encore.

Ndiaw pince les lèvres, s'interdisant d'être amical. Surpris de sa propre réaction, il cherche une réponse dans les prunelles veloutées de Birame.

— Vous voulez jouer avec mon boudin ?
— Oui, bonne idée.

Ndiaw fait glisser jusqu'à Birame une chambre à air de roue de tracteur gonflée à l'excès. Plusieurs rustines artisanales et un renflement disgracieux au niveau de la valve lui donnent un aspect comique. Birame et Tewa malmènent l'énorme friandise caoutchouteuse, conjuguant leurs efforts afin de la faire sombrer. Peine perdue, la poussée d'Archimède tient bon et les éclats de rire fusent. Les garçons viennent participer au jeu. Ils impriment à la bouée une rotation qui va crescendo alors que les filles essaient de rester assises à califourchon. Les tours s’enchaînent et ne dépassent jamais la dizaine avant que Birame et sa sœur ne lâchent prise, se laissant gober par les eaux gourmandes. Birame se sent bien. Elle aime cette sensation d'ivresse, quand la vitesse transforme les visages en traînées de peinture et le Soungrougrou en spirale laiteuse. Par moment, elle devine les mains de Ndiaw qui l'effleurent, ce contact éphémère électrise ses cuisses et réchauffe son ventre. Il rit avec envie, ses dents blanches lui rappellent celles de son père lorsqu'elle essaie d'attraper seule, une poule derrière la case. Elle se laisse griser, emportée par ce tourbillon. Ndiaw pourrait se résumer à son sourire, une fenêtre sans poignée, condamnée à rester ouverte sur une lumière chaude.

Sur la berge, Sogui voit son ombre s'écraser sous ses pieds. Le soleil le surplombe, perpendiculaire, n'offrant aucune liberté à la silhouette projetée du jeune garçon. Il est l'heure de rentrer.

Tata Lissah habite dans des murs en pierre. Sa maison n'est pas loin de la ville, un peu à l'écart du centre. Le mortier et les pierres sont chaulés, aussi blancs que le sourire de Ndiaw. Il y a des fenêtres, sombres, coups de griffes profonds sur la surface crémeuse. À leur arrivée, tata Lissah les attend à l'ombre du pas de porte. Enveloppée dans son boubou marron. Elle est un segment, une valeur arithmétique délimitée dans l'espace. Une femme trait, avec un début et une fin mais sans épaisseur. Elle s'avance et serre ses nièces dans ses bras.

— Bonjour les filles. Vous êtes magnifiques !
— Bonjour tata Lissah !
— Vous vous êtes bien amusées au fleuve ?
— Oh oui ! L'eau était très bonne.
— Et Sogui s'est bien occupé de vous, il ne vous a pas noyées.
— On a joué avec son copain Ndiaw et sa grosse bouée.
— Oui, Ndiaw est très gentil. Il est dans la classe de Sogui.
— On pourra retourner se baigner après ?
— Bien sûr ! Après le repas. Il faudrait d'abord que Tewa et Sogui aillent au marché acheter du riz. Et toi Birame, tu vas m'aider à faire la purée d'igname.

Tata Lissah tend à son fils une bourse de cuir. Sans ménagement, il la fourre au fond de la poche de son bermuda délavé. Avec Tewa dans son sillage, il prend alors le chemin du centre-ville. Birame pénètre dans l'habitat où une fraîcheur paisible l'accueille. Elle suit sa tante dans la cuisine où une table basse repose au centre. Des odeurs entremêlées viennent envahir ses narines, viandes, herbes et épices. Le sol est compact, une terre noire et aveugle, rien ne semble vivre à sa surface. Les fenêtres filtrent la lumière pour en soustraire la chaleur. À côté d'une corbeille de fruits, elle voit le sac flétri de sa mère. Plusieurs feuilles se sont décousues de la grosse fleur de tournesol qui est fixée sur le devant.

Tata Lissah lui demande de la suivre dans la salle d'eau. Birame se souvient de sa dernière venue. Elles avaient pris avec Tewa un bain dans la baignoire en fonte. Un objet massif, les pieds arc-boutés sur la surface irrégulière. Si imposante qu'on aurait pu croire la maison construire autour d'elle, noyau inamovible de la planète famille. Un rempart infranchissable, seul confident de sa nudité.

Elle arrive dans la pièce et voit sa mère accompagnée par deux autres femmes. Asha a revêtu une longue tunique blanche dépourvue de coutures. Derrière elle, la baignoire massive donne l'impression de sortir du sol. Il y a une planche grossière allongée sur la longueur du bassin. Des linges blancs attendent patiemment sur le bois nervuré, de l'huile de karité sommeille dans un pot de verre ébréché. Tata Lissah referme la porte sans serrure. Asha se rapproche, son visage se veut rassurant mais Birame peine à la reconnaître. Sa mère lui caresse la joue et lui dit qu'elle doit se déshabiller.

— Birame, tu es une grande fille maintenant. Il ne faut pas que tu aies peur, tu dois être courageuse. Il est temps pour toi de devenir une femme et d'être purifiée. Laisse-moi faire, je vais t'aider.

Presque au ralenti, Asha dévêt sa fille. Malgré la chaleur ambiante, la peau de la petite fille se couvre de picots. Femme ? Son corps se fossilise, pétrifié par les paroles de sa mère. Purifiée ? Son regard tente d'agripper une réponse dans les iris de sa maman qui la dénude totalement. Que lui arrive-t-il ? Tous ces visages graves la scrutent sans la voir. Tata Lissah, les traits immobiles, on la croirait sculptée dans la cire. Elle se sent inerte, une marionnette sans fils, cherchant au fond d'elle une vibration qui l'animerait. Sa robe est déposée dans un coin de la pièce, détail insignifiant qu'on retire de la scène. Ses yeux se gorgent de liquide. Une première goutte vient s'écraser sur le sol.

Une femme drapée de vert recouvre la terre compacte d'une natte tressée. Asha lui demande de s'allonger. La dureté du sol réveille un peu ses muscles crispés. Les yeux tournés vers le plafond, Birame fixe l'ampoule. Quelques cadavres de moustiques finissent de sécher sur le verre.

Lissah s'agenouille auprès d'elle, un sourire grave lui barre le visage, sens interdit à toute émotion. Les deux étrangères l'imitent et saisissent à pleines mains les jambes de la petite fille. Surprise, Birame tente de se relever mais sa tante la retient d'une pression de la paume sur sa maigre poitrine. Puis, Lissah glisse ses mains jusqu'aux poignets de sa nièce et les plaque sur les tresses d'écorces.

Birame n'essaie pas de se débattre, elle est résignée. Le mal doit être évacué. Sa confiance en sa mère dépasse ses pires craintes. Elle sait que c'est pour son bien.

Puis, dans la main de sa mère, elle voit le couteau au manche écaillé, sa lame figée dans un rictus vieillissant. En s'agenouillant entre les jambes fluettes de sa fille, Asha s'interdit de croiser son regard, car elle sait qu'il lui ferait lâcher son outil.

Birame est sur la bouée, le Soungrougrou l'emporte. Ses cuisses écartées chevauchent le boudin huileux et ses pieds disparaissent dans le fleuve saturé de terre. Il y a une odeur de brûlé, des moustiques volettent en tout sens, les ailes consumées par des flammes crépitantes. Les berges sont désertes, recouvertes de copeaux vermillons assemblés les uns aux autres par une colle invisible. Elle est emportée par la rotation, au seuil de la nausée. Des nuages gris béton dévorent l'unité bleutée. Ils l'écrasent sur la chambre à air, l'obligeant à se plaquer. Elle cherche des yeux un élément fixe dans ce tournoiement de couleurs. Ses tympans se tendent, attentifs au fond de leur terrier, ils essayent de se souvenir d'une vibration rassurante, du souffle de son père, du son du vent entre les lattes.

La prise sur ses chevilles et ses poignets se fait plus ferme ; elle revient, toujours allongée sur le sol. Elle délaisse l'ampoule et tourne la tête : les pieds griffus de la baignoire sur sa gauche lacèrent la surface bosselée.

Lorsque le métal s'abat entre les deux vallons des cuisses, Birame clôt ses paupières si fort qu'elle aperçoit quelques étoiles scintillantes.

La lame cintrée décoche son trait. Birame est foudroyée, la lumière se fige.

La bouée explose sous la fillette qui s'enfonce alors dans un bouillon opaque. Le courant du fleuve s'accentue et se colore de pourpre. Engloutie, Birame s'accroche au caoutchouc pour ne pas sombrer. Reptile, le boudin se fait sournois et échappe à l'emprise des doigts en sifflant. En un instant, le corps frêle est avalé par les eaux tumultueuses. Seule une main arrive à s'élever au-dessus de ce maelström saumâtre.

Un contact, une prise. Les fines articulations se referment sur une griffe de fonte solidement ancrée dans la terre. Birame ressent chacun de ses nefs, à vif. Son être est brisé. Elle voudrait s'échapper de son corps, devenir soluble et se réfugier dans un pli timide du Soungrougrou.

Une femme enduit un linge d'huile et recouvre la blessure. La fillette accroît sa pression sur l'excroissance griffue, mais le métal reste froid, inerte. Elle sait que même la chaleur du soleil ne la réchauffera plus, ni les caresses de son père. Sa mère se relève, prend ses joues entre les mains et l'embrasse. Son visage est grave, les rides se sont creusées. Perlant au coin de l'œil, une goutte salée, témoin il y a longtemps de la même détresse.

96 VOIX

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Chtitebulle
Chtitebulle · il y a
Mes 5 Points ............. Un texte tout en douceur et en "cruauté" ! Un sujet qui ne doit pas être tabou et déclamé haut et fort !
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Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Vous dénoncez ce qui est un acte barbare considéré par les lois françaises comme de la torture et qui peut justifier une demande d'asile . Bravo d'en parler et merci pour toutes les femmes. Mes 5 points . Je vous invite à découvrir "le grand noir du Berry" en finale du prix haïkus. Je vous souhaite une bonne soirée.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Tout n'est que senteurs et couleurs, innocence et joie de vivre dans un style métaphorique très élégant jusqu'à l'horreur d'une mutilation encore trop souvent pratiquée. Un récit remarquable.
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Un texte admirable. Un écriture sensible, fraîche, riche en images très personnelles, aussi pertinentes que poétiques, alliée à un sens aigu de la création d'atmosphère (on EST au Sénégal, dans ce petit village d'abord puis à la ville) et de la psychologie (on EST dans la peau de ce deux attachantes fillettes, de leur maman et de leur tante) font de ce récit un enchantement d'abord avant qu'il ne nous noue les tripes quand vous nous révélez, en même temps qu'à Bimane, l'objet de ce voyage.
J'aimerais présenter à Bimane et à Tewa la petite Lola, à la peau blanche mais au goût de la vie aussi ardent, l'héroïne de ma nouvelle franco-belge "La neige, la sittelle et le grand-père" (http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-neige-la-sittelle-et-le-grand-pere). J'espère que vous l’aimerez au moins à moitié autant que j'ai adoré vos deux petites de la Casamance.

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Gérald Truchot
Gérald Truchot · il y a
Merci Guy, pour votre chaleureux enthousiasme.
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Gérald Truchot
Gérald Truchot · il y a
Merci d'être passé et d'avoir exprimé votre ressenti.
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Arlo
Arlo · il y a
Excellente nouvelle qui nous plonge à la fois dans la description superbe d'un autre monde et la cruauté de cet acte barbare qu'est l'excision. Il est important d'en parler pour faire tomber les tabous pour lutter contre. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir sur poème *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver. Bonne journée à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Isdanitov
Isdanitov · il y a
Un sujet difficile écrit avec une belle sensibilité
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Zouzou
Zouzou · il y a
...courageux récit sur ces atrocités , sujet encore tabou ! mes voix ; si vous avez 2 mn,
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/fete-des-papilles
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/vendanges-tardives-2

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Gérald Truchot
Gérald Truchot · il y a
Merci à tous pour votre ressenti et vos paroles encourageantes.
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Abi
Abi · il y a
Un récit très bien mené qui met en lumière une atrocité. Bouleversant !
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