4
min

Le cahier à spirales

Elodie Torrente

Elodie Torrente

301 lectures

49 voix


Disponible en :

Mémé Vitamine, tout le monde la connaissait à la gare du Nord. On ne pouvait pas la manquer. Elle avait un look incroyable. Robes à fleurs ou à motifs de couleurs vives l’été, manteaux et bottes colorées l’hiver, la singularisaient dans cette concentration de gris et de noir portés par des usagers pressés. Autre signe distinctif, un cahier à spirales serré contre son cœur qu’elle ne quittait jamais. Avec ça, une mine joviale, un sourire omniprésent et une énergie débordante qui lui avaient valu son sobriquet. Bavarde, c’est sûr. Mais une occupation généreuse pour compenser : aider les gens perdus à trouver le bon quai. Un comportement et une allure assez originaux qui la rendaient populaire auprès des voyageurs en transit et des agents. Sauf de moi. Et de Giuseppe.
Jusqu’à ce mardi-là.
Giuseppe, qu’on surnommait Pépé, c’était un autre habitué. Le vieil italien assis, telle une statue, sur ce banc situé voie 35 de la gare du Nord, faisait partie du décor depuis des années. La main droite éternellement crispée sur un mystérieux objet rangé dans la poche de son pantalon, il attendait le train de 18h37 dès neuf heures du matin, du lundi au vendredi, silencieux, le visage impassible. Jusqu’au moment où la locomotive du Valmondois – Paris Nord entrait en gare en fin de journée. Là, le bloc de granit qu’il incarnait pendant près de dix heures se transformait en albatros, debout sur son banc, les bras levés hauts, le corps léger malgré le poids de ses soixante-dix années. Puis, quand tous les voyageurs avaient quitté le quai, il se rasseyait au même endroit, mutique et de nouveau courbé. D’après la rumeur, il attendait sa femme partie vivre avec un grand peintre, dans l’espoir qu’elle lui reviendrait au bout de tant d’années. Ponctuel comme une horloge suisse fabriquée au Japon, il repartait à dix-neuf heures tapantes, la main toujours contractée sur sa poche. Je l’avais suivi des yeux maintes fois dans l’espoir qu’il dévoile cet objet forcément précieux pour être aussi bien gardé. Sans succès. L’homme était si solitaire et fermé que bientôt je le jugeai sans intérêt. Je me détournai de Pépé.
Jusqu’à ce mardi-là.
Il y a un an, jour pour jour.
C’était le début de l’été. La SNCF avait décidé de profiter des vacances pour rafraîchir la gare du Nord et notamment la voie 35 si chère à Giuseppe. L’entreprise de chemins de fer avait placardé des panneaux dans tous les couloirs et les halls depuis un mois, mais Pépé n’avait rien lu. En découvrant les cordons qui barraient l’entrée de « son » quai, ce matin-là, le septuagénaire avait agité ses bras en l’air, affolé. Remarquant la détresse de l’habitué, un agent l’avait dirigé vers le hall d’information pour trouver le bon quai. Incapable de parler à des inconnus, le vieux avait tourné en rond plusieurs fois dans cette salle triste avant de s’asseoir sur un banc, las et perdu.
Ce jour-là, Mémé Vitamine n’avait pas eu une minute à elle. Avec ces travaux, beaucoup s’égaraient. Elle adorait se démener entre ces grands murs mais elle n’avait plus vingt ans. En retournant vers la salle des pas perdus, elle était fatiguée. Heureusement, la plupart des gens avaient été courtois. Souriante, elle avançait vers son banc, le plus central, quand elle avait vu Giuseppe. Immobile et recroquevillé.
Elle s’était dirigée vers lui et avait essayé de le faire parler. Il était resté muet. Elle avait tenté des grimaces, une gentille bousculade, de légers pincements mais rien n’y avait fait. Giuseppe était resté statufié, le regard lointain. Elle avait donc eu recours à sa botte secrète, le bavardage. La méthode avait fait ses preuves. À l’usure, la vieille dame opiniâtre finissait par débloquer les taiseux, très agacés par ce verbiage sans intérêt. Elle avait donc soliloqué, bien décidée à parvenir à ses fins.
Il n’est pas dit à quel moment du monologue Giuseppe était sorti de sa torpeur mais il l’avait enfin regardée. C’est là qu’il avait découvert le cahier à spirales. Aussitôt, son comportement changea du tout au tout. D’un coup, il s’était levé et avait exécuté de grands gestes avec ses bras en désignant le précieux cahier. Mémé Vitamine avait hésité. Devant son visage perplexe, Giuseppe avait exhibé son meilleur argument. Son trésor gardé dans la poche de son pantalon. Le secret qui m’avait tant fait fantasmer.
Un crayon HB.
Sans plus réfléchir, elle lui avait ouvert ses pages. Blanches. Rien n’avait jamais été écrit sur ce papier épais. Il avait d’abord tracé un quai. L’endroit où précisément chaque jour il s’asseyait. Le banc était parfait. Ensuite, il s’était dessiné, immobile et muet avant de lui prêter son crayon. Elle avait rédigé l’histoire comprise à partir des esquisses du vieil homme. À la page suivante, il avait expliqué sa perdition. De son écriture en italique, elle l’avait rassuré : « Je vous ramènerai à votre quai. » À la cinquième page, le dernier dessin du jour, un soleil au-dessus du banc où ils siégeaient, accompagnait deux mots : « À demain ».
Les jours suivants, ils s’étaient revus au même endroit. Ils avaient repris leur mode de communication. L’un dessinant, l’autre écrivant, noircissant à deux le cahier à spirales qu’ils avaient pris soin de paginer. À la page 45, Giuseppe avait dessiné pour la première fois le visage de Mémé Vitamine. Elle avait colorié deux ronds rouges sur les joues de son portrait. Elle était touchée. Il avait dessiné un cœur. Plus loin, deux lèvres et deux mains collées les unes aux autres remplissaient la dernière page. D’une jolie écriture féminine en italique, les mots « A suivre ? » questionnaient le dernier dessin. Giuseppe n’avait pas eu la place de croquer sa réponse.
Le lendemain de cette rencontre, j’avais été affectée à la salle des pas perdus des trains de banlieue par mon chef de service. Comme toutes les nuits à trois heures du matin, je ramassais les déchets, remplaçais les sacs-poubelles, passais un coup de jet sur les bancs quand je vis le cahier à spirales. Mon premier réflexe avait été de le mettre dans la poubelle. Or, il m’échappa des mains et s’ouvrit sur la première page. En découvrant les dessins et la jolie écriture, je décidai de l’emporter.
Depuis, je suis revenue chaque jour sur ce banc dans le but de leur rendre ce merveilleux témoin de leur rencontre, et, je l’avoue, de connaître la suite. En vain. Jamais dans cette enceinte je ne revis Mémé Vitamine et Giuseppe. Jusqu’à aujourd’hui. Un an après, jour pour jour. À une terrasse de café. Il dessinait, elle écrivait. En les voyant ainsi collés l’un à l’autre et si concentrés, je n’ai pas osé les déranger. Je suis allée trouver un serveur au bar et lui ai demandé de leur déposer le cahier oublié. Puis, je suis sortie et du trottoir d’en face, je les ai admirés. Giuseppe et Mémé Vitamine rayonnaient. Je souris et m’éclipsai. Ces deux-là s’étaient trouvés au bout de tant d’années. Dans le soleil de ce matin de juillet, l’espoir d’un amour vrai en moi refleurissait. Je courus acheter un cahier à spirales. Bientôt, moi aussi je trouverai mon crayon HB.

49 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Thimul
Thimul · il y a
Une belle histoire.
J'adore la chute.
·
Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci. Je ne sais pas où j'ai été chercher cette histoire de crayon HB, ce qui est certain c'est que j'aime quand vous aimez. Merci !
·
Maryse
Maryse · il y a
Je n'aime pas .... J'adore ! ...Quelle belle histoire toute tendre et touchante !!
·
Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup Maryse. Alors je crois que vous aimerez la dernière, en publication libre, intitulée "Dans l'ombre de la 414"...
Merci pour vos lectures !
·
JPB
JPB · il y a
Très joli. Vous avez touché mon âme romantique.
·
Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup JPB pour votre curiosité et votre fidélité.
·
Michel Rayrole
Michel Rayrole · il y a
J'adore cette jolie histoire très touchante....
Bravo!'
·
Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup Michel pour votre lecture et votre adorable commentaire que je découvre à l'instant. A très bientôt pour d'autres aventures ? ^^
·
Miquette
Miquette · il y a
J'arrive un peu tard, je ne l'avais pas encore lue. J'adore ! Bises.
·
Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Oh, non, il n'est jamais trop tard pour lire. D'autant que ce texte n'a participé à aucun prix. Le vote est donc tout à fait subsidiaire. Même en cas de prix, d'ailleurs :) Merci beaucoup ma Miquette !
·
Mamounette
Mamounette · il y a
C'est une très jolie histoire, écrite avec simplicité et délicatesse...Un beau moment de lecture..Merci.
·
Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et votre joli commentaire.
·
Mamounette
Mamounette · il y a
Tout le plaisir était pour moi.
·
Larmes de lune
Larmes de lune · il y a
Votre nouvelle est vraiment fabuleuse et infiniment touchante, les larmes me sont montées. Vous décrivez cela avec tant de sensibilité et de douceur, voir de naïveté... C'est superbe, je crois que c'est une des plus belles choses que j'ai pu lire sur cette plateforme. Merci infiniment.
Si l'envie vous prend, passez lire Les cris, votre avis serait le bienvenu.
Encore bravo, passez une bonne journée!
·
Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup ! Votre message me touche beaucoup. J'irai à la découverte de vos "cris" par écrit. A très bientôt et merci !
·
Lel03
Lel03 · il y a
J'ai passé un merveilleux moment à lire votre nouvelle. Elle est touchante et profondément humaine, écriture d'une plume sensible et délicate, dans un style personnel et sans lourdeur. Les quais de la gare du Nord regorgent de Guiseppe et de Mémé Vitamine. Merci pour votre œuvre émouvante et très belle.

De mon côté, si jamais le cœur vous en dit, je vous invite à jeter un coup d'œil à ma nouvelle, Comptine, en espérant qu'elle vous plaira...

Bonne soirée !
·
Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et votre adorable commentaire. J'irai faire un tour du côté de votre Comptine. À bientôt !
·
Mome
Mome · il y a
Et bien, ce matin mes pas n'auront pas été perdus, puisqu'ils m'ont conduit jusqu'à vous...
Voilà une journée qui commence tout en douceur grâce aux quais de gare!
·
Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci pour votre lecture et votre jolie appréciation. Belle journée à vous et n'oubliez pas de sortir des rails ;)
·
Pascaline MLP
Pascaline MLP · il y a
Un quai de gare pour un charmant nouveau départ...
·
Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci chère Pascaline, faiseuse d'amour avec les mots... ;)
·