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L'esprit de famille

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Sophie Dolleans

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49 voix

Cette nouvelle a reçu le 3ème Prix de la nouvelle Humoristique francophone organisé par l'association Libres Plumes et décerné le 8 mars 2015 par le jury final sous la présidence de Philippe Jaenada. Plus d'informations sur http://www.libresplumes.fr/
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Mon arrière-grand-mère Pétronille, amatrice de cuberdons et qu'on surnommait affectueusement Pépette, venait de rendre l’âme. Comme on lui avait déjà coupé le doigt de pied avant de l'amputer d'une jambe entière, je me doutais bien, qu'en la raccourcissant tout le temps, elle ne ferait pas long feu. On finit par la réduire en cendres et tout le monde s'étonna du temps qu'il avait fallu pour brûler le tout, ainsi que de la taille du cercueil pour une personne qui avait été si souvent rabotée. Une dernière volonté de la défunte qui avait toujours vu les choses en grand, se murmurait-il dans les rangs de l'église. Pendant la cérémonie, le grand-oncle Armand révéla qu'elle était partie dans un grand éclat de rire et il conclut son oraison ainsi : « Se faire incinérer un 14 juillet, pour une aristocrate, c'est un peu comme entrer dans l'Histoire ! ».


En ce début de soirée, le château regorgeait d'invités. D'immenses tentes blanches avaient été plantées en bordure de l'Oise qui traversait notre propriété. Debout, aux côtés de ma mère en réception à la porte du jardin, je découvrais des cousins venus de partout, et autant dire de nulle part. Je n'étais pas la seule à confondre les rangs et à commettre des impairs. Ma mère, Hortense de Montesquieu, accueillait en se pliant aux protocoles armoriaux, duchesses, marquis, comtesses, barons...Arrivèrent deux gentlemen qui semblaient très dignement peinés. Ma mère devant leur détresse -et comme elle reconnut chez eux quelque chose de sincère- les réconforta dans une étreinte cavalière. Sa sœur, fraîchement débarquée des États-Unis, se précipita au-devant du tableau, soutira ma mère de ses épanchements généreux en lui soufflant à l'oreille : « Tu embrasses les croque-morts ». Et elle s'esclaffa en tyrolienne, entachant la solennité de ce deuil d'un quart d'heure agricole, tant elle claqua ses deux cuisses charnues comme on doit battre le beurre. L'ensemble des invités fut averti sur le champ de l'arrivée de Tatie Anamorphïlle, un joli prénom que les femmes de la famille prolongeaient pernicieusement d'un « De-joie ». Seuls l'oncle Armand, amateur d'art et antiquaire de génie, et quelques messieurs de bon goût, la contemplaient d'un regard esthétique. Quelques coups de coude bien sentis dans leurs côtes grassouillettes les interrompirent dans cet instant de félicité. Anamorphïlle pinça ma joue, me couvrit de baisers en déclinant mon prénom à l'envi « Sophie Sophie, petite Sophie, petite chipie,13 ans déjà ce petit bonheur !!».


Des cris stridents, provenant d'une des chambres du bas, pétrifia l'assemblée qui s'était regroupée vers les tentes où se tenait le buffet.


– Au voleur ! Au voleur !! Hurlait une bonne qui dévala l'escalier extérieur en courant.


Elle se précipita vers ma mère, tout essoufflée dans son ardeur à dénoncer le méfait. LE canapé d'époque Louis XIV , qui avait appartenu au Roi Soleil en personne -sur colonne détachée avec dosseret en crosse, en bois de hêtre massif, laqué avec rechampi doré à la feuille de cuivre- avait disparu des appartements de ma bisaïeule !
Je vis mon père défaillir et s’affaisser mollement sur l'herbe du jardin. Des soubrettes qui assuraient le service se précipitèrent à grands cris sur le corps de Monsieur le Comte, avachi tel un pouf ventru au milieu des convives. Ma mère fut moins prompte à réagir. D'un pas lent et gracieux elle rejoignit le maître, toujours aux mains des domestiques, et le gratifia d'une gifle bien appliquée. Mon père reprit ses esprits.


– Louis XIV ! Pleura-t-il, en se tenant la joue souffletée.
– Ce n'est qu'un canapé, mon cher. Il faut raison garder ! Et de grâce, arrêtez de vous donner en spectacle, lui reprocha Hortense en tâchant, non sans mal, de le relever.


Armand vint à son secours pour remettre le comte sur ses pieds, mais mon père vacillait encore. Et pour le rassurer, le grand-oncle, en sa qualité d' antiquaire, inventa une expertise qu'il avait effectuée des années auparavant et qui pouvait certifier que ce canapé n'avait rien de royal. Un faux, d'une copie géniale ! Et comme Pétronille y tenait autant qu'à son unique jambe, il n'avait pas eu le cœur de lui avouer sa supercherie.


– Il vaut de l'or ce canapé !!!! postillonna mon père au visage de l'oncle, en agrippant le col de son veston.


Secoué par un chagrin royal, le comte en oublia son rang, ses bonnes manières et son sens de l'honneur : Son coup de poing jaillit, il en reçut un deuxième en riposte ; un marquis, ancien diplomate, voulut s'interposer en brandissant sa canne telle une baïonnette, ce qui lui valut une gifle en revers ; la marquise-sa femme-, haute en chapeau, jeta une poularde sur mon père déchaîné, le duc de Montmorency maugréa en la traitant de folle et fut couronné de petits fours par le fils aîné du couple. L'étiquette volait en éclats : L'empoignade devint rapidement générale . Cette élégante bataille en ce jour du 14 juillet rendait un bel hommage à La Révolution. Je savais que ma Pétronille d'arrière-grand-mère en aurait habilement relevé l'ironie.
Les deux croque-morts se tenaient toujours aux abords du portail. Je remarquais alors une enveloppe parme que l'un d'eux tenait dans sa main, ainsi qu'à leurs pieds, une urne funéraire aux dimensions inhabituelles. J'en avertis ma mère qui s'était retirée sur les bords de la rivière. Cette couleur nous était bien familière. Je vis Hortense s'approcher des deux hommes et discuter un instant ; puis ouvrir le pli, le lire avec un sourire satisfait et revenir en agitant le courrier. Elle se saisit du porte-voix qui servait habituellement, pour l'heure des repas, à rassembler la famille éparpillée dans le grand parc du château .


– Nous avons retrouvé le canapé !!!!


Cette annonce interrompit net l'échauffourée, transformant cette noblesse en statues de pierre avec, en toile de fond, le jardin parsemé de tables en barricades, où toasts, verrines et autres victuailles avaient servi de mitraille.
La lecture du pli, accueillie dans un silence religieux, fut brève : mon arrière-grand-mère, sentant sa fin venir, avait laissé ce petit mot à la société des pompes Funèbres.

« Chères et chers. J'ai vécu pleinement bien que raccourcie, et pour éviter ce sort à mon canapé Louis XIV – comme je sais que vous ne manquerez pas de vous le disputer- pour éviter aussi tout déchirement et querelles inutiles, j'ai choisi de partir sur ses pieds. Ensemble nous serons incinérés.
Votre parente Pétronille, alias Pépette pour les plus intimes. »

Mon père, l'habit bien sale et quasiment sans-culotte à l'issue de sa digne bagarre, se jeta littéralement sur l'urne-tonneau. Il me sembla l'entendre murmurer tendrement « Amor, mon Amor... ». Mon père était-il tant attaché à sa grand-mère ? Ou l'était-il au canapé ?
Un des croque-morts vint lui confier quelque chose à l'oreille. Il l'écarta sèchement en le houspillant. « Je sais! » rétorqua-t-il à l'agent des pompes Funèbres tout en s'accrochant au fût qui contenait les restes de la noble aïeule, pauvres ossements calcinés, lui qui aimait tant les rondeurs des dames...

Je prenais peu à peu conscience de l'incongruité de sa situation. L'affaire du canapé étant cependant résolue, il fut question bien vite de respecter la dernière volonté de la défunte : Jeter ses cendres dans l'Oise qui bordait notre jardin. Mon père fit objection et rempart de son opulente plastique  : « Il faudra me passer sur le corps pour mettre ma grand-mère ET Louis XIV dans une vulgaire rivière !». Tante Anamorphïlle, mut par un bel esprit de famille, se proposa de satisfaire le comte pour mettre fin au conflit et rétablir l'ordre. Ma mère -pour que sa sœur ne soit pas contrainte à donner de sa personne- descendit d'une dizaine de rang dans l'aristocratie, elle estourbit mon père avec un lourd plateau en argent qu'elle avait saisi sur ce qui restait du buffet.


Il faisait pratiquement nuit noire et toute la famille convint de remettre au lendemain la cérémonie des adieux. Mon père fut transporté à l'étage sous la surveillance d'une servante que ma mère savait fidèle. D'un village voisin, un feu d'artifice pétarada en couleurs vives, allumant le parc de mille feux et ravissant les esprits tout en les apaisant. Le nez tourné vers les étoiles et la tête haute, l'aristocratie retrouvait ses armoiries. Je m'assis sur le tonneau de Pétronille en souvenir de ses genoux profitant du spectacle de ce 14 juillet. Je décidai soudain de grimper dessus. Hélas, je perdis l'équilibre. L'urne chancela et se mit à dévaler la pente en direction de la rivière pour s'éventrer contre le muret qui longeait le cours d'eau.

Et ce fut le bouquet final : Mon arrière-grand-mère explosa en confettis de poudre d'or mêlée à une pluie de paillettes. Le vent déposait les plus légères sur l'eau paisible de l'Oise.
Le canapé royal et Louis XIV révélaient enfin leur secret : les bijoux d'une reine qui avait posé son séant sur de riches coussins.
Pépette en pépites... Pétronille avait toujours eu le sens de l’allitération et des raccourcis.

49 VOIX

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Doria Lescure · il y a
Un récit drôle, enlevé, plein de personnages que l'on imagine sans peine dans cette histoire qui fuse et nous emporte avec bonne humeur !
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Sophie Dolleans · il y a
Merci Doria.
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Diamantina Richard · il y a
Quelle histoire ! Pétronille était un sacré personnage, un très bon moment de lecture avec beaucoup d'humour, et ça fait du bien, bravo et félicitations (condoléances aussi bien sûr...)
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Sophie Dolleans · il y a
lol. Merci Diamantina.
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Nectoux Marc · il y a
Je vous découvre et je vous aime déjà ! Bravo
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Sophie Dolleans · il y a
Je rosis... Merci.
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Ratiba Nasri · il y a
Un texte magnifiquement composé et drôle à souhait ! Merci pour ce bon moment de lecture.
Une invitation à lire ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1
Merci d'avance.

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Valérie Labrune · il y a
Jubilatoire à souhait. Merci à Zutalor d'avoir indiqué ce texte sur le forum. En effet, Sophie, c'est un grand moment de lecture. J'ai adoré.
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SakimaRomane · il y a
Je n’étais pas sur ce site lors de la parution de cette nouvelle et je ne l'ai pas vue en suite, je le regrette:
Un régal !!

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Naliyan · il y a
Drôleries et péripéties. On ne s'ennuie pas ;)
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Geny Montel · il y a
Un "enterrement" rempli de rebondissements. Superbe nouvelle !
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Francine Lambert · il y a
Quelle histoire délicieuse ! Maligne Pétronille qui fait un joli pied de nez à sa descendance ! Vous savez de plus introduire des rebondissements qui relancent l'intérêt, et votre humour est plein de finesse, j'ai pris grand plaisir vous lire et ce prix est amplement mérité !
Si cela vous tente, je vous propose de découvrir sur ma page deux textes très différents : "Majeure et " Imparfait" . . . à bientôt !

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Marie · il y a
Très savoureux ! Bravo !
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