7
min

 Humour  Instant de vie

La solitude du V.R.P.

Pim San

Pim San

1341 lectures

72 voix


Encore une tournée pour des clopinettes, tiens. Le Jura, tu parles d’une région. Même en plein été, hein… Une semaine à faire les montagnes russes, tout seul dans ma voiture, à basculer toutes les vingt bornes de pic en trou, la main sur la molette de l’autoradio dans l’espoir de capter un signal humain plus de trois minutes d’affilée. Tout ça pour brosser dans le sens du poil des commerçants geignards et aigris, dans l’espoir d’arriver à leur vendre un truc du catalogue. J’en connais qu’ont déprimé pour moins que ça. Arrêt maladie et tout le toutim.

Sur le chemin du retour, je faisais mentalement ma caisse de la semaine. Pas bézef, à quinze pour cent de commission le bout, ça allait tout juste couvrir mes frais de la semaine : quatre soirées étapes dans des Campanile et autres lieux de détresse, le double de paquets de clopes, les pleins d’essence sans plomb et les carafes de rouge avec une quantité déraisonnable de crèmes brûlées prétendument « maison »… J’aurais mieux fait d’y rester, à la maison, tiens. C’est pas difficile, le meilleur moment de la semaine ce fut quand, vautré sur mon lit à l’Hôtel de la Poste de Saint-Claude, je suis tombé par hasard sur une rediffusion des aventures de Rabbi Jacob à la télé. Ô joie ! Ô allégresse. À part ça, rien.
Pour couronner le tout, la clim de ma voiture avait rendu l’âme d’un coup. Comme je me rapprochais de la civilisation, je commençais à ressentir sévèrement les effets de la chaleur estivale. Un cagnard de folie, à vrai dire. Tout ça augmenté des effets conjugués d’un costume de demi-saison en laine (on n’est jamais trop prudent dans ces régions) et d’une chemise en Tergal : je transpirais autant qu’un sumotori en doudoune intégrale dans le métro de Tokyo à l’heure de pointe. En guise de cycle essorage, j’avais bien tenté de rouler quelques kilomètres toutes fenêtres ouvertes et les bras en l’air, mais ça s’était révélé aussi bruyant qu’inefficace et dangereux.
Je m’étais donc arrêté à la première station-service, histoire d’aérer le bonhomme. J’étais sorti à moitié titubant de la voiture, groggy. En rentrant dans la station, le froid de la clim m’avait immédiatement saisi. J’étais là, clignant des yeux, limite frissonnant, à la fois heureux de retrouver la civilisation après l’épreuve solitaire de la route, mais aussi un peu anxieux de l’échantillon que j’allais en trouver ici.
Une fois le choc thermique absorbé, je suis passé aux toilettes. En sortant j’ai, contre tout sens commun, mis cinquante centimes d’euros dans la machine à café. Autour de moi, des touristes en short et chemisette, des familles en tongs, un car d’étudiants italiens, apparemment stupéfaits du contenu de leurs gobelets d’expresso. Un bruit infernal. La moitié de cette population qui ne braillait pas errait avec un air hébété dans les rayons de la boutique. Au fond, une poignée de types en Lycra moulant, posés sur des chaises en plastique orange, regardaient, hypnotisés, les images du Tour de France sur une télé muette. La radio de la station-service diffusait un vieux morceau des années quatre-vingt : Boys BoysBoys. Ambiance.
J’en ai profité pour faire un tour dans le magasin. J’ai toujours été surpris de la variété d’articles introuvables ailleurs qui s’offrait au portefeuille des automobilistes impulsifs. Tiens, ici, ils vendaient encore des K7 audio ! J’ai fait valser le tourniquet au hasard : un vrai catalogue de has been de l’industrie musicale, du genre de ceux qui remplissaient la salle des fêtes de Saint-Claude il y a vingt ans. Incroyable : y avait même un best of d’Elmer Food Beat à vingt-sept euros. Alors là, j’ai dit chapeau ! Mon maître Yoda en toutes choses commerciales disait souvent : « Tous les matins, y a un mec qui se lève pour t’acheter ta came. Il est pas encore au courant, il sait pas trop pourquoi il se lève, mais le but de sa journée, c’est de t’acheter un truc. À toi de le trouver. » Ça s’est souvent confirmé, mais là, je dois dire que la K7 d’Elmer Food Beat à près de trente balles, c’était carrément de la haute voltige commerciale, limite une bouteille à la mer.
J’en étais là dans mes réflexions quand je me suis figé d’un coup. Dans les haut-parleurs, la musique a changé subitement, sans sommation. Une mesure de batterie pour prendre son élan et le saxo lançait ses spirales langoureuses dans la station. Déchiré en deux le long de mes pointillés, j’ai vacillé loin de moi, de mon costume et de ma chemise en Tergal, mes écrous éparpillés aux quatre vents. Touché. Les roucoulades de George ont oblitéré tout le reste. L’intérieur de moi dégoulinait, je fondais comme glace au soleil. Je me sentais sans force, glisser doucement : un petit tas poisseux, une flaque sucrée et inutile. Coulé.

Putain la vache ! C’était pas humain, ce slow. Ou alors, si, trop. Justement.
Cette musique m’a catapulté très loin en arrière. Je me revoyais, pas encore ado mais déjà fort niaiseux, en rang d’oignons avec les copains sur le banc au bord de la piste de danse, à lancer des prières inutiles : « Mon Dieu, faites que le mono ne passe pas de slows, je vous en prie. » Tu parles, le salaud y prenait un malin plaisir. On aurait fait n’importe quoi pour éviter l’inévitable, ce contact qu’on sentait potentiellement troublant, moite et explosif. Sur le banc d’en face, les filles avaient pas l’air de pétocher de trop, elles. Nous, on aurait donné père et mère pour une bonne vieille partie de ballon prisonnier, un colin-maillard des familles ou des jeux de cow-boys et d’indiens. Rembobiner une dernière fois, juste un petit coup, avant le grand saut. Et si par miracle, on esquivait la première salve, il restait encore l’épreuve absolue du quart d’heure américain.
Mais trente piges plus tard, dans cette station-service, c’était pas la même limonade. Cette petite guitare indolente, ce mid-tempo Chamallows, le refrain entêtant et les chœurs Bultex trois étoiles : mon bassin faisait des huit tout seul, hula-hoopant au ralenti, en pilotage automatique. Ce slow me faisait tomber en chute libre dans un abîme sensuel et profond. Tout seul.
Il fallait pourtant que je danse, c’était plus fort que moi. J’avais besoin d’un ventre contre le mien, d’une tête sur mon épaule et d’une mèche de cheveux qui me chatouille le nez. Un truc qui me dirait que j’existe, que « non, Jean-François, non, t’es pas tout seul ». Ce slow à emballer le podium de Miss Univers, c’est pas compliqué, je l’aurais même dansé avec un ours slovène.
J’ai quand même fait un tour d’horizon pour considérer mes autres options. Bonne pioche : la caissière était jolie, souriante. Je me suis approché d’elle.
— Vous dansez ?
Ni bonjour ni quoi. Elle a pas compris. C’était un peu abrupt comme approche, je le reconnais.
— Sorry. I don’tunderstand, elle m’a répondu l’air gentil, sortant son meilleur anglais.
— Non, je voulais dire… La chanson, là… CarelessWhisper, George Michael. Nom d’une pipe, ce truc, là, ce slow magique. Vous entendez, non ? Est-ce que vous voulez le danser avec moi ?
Elle a bien compris ce coup-ci.
— Mais ça va pas la tête ? Vous êtes un grand malade, vous. Faut vous faire soigner, hein. Et j’ai du boulot, moi.
Son visage s’était fermé d’un seul coup. Rideau. Sa bouche ne faisait plus qu’un trait dur et sec. Elle s’est penchée, a regardé par-dessus mon épaule et d’un geste sec de la tête a dégainé : « Client suivant ! » C’était niet, donc.
Pas découragé, j’ai regardé autour de moi, mis le cap sur deux étudiantes italiennes en train de discuter près de la machine à café.
— Bailare ?
Regard vide et incompréhension totale. J’ai croisé les bras sur ma poitrine, mes mains aux épaules, et ai mimé un slow du mieux possible.
— Dansare ?
Les filles se sont regardées, ont éclaté de rire et m’ont répondu dans un italien supersonique et bien trop sonore un truc que j’ai pas compris, mais qui a attiré du monde. Leurs copains se sont approchés, se sont mis à crier, des insultes, sans doute.

Pendant ce temps-là, la chanson s’écoulait comme un sablier. Premier refrain, déjà. J’étais en train de perdre un temps fou. Mon slow était en train de me filer entre les doigts. Je me suis éloigné des ragazze au moment précis où un grand moustachu en tricot de corps, short fluo et claquettes Adidas sortait des cabines de douche, serviette sur l’épaule, en sifflotant l’air de Besamemucho. J’ai presque été tenté, pour vous dire comme j’étais bouleversé, mais le souffle m’a manqué. Et puis j’avais déjà failli me faire tabasser par un car de ritals, alors j’ai pas tenté le diable.
En désespoir de cause, j’ai fait un dernier tour d’horizon de la boutique. Et c’est là que je l’ai vue pour la première fois.
Debout juste devant le rayon des livres pour enfants et des jouets. La Schtroumpfette. Tête de gondole d’une opération marketing estivale, cette Schtroumpfette-là devait faire un mètre cinquante de haut. Elle me souriait. Mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai couru vers elle, l’ai prise par la main et l’ai ramenée sous les haut-parleurs. Et nous avons dansé tous les deux la fin de ce CarelessWhisper, moi le visage enfoui dans le duvet bleu de son cou, la main caressant ses cheveux blonds en polyester. Elle s’est collée à moi, docile, s’abandonnant alors que les saxophones nous aspiraient dans leur sillage, direction le lointain. Il ne nous restait que quelques mesures, mais on en a profité à fond. J’ai senti toute la fatigue de ma semaine me quitter peu à peu comme un oignon qu’on épluche par couches successives, nous laissant, ma partenaire et moi, chancelants, l’œil brillant.
Autour de nous, un cercle s’était formé. J’entendais bien quelques rires, mais n’y prêtais pas attention. On en était là de notre abandon d’une tendresse inouïe dans un monde de sandwiches en plastique éclairé au néon blanc, quand, ô déchirement, la musique s’est lentement évanouie. J’ai prolongé au maximum, resserré encore mon étreinte, comme un plongeur en apnée prendrait une dernière bouffée d’air pur. Et puis c’était fini. J’ai espéré que le silence qui suivrait George Michael serait aussi un tendre soupir. Au lieu de ça, on a eu droit à la pub Saint Maclou. Splendeurs et misères de la bande FM.

J’ai ramené ma danseuse, l’ai déposée délicatement devant son rayonnage. En me retournant, j’ai vu que la plupart des gens présents me regardaient comme si je m’étais échappé de l’asile, y compris les accros au Tour de France. Et puis je me suis ravisé, j’ai repris la Schtroumpfette, réajusté mon costume au mieux et je me suis avancé lentement vers la caisse, la tête haute, ma partenaire sous le bras. J’ai posé cinquante euros sur le guichet en fixant la jolie caissière dans les yeux.
— Je la prends, j’ai dit.
J’ai pas attendu qu’elle réponde. J’ai bombé le torse, relevé le menton et me suis dirigé avec ma nouvelle amie vers ma voiture, en retournant chaque regard incrédule bien droit dans les yeux.
On a sa fierté, tout de même.

72 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Arlo
Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
·
Hhl
Hhl · il y a
Je m'en repaie une tranche. Génial!
·
Pim San
Pim San · il y a
Re-merci pour le repassage par ici. Sur la vente, j'ai aussi un TTChttp://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/un-pecheur-sachant-pecher
·
Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Je viens de découvrir et vote rétrospectivement !
·
Bricielle Amb
Bricielle Amb · il y a
mon vote , droit dans les yeux ...
·
Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Style vigoureux. Remarquable évocation du dérisoire. Après les affres du VRP digne de Dino Risi, la danse avec la schtroumpfette st aussi incongrue que poétique. Bravo.
·
Jack Targui
Jack Targui · il y a
Çà sent le vécu, ou pas d'ailleurs , mais du sensoriel, du sensuel, du spontané, c'est bon, ça mérite +1
·
Marcus Santner
Marcus Santner · il y a
J'y ai retrouvé des effluves de VRP abandonné d'août moi qui ai pratiqué ce sacerdoce sans jamais découvrir le Graal des enfants du marketing.
Texte bien envoyé.
·
Iza Ca
Iza Ca · il y a
Que du bonheur !!! Excellente cette petite nouvelle :)
·
Elise
Elise · il y a
+1 j'ai beaucoup aimé ton texte,
http://short-edition.com/oeuvre/strips/bella-swan merci d'avance
·