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 Instant de vie  Drame

La masure de l'Antoine

Jean Jouteur

Jean Jouteur

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188 voix

Dans la cour désertée par la volaille – déjà blanchie, comme un visage de vieillard mal rasé, par quelques touffes d’herbe gelée poussant éparses entre les sillons creusés jadis par le tracteur –, le taxi attend.
Emprisonnée à son anneau de ferraille déformé, abandonnée, serpent dérisoire d’acier qui n’effraie plus personne, la chaîne du chien se tord sur le sol. Cela fait longtemps maintenant que « Bren le chien » repose au fond du jardin, montant fidèlement la garde sur des rangées de salades qui n’en finissent plus de monter et sur des tuteurs de tomates qui, l’un après l’autre, s’effondrent.
Keykey, le chauffeur du village, l’homme taxi, l’ambulancier, l’homme du ramassage scolaire, barbu et rigolard, donnant toujours l’impression d’avoir « quelques canons dans le nez » baisse pudiquement les yeux.
Il ne veut pas être le seul témoin des adieux de l’Antoine à sa masure.
Il ne veut pas voir les larmes couler sur le visage fripé, buriné et un peu crasseux du vieux.
Il ne veut pas être le colporteur d’histoire.
Et pourtant, il sait.
Demain, dans le café Chez la Miche en face de la mairie, le pastis aidant, il racontera l'anecdote irrésistible du papé Antoine fermant pour une dernière fois la porte de bois vermoulue et massive de sa vieille ferme presque en ruine. Il imitera la main tremblante du vieux accrochant avec cérémonie la clé sur l’antique clou rouillé planté sur le chambranle de la porte. Il y aura des moqueries, des commentaires. Lui, pour faire rire plus fort encore l’assistance avinée suspendue à ses lèvres, inventera deux ou trois détails saugrenus : la veste étriquée, le pantalon déchiré.
Tous lèveront leur verre à la santé du Toine. « Sacré vieux bonhomme ! Tu nous manques déjà ! »
On évoquera l’existence du Toine. Son caractère pas toujours facile de vieux bonhomme solitaire. Sa générosité, son penchant pour le bon vin, ses colères, ses talents de danseur. Quittant exceptionnellement son isolement, il ne loupait jamais les fêtes du village.
Minouche, la secrétaire de mairie, celle qui boit le jaune comme l’homme disait Toine, racontera cette nuit du 14 juillet, quand le vieux lui avait fait danser la valse musette jusqu’au bout de la nuit. Il était heureux et fier de pouvoir tenir ce beau brin de fille dans ses bras. Vers une heure du matin, Lucien s’était approché de l’étrange couple :
— Vous me prêtez un peu ma femme Antoine, que moi aussi je puisse l’inviter à danser ?
Antoine avait souri presque gravement. Avec tendresse, il avait placé la main de la jeune femme dans celle du garçon.
— Amusez-vous les jeunes et toi, Lucien, prends soin d’elle. Une femme qui t’aime, c’est le plus précieux des trésors. Dis-le lui ! N’attends pas qu’elle soit partie.
Tous avaient ri, se moquant gentiment du Toine, inventant même une rumeur d’histoire d’amour entre le vieux paysan et sa filleule. Minouche, elle, avait compris. Elle s’apprêtait à quitter son mari. Le Toine l’avait senti.
Il était comme ça le Toine, il « savait » les gens.

Keykey porte un doigt hésitant sur le potard de l'autoradio puis suspend son geste. Il n'a pas le droit d'imposer au silence ouaté de ce matin d'hiver, le crincrin nasillard des succès à la mode. Pour se donner une contenance, il allume une cigarette, avale sans y trouver une parcelle de plaisir une volute de fumée qu’il recrache aussitôt. Il frissonne malgré sa doudoune de montagnard. Mais le froid qui, peu à peu, prend possession de la cabine n’est pas seul en cause. Il ressent un semblant de peur panique face à sa propre impuissance devant le désespoir du vieux.
Que doit-il faire ? L’aider ? L’encourager ? Le presser ? Le consoler ? Ou tout simplement ne rien dire... Laisser le silence, la terre, les pierres et le vieil homme communiquer une dernière fois. Il décide d’attendre encore une brassée de minutes.
On ne quitte pas une maison, une terre, une exploitation, après plus de soixante-dix ans de vie commune sans verser une rasade de larmes.
On ne quitte pas une maison dans laquelle on est né, dans laquelle on a grandi, dans laquelle on a ri et pleuré, dans laquelle on a chanté le soir des noces, dans laquelle on a prié le jour des funérailles, sans prendre le temps de se rappeler.
On ne quitte pas une maison dans laquelle on s'est enivré, dans laquelle on a souffert, dans laquelle on a fait l'amour pour la première fois, dans laquelle on a aimé pour la dernière fois, sans maudire les ans qui cassent.
On ne quitte pas une maison dans laquelle, enfin, un matin devant la glace écaillée, l’on s’est aperçu qu’il était temps de partir, d’abandonner la bicoque, de la confier au vent, au gel, au froid, sans avoir l’impression de laisser la plus grosse partie de soi-même, partie de soi-même qui se résume en un seul mot : la vie !
Il n’y a pas d’héritier, pas de repreneurs. Les souris et autres bestiaux à antennes s’en donneront à cœur joie ! Les moineaux nicheront dans les toits. Et puis, après sa mort, de lointains neveux qu'il ne connaît pas vendront son bien à quelques citadins. Ils sont légion dans la région.
Le Toine se tient debout, immobile, face à ses terres aujourd’hui en friche. Six malheureux hectares qui ont bu jusqu’à la lie son sang, sa sueur et parfois ses larmes, pendant tant d’années qu’il ne parvient même plus à les compter.
Le blé versé, le foin mouillé, le veau crevé, la mammite gangréneuse qui attaque toujours le pis de la meilleure vache, l’eau qui inonde les terres, emportant les cultures et les espoirs, la sécheresse qui momifie les bêtes, la nature et les cœurs.
Il pense à tout cela. Il se raconte sa vie.
Une vie de combats, une vie de lutte pacifique, une vie de batailles parfois gagnées, parfois perdues. Une vie de défis relancés chaque année à la face des saisons. Une vie de paysan quoi ! Avec ce qu’elle comporte de joies et de peines.
De sa démarche raide, un peu comique, le Toine, ignorant le taxi, traverse la cour. Il s’approche de la remise dont le toit, depuis longtemps déjà, menace de s’écrouler.
— Mauvais bois de charpente, marmonne le vieux, acheté tout débité dans une scierie. Taillé dans des troncs pissant la résine et coupés à la mauvaise lune. L’a pas dix ans c'te charpente... Elle ne me survivra point !
Le tracteur n’est plus à sa place, rangé sagement sous la mezzanine à foin, entre le grain des poules et le granulé des cochons. Encore un compagnon dont il a dû se séparer. Il l’avait acheté quinze ans plus tôt au père Guerpillon qui prenait sa retraite. C’était en... Pas difficile de s'en souvenir, en 1975, l'année où sa femme, c'te bonne Maryse, l'avait définitivement quitté pour rejoindre les parents au cimetière du village, là-haut, sur les crêtes, juste à côté de la vieille chapelle.
Là-haut, elle avait si souvent prié pour le repos de son âme et pour le rachat des péchés de son incroyant de mari.
Son tracteur ! Ce n’était pas de ces machines qu’ils font maintenant, avec les quatre roues motrices comme ils disent les jeunes, avec une cabine où il y a même la TSF. Non ! C’était un vieux Porsche de 1956, tout rouillé, avec par-ci par-là quelques taches de peinture orange témoignant qu’il avait été neuf... un jour.
Un monocylindre de quinze chevaux, de quinze mules fatiguées comme aimait blaguer Jean, l'ancien maire, son vieil ami disparu.
Vivre longtemps, c’est compter ceux qui partent. Quand les doigts de la main ne suffisent plus, il est grand temps de les rejoindre.
Son bon vieux tracteur ! Son « Tagazou » comme il l’avait surnommé. Quand il lançait le moteur, une fumée noire et lourde envahissait la remise puis toute la cour. On pouvait entendre nettement le chant cadencé du cylindre jusqu'au bourg, situé à six cents mètres en contrebas derrière le bois d'acacias. Sur la route nouvelle, en vitesse rapide, la manette manuelle d’accélération tirée à fond, il ne devait guère dépasser les 8 km/h. Souvent, les gamins du village, juchés sur leur bicyclette, le dépassaient en riant, faisant les pitres, hurlant des quolibets moqueurs afin de couvrir le tumulte du moteur, mais le gratifiant au passage d’un signe amical de la main.
Dans ce village, si on aime plaisanter les anciens, on sait également les respecter et surtout les aimer. Chaque année, pour les fêtes de Noël, les vieux ont droit aux colis des anciens. Une initiative du comité des fêtes ! Un sac en plastique blanc contenant, non pas un trésor, non pas un cadeau d’inutile valeur, mais le témoignage d’une amitié toute simple, agréable comme un sourire. Une bouteille de rouge, un paquet de gâteaux, une boîte de conserve, des papillotes, du chocolat... Le témoignage d'une bande de jeunes qui, en ces périodes de festivités, avaient décidé de ne pas penser qu'à eux, en préparant ce cadeau, bien sûr, mais surtout en offrant leur présence quand ils l'amenaient à deux ou trois.
« Vous prendrez bien un canon ? Une gnôle... Juste une chouille... Refaites ! Vous gênez pas. Tiens mon gars, reprends de ce gâteau, il est ben bon »
Ils n’osaient refuser. Ils restaient. Un quart d’heure, vingt minutes, parfois plus. Une tranche de bonheur pour le vieux bonhomme isolé.
Le Toine a un sourire. Pas un sourire de joie, bien sûr. L'un de ses sourires qui vous arrache des larmes ou qui vous fait rire quand il vous est adressé par un vieil édenté au visage décharné que vous croisez sur le chemin tortueux des terres, portant sur l'épaule une fourche, une pelle, ou tout simplement une canne. L’un de ces méchants bouts de bois, taillé dans une branche de noisetier, patiné par le temps et par l’empreinte des mains calleuses.
À regret, le vieil homme quitte la remise, salue le chat qui hante encore les lieux, ajuste son béret, essuie une goutte de froidure qui perle sur son nez puis, à pas comptés, s'approche du taxi.

Keykey regarde sa montre : presque 14 heures. À 16h30 il doit récupérer les gamins à la sortie de l'école et l'hospice est à vingt bornes. Il est temps de partir !
Il voit le dos gris et voûté du Toine devant la remise. Il imagine les cohortes de souvenirs qui se bousculent.
Il hésite.
Enfin, il se décide. Ouvrant la portière de l'auto, il met un pied à terre. Aussitôt il aperçoit la valise posée près du coffre, qui attend sagement son maître. Une vieille valise de cuir marron, très fatiguée, qui abrite sans doute quelques objets dépassés, des vêtements raides et usés.
C’est drôle qu’une vie entière puisse tenir dans une valise. Le costume du dimanche, celui qu'on met pour aller au café, à la sortie de l’église... même si on ne va pas souvent écouter le curé. La photo sous verre des parents, le jour de leurs noces. Celle de la Maryse en jeune mariée, fraîche comme un coquelicot des champs, au regard souriant, à la bouche aimante.
Comme elle était belle, Maryse ! Comme il l’a aimée le Toine ! Comme il a pleuré lorsqu’elle est partie. Longtemps, il lui en a voulu de ne pas avoir pu lui donner le garçon qui aurait repris la ferme, et puis...
Et puis, de toute façon, aujourd'hui les jeunes ne veulent plus s'acharner sur six hectares d'une terre pentue, jadis en vignes et tout juste bonne à amuser les chèvres.
Les jeunes ne veulent plus de masure sans eau courante, sans chauffage central et sans confort. Ils n’ont que faire d’une étable pouvant accueillir une dizaine de vaches seulement. Ils ne veulent plus travailler quinze heures par jour, comme des forçats de la terre, pour simplement survivre ! Ils ne veulent plus tout ça et ils ont bougrement raison !
Ils sont jeunes agriculteurs, techniciens de la terre. Ils font des études, réfléchissent scientifiquement leurs projets d'installation, analysent leurs semences, leurs rations pour les bêtes.
Ils exigent une maison neuve et blanche, comme dans les villes. À proximité des bâtiments d'exploitation mais pas trop près, à cause des mouches et des odeurs. Ils possèdent trente à quarante vaches, une machine à traire, un tank à lait, deux tracteurs, des dizaines d'hectares à cultiver, une banque pour gérer leurs revenus, une coopérative pour vendre leurs produits, un syndicat pour les défendre, un ministère pour les exploiter. Et du matériel... Du matériel ! De l’argent ! Tellement d’argent ! Comment vont-ils rembourser tout ça ? Ils ne sont plus agriculteurs libres, ils sont salariés des banquiers !
C’est mieux ainsi, va, la Maryse ! Dors en paix. Ce fils que t'aurait pu lui donner, il serait parti, lui aussi, en méprisant sa ferme, celle de son père, de son grand-père... Pire, ça aurait été.
Keykey soulève la valise. Elle n’est pas lourde. Il la range dans le coffre puis se retourne. Le Toine le rejoint de sa démarche hésitante, un peu boiteuse.
— Faut y aller papé Antoine. On doit vous attendre. Je vous ramènerai ici, chez vous, quand vous voudrez. Le dimanche par exemple. Et je ne vous ferai pas payer la course.
Le Toine secoue doucement la tête. Un garçon de cœur ce Keykey ! Mais trop brave, quand ça ressemble à de la pitié, ça fait mal quelque part du côté de la fierté.
— T’es gentil Keykey, t’es ben gentil, mais faut pas. Je pars pour plus revenir. Parce que je sais que si je revenais un jour, je pourrais plus repartir. Ouvre-moi la porte que je monte dans ton auto. Si je peux te demander seulement de passer ici, « parfoué », pour voir si tout va bien, si...
— Oui ? s’inquiète le jeune homme
— Non, rien du tout. Y a plus de bêtes à panser, plus de salade à arroser, plus de blé à surveiller... Y a plus rien du tout Keykey, y plus rien de ma vie, ici.
La porte claque, la voiture démarre puis lentement quitte la cour. Le Toine, les dents serrées, le visage collé sur la vitre arrière regarde sa maison s’éloigner. Il a un geste d’adieu de la main. Dans le rétroviseur, Keykey voit les larmes couler sur le vieux visage.
Jamais il ne raconta cette histoire, jamais il ne se moqua... Il aurait eu trop honte, parce que lui aussi pleurait.

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Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Un très beau texte qui m'a fait partager le chagrin de Toine et la sympathique empathie de Keykey et des jeunes du village...
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Bodeneau
Bodeneau · il y a
Simple et touchant...les mots manquent..mes pas mes votes!
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Merci Bodeneau, souvent les mots qui manquent sont des beaux mots !
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Sourire
Sourire · il y a
+5, j'ai failli pleurer moi aussi !
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Merci sourire. J’avoue qu’en écrivant, imaginant la scène, je vivais parfois la réplique d’Hugolin dans « L’eau des collines » Me disant : « C’est pas moi qui pleure ! C’est mes yeux ! »
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Frédéric Martin
Frédéric Martin · il y a
Émouvant! Merci JB!
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Merci à toi Frédéric !
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Catherine Hugnet
Catherine Hugnet · il y a
Belle écriture, limpide et aéré, avec un thème qui évoque certainement chez beaucoup de lecteurs, des souvenirs de vie qui s'achève....de pages qui se tournent et de romans personnels qui se ferment. Mais il y a un brin de malice chez ces personnages et c'est pour cela que ce texte donne envie de poursuivre.... Emmanuel Khérad dans "la librairie francophone" ne pourrait en dire que du bien... et moi aussi je vous le dis!!!.
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Merci Catherine pour ce commentaire.
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Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Ce récit est très touchant, tendre et triste à la fois. Il fait aussi le constat d'une réalité cruelle, de plus en plus courante dans les campagnes . . . j'y vois également l'ébauche d'un roman "terroir", y avez-vous songé ? Mes votes Jean, et à bientôt !
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Merci Francine pour ces mots. Oui, j'y ai pensé. En fait la masure du Toine est une des nouvelles, extraite d'un recueil consacré au terroir sur lequel je travaille en ce moment. Voir... "http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/paquerette-3" seconde nouvelle que j'hésite à faire concourir.
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Miraje
Miraje · il y a
Une puissance évocatrice qui balaie le temps et l'espace. Un vrai coup de ♥ pour cette authenticité sobre et efficace.
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Merci Miraje pour ce si beau commentaire qui me va droit au cœur !
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Yaakry
Yaakry · il y a
j'ai beaucoup aimé +5

petit poème en compèt merci
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ivre-de-toi-1
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Merci Yaakry... Je vais de ce pas découvrir votre oeuve
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Nelly Chadour
Nelly Chadour · il y a
Un style tout en simplicité en parfaite adéquation avec cette histoire poignante. De la belle ouvrage !
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Merci Nelly pour ce commentaire
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Maryse
Maryse · il y a
tableau du monde rural brossé avec réalisme et analyse pertinente de la souffrance de la personne âgée qui quittant sa maison de toujours quitte en quelque sorte aussi la vie.
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Merci Maryse pour ce commentaire. Vous avez raison. En quittant sa maison Toine quitte sa vie, un peu comme après un long voyage, quand on laisse la route pour s’engager sur l’allée qui mène au garage. Le périple est fini, les cent mètres qu'il reste à parcourir n'en font plus partie.
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