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Je marche seul, sur ce petit chemin de campagne tant de fois emprunté par le passé qui m'emmène au sommet d’une colline verdoyante, recouverte d’une végétation typiquement méditerranéenne. Le soleil à son zénith darde ses rayons sur ma peau, et la chaleur de l’été me fait transpirer à grosses gouttes. Le ciel est d’un bleu presque vif, et la lumière est si forte que je ne cesse de plisser les paupières, ébloui. Quel contraste avec le violent orage de la veille, qui a lâché ses torrents d’eau sur la campagne. Des flaques boueuses parsèment encore le sol par endroit, mais, dans quelques heures, étant donné la chaleur, tout sera parfaitement sec.
J’écoute le concert que m’offre la nature : le chant des cigales se mêle à celui des oiseaux. Je respire profondément et m’enivre de l’odeur de thym qui parvient à mes narines. J’observe le ballet mystérieux de deux papillons, leurs ailes jaunes contrastant avec le bleu du ciel. Ils décrivent le signe infini dans l’azur et le répètent maintes et maintes fois, inlassablement. Alors que je dévore du regard le paysage qui m’entoure, une vague d’émotion m’assaille, et une multitude souvenirs enfouis resurgissent : cet endroit, je m’y sens en paix, à ma place.

Cela fait des années que je n’ai pas emprunté ce chemin : autant d’années pendant lesquelles je ne suis pas retourné à l’arbre, et pendant lesquelles je n’ai pas revu Julien. Au fond de moi, je ne peux m’empêcher d’espérer qu’il sera là – espoir vain s’il en est. Avant, il y était toujours, mais en grandissant, sans doute cela l’a-t-il lassé, de passer ses étés au bord de l’arbre.

Je me demande s’il a beaucoup changé. Oui, forcément : c’est un ado, maintenant, tout comme moi. Il est peu probable qu’il ait conservé son éternel bilboquet. Quant à son tee-shirt blanc, son short rouge et ses vieilles baskets démodées, il a dû forcément les troquer contre une nouvelle tenue. Tout en grimpant sur la colline, je me remémore notre première rencontre, puis toutes celles qui ont suivi. Mon esprit retourne des années en arrière, et, le temps d’une marche, je me perds dans mes souvenirs d’enfance.

***

Quand j’ai rencontré Julien pour la première fois, je devais avoir huit ans, peut-être neuf. J’adorais vadrouiller dans la campagne, des heures durant, pendant les vacances d’été que je passais chez mes grands-parents. Loin de s’inquiéter, ils me laissaient faire et m’encourageaient à sortir : il faut dire que dans un tel trou perdu, il n’y avait pas beaucoup d’autres occupations.
Un jour de début juillet, j’étais sorti pour l’après-midi faire une balade en solitaire, et j’étais tombé sur un chemin – celui-là même que j’emprunte aujourd’hui –, dissimulé derrière des champs en friche, et qui semblait grimper au sommet d’une colline recouverte de maquis. Ma curiosité attisée, je l’avais emprunté : après une bonne heure de marche sans rencontrer un seul promeneur, avec pour seule compagnie le cri-cri des cigales et le chant des oiseaux, j’étais arrivé au sommet de la colline. Puis, le chemin redescendait jusqu’à une petite vallée ensoleillée, dans laquelle on se sentait à la fois protégé et seul au monde. Il finissait enfin par déboucher sur une clairière fleurie, blottie au fond de la vallée. Jamais je n’étais allé aussi loin, d’ailleurs, l’habitation la plus proche devait se trouver à plusieurs kilomètres de là.
La première chose qui m’avait frappée en pénétrant dans cette clairière, ça avait d’abord été l’arbre, qui trônait, majestueux, en son centre. J’ignorais de quelle espèce il s’agissait, et je l’ignore toujours aujourd’hui : la botanique n’a jamais été mon fort. Mais, j’avais été saisi par sa taille et par l’épaisseur exceptionnelle de son tronc. Sans doute devait-il avoir plus d’un siècle. À côté de lui, les arbres bordant la clairière me faisaient penser à de simples arbrisseaux. En le voyant, une pensée certainement absurde m’était venue en tête : cet arbre était l’esprit de la vallée, sa conscience. Du haut de mes neuf ans, j’étais persuadé d’une chose : si je posais mes mains contre cet arbre, je pourrais entendre ses pensées, percevoir ses émotions.
Ce n’est qu’après que j’avais vu le garçon, accroupi au pied de l’arbre, en train de jouer à je ne sais quel jeu d’enfant. Au bilboquet, me semblait-il. À côté de l’arbre, il semblait ridiculement petit. C’était bien le dernier lieu au monde où je m’attendais à trouver un autre enfant.
Je m’étais approché de lui, et il avait levé la tête : il portait un short rouge, un simple tee-shirt blanc, et des vieilles baskets passablement démodées. Il devait avoir à peu près mon âge. Mais que pouvait-il bien faire dans un tel endroit ?
— Salut, m’avait-il lancé le plus naturellement du monde, comme si nous nous trouvions dans un square ou dans une cour de récré, tu sais jouer au bilboquet ?
Un peu décontenancé par une telle approche, je lui avais répondu que non, je n’avais jamais touché à ce truc. Il m’avait alors fait un grand sourire.
— Cool, je vais pouvoir t’apprendre !

Une heure plus tard, j’étais encore en train de jouer au bilboquet avec le garçon, sous l’ombre du grand arbre. Il me montrait très patiemment comment il fallait s’y prendre, et ce n’était pas aussi facile que ça en avait l’air. À plusieurs reprises, je m’étais énervé contre cette fichue boule, qui ne voulait jamais retomber correctement dans la tige. Le garçon était en revanche très fort et ne ratait jamais son coup, comme s’il avait fait cela toute sa vie. Après un énième échec et commençant à me lasser, je lâchai le bilboquet et demandais soudain à mon nouvel ami :
— Eh, au fait, c’est quoi ton nom ?
Il me jaugea du regard assez longuement, comme si son nom était une information confidentielle qu’il ne pouvait divulguer qu’à des personnes de confiance, et non pas au premier venu. Enfin, devant estimer qu’il n’avait pas de raison particulière de se méfier de moi, il me déclara d’une voix solennelle :
— Je m’appelle Julien.
— Enchanté Julien, moi, c’est Nathan. Où est-ce que t’habites ?
Il me répondit assez mystérieusement :
— J’habite dans le coin, mais je suis tout le temps ici, donc on peut dire que j’habite ici, non ?
— Dans le coin ? Mais... Il n’y a pas de maisons dans le coin !
— Si, il y a la mienne.
— Par où passes-tu pour rentrer chez toi, le soir ?
— Je passe par là, déclara-t-il en pointant du doigt la direction opposée au chemin que j’avais emprunté pour venir, ce qui me fit déduire qu’il devait sûrement habiter dans un autre village que celui de mes grands-parents.
— Tu as quel âge ? Tu as des frères et sœurs ? Tes parents savent que tu es là ?
— Neuf ans. Non. Non.
Sans doute mon déluge de questions paraissait à Julien être totalement dépourvu du moindre intérêt, car il semblait agacé. Néanmoins, étonné par ses réponses si laconiques, et au risque de l’énerver, je poursuivis, voulant en savoir plus sur lui :
— Pourquoi tu passes ton temps ici, sous cet arbre ? Tu ne t’ennuies pas, à la longue ?
— Non, je m’ennuie jamais, je trouve toujours quelque chose d’intéressant à faire. Quand j’en ai assez de jouer au bilboquet, il suffit que je regarde autour de moi pour trouver des occupations. Tout à l’heure, par exemple, j’observai les nuages. Par contre, je me sens des fois un peu seul, du coup, je suis content que tu sois venu. Même si tu poses trop de questions.
Me levant d’un bond, je m’étais écrié :
— T’es grave bizarre, toi ! Si tu te sens seul, t’as qu’à le quitter, ton arbre.
Puis, pris d’une soudaine inspiration, j’avais poursuivi :
— Dis... Il te parle, l’arbre ? Comme les Ents dans LeSeigneur des Anneaux ? C’est pour ça que tu restes toujours ici ?
Comme seule réponse, j’eus le droit, à mon tour, à une question :
— Le Seigneur des quoi ? Qu’est-ce que c’est ?
Décontenancé, je l’avais dévisagé comme s’il s’agissait d’un extraterrestre.
— J’y crois pas, tu connais pas ! Mais tout le monde connaît, pourtant ! M’étais-je exclamé, appuyant sur le « tout le monde ».
— Et bah, je ne suis pas tout le monde, m’avait-il répondu, croisant les bras contre sa poitrine d’un air boudeur.
Un silence avait flotté pendant quelques instants, seulement rompu par le chant des cigales. Comprenant que je l’avais vexé, je voulus m’excuser :
— Désolé, c’est juste que, ça me semblait bizarre, c’est tout. Si tu veux, un jour, tu pourras venir chez mes grands-parents et on regardera les films. Qu’est-ce que t’en dis ?
Son regard s’était aussitôt fait fuyant, et il avait contemplé ses pieds d’un air gêné.
— Je n’ai pas le droit d’aller chez les gens...
— Pas le droit ? Comment ça se fait, t’es puni ?
— Euh... oui, c’est ça. Je suis puni.
Voyant son malaise, je n’avais pas insisté. L’heure tournait, et le soir s’apprêtait à tomber.
— Il faut que j’y aille, sinon mes grands-parents vont s’inquiéter, et ils me tueront quand je rentrerai à la maison, m’étais-je exclamé.
Il avait eu l’air un peu déçu, mais je l’avais rassuré :
— Ça te dit qu’on se voie demain ? Tu seras toujours ici ?
— Oui ! – son visage avait rayonné –, je serai ici, sous l’arbre, comme d’habitude.

Le lendemain après-midi, j’étais retourné à l’arbre, dans la clairière, au prix de plus d’une heure de marche. J’y avais retrouvé Julien : il était assis contre l’énorme tronc noueux, à jouer avec son bilboquet. Quand il me vit, il se redressa :
— Je t’attendais, tu en as mis du temps, dis-donc !
— Comment ça ? Je suis venu aussi vite que j’ai pu. Tiens, j’ai une surprise pour toi :
Je farfouillais dans mon sac à dos et lui tendais le premier tome du Seigneur des Anneaux, un gros pavé de plusieurs centaines de pages. Je l’avais remarqué prenant la poussière dans la bibliothèque de mes grands-parents. À seulement huit ans, je ne l’avais pas encore lu, mais je m’étais dit que cela pourrait plaire à Julien, qui devait s’ennuyer à passer ses journées sous cet arbre, malgré ce qu’il prétendait.
— Il est gros et écrit en tout petit, mais tu vas voir, l’histoire est cool, lui déclarai-je en lui fourrant l’ouvrage dans les mains. Je te le prête, rends-le moi quand tu l’auras fini.
Julien eut l’air stupéfait. Il regarda le livre avec des yeux écarquillés, puis ses yeux revinrent vers moi.
— Tu me... le prêtes ?
— Bah oui, gros bêta, lui répondis-je, ne m’attendant pas à une telle réaction de sa part.
— Je...je... Merci, bredouilla-t-il. Puis, un sourire finit par illuminer son visage : Wouah ! On ne m’a jamais encore fait de cadeau comme ça !
— Ce n’est pas un cadeau, c’est un prêt, et puis, ce n’est rien du tout, juste un simple livre – je lui donnais une tape sur l’épaule –, allez, tu me diras ce que tu en as pensé.

Ce deuxième jour, nous avons joué, et aussi beaucoup discuté. Au début, comme la veille, j’avais essayé d’en savoir plus sur sa vie, sa famille, ses amis, mais j’avais très vite cessé : il ne me répondait que par phrases énigmatiques, ou changeait tout de suite de sujet de conversation dès que je lui posais des questions personnelles. Un accord tacite fut vite noué entre nous, et ce type de questions devint tabou. En revanche, il me parlait beaucoup de l’arbre, de la clairière, des oiseaux et des insectes, des nuages et des plantes, et de la nature en général. Je trouvais ça bizarre au début, mais ça ne me déplaisait pas outre mesure. J’aimais le côté énigmatique et poétique de mon nouvel ami.
Julien était par contre totalement inculte dans tous les domaines où les jeunes de mon âge sont normalement incollables. Les jeux-vidéos, les BD, les mangas, il n’y connaissait rien. J’avais parfois l’impression de m’adresser à un extraterrestre.

Les jours passèrent, et, presque à chaque après-midi, je rejoignais Julien sous son arbre, au prix de plus d’une heure de marche dans la campagne. Nous jouions, nous discutions. De temps à autres, il me faisait découvrir les différentes espèces de plantes et de fleurs qui peuplaient la clairière, et m’apprit à les reconnaître. Fou, comment il s’y connaissait. Nous parlions beaucoup des livres que je lui prêtais régulièrement : il avait très vite dévoré le premier tome du Seigneur des Anneaux, et je lui avais apporté les deux autres, ce qui l’avait rempli de joie. Ensuite, je me suis mis à lui passer d’autres livres : des livres pour enfants, d’abord, et quand il eut lu tous ceux que j’avais, des livres pour adultes piochés dans la bibliothèque de mes grands-parents. Parfois, j’apportais ma console portable, et lui faisait découvrir mes jeux-vidéos préférés, ceux que tout garçon normal de mon âge était censé connaître. Au début, il n’y comprenait pas grand-chose, puis il y prit rapidement goût.
Le mois d’août succéda au mois de juillet. Les cigales se faisaient plus rares, la chaleur plus lourde, la terre plus sèche. Une soirée de fin août, alors que les rayons du soleil couchant peignaient le ciel d’une douce couleur orangée, je dis à Julien :
— L’école va bientôt reprendre, je vais rentrer à la maison demain.
— Je sais, me répondit-il simplement.
Nous étions assis contre le tronc immense de l’arbre, à observer le crépuscule. Comme un symbole de fin d’été, une feuille morte tomba de l’arbre en tournoyant, et atterrit silencieusement à nos pieds.

Je retournai chez moi, l’école recommença, et la vie reprit son cours. Je revis mes amis, que j’avais quitté le temps de l’été. Au début, à chaque heure de la journée ou presque, je pensais à Julien : sans doute avait-il repris les cours. Je me demandais s’il avait des amis, autres que moi. Sans doute pas, il devait être du genre à rester tout le temps seul dans son coin, à passer ses récrés assis contre un quelconque platane, ou peut-être un tilleul, à défaut d’arbre majestueux.
Néanmoins, très rapidement, il sortit totalement de mon esprit et de mes préoccupations. Des mois passèrent sans que j’eusse la moindre pensée pour lui. Quand on est petit, ça s’oublie vite, un ami de vacances un peu bizarre.

L’année passa et, ce n’est que les grandes vacances approchant que je me suis remis à repenser à Julien. Début juillet, mes parents me fourguèrent dans un train direction le sud, chez mes grands-parents. En effet, ils ne prenaient pas de vacances en été, et jugeaient préférable de m’envoyer là-bas, plutôt que de me voir rester durant deux longs mois enfermé dans notre appartement de banlieue parisienne. Dès le lendemain de mon arrivée chez mes grands-parents, je me suis rendu jusqu’à l’arbre, surexcité. Alors que j’étais en chemin, j’espérais que Julien y serait, que je le verrais en train de jouer à son bilboquet, ou occupé à je ne sais quelle autre activité mystérieuse dont il avait le secret. S’il n’était pas là, nul doute que je ressentirais un grand vide.

J’arrivai au sommet de la colline, puis descendit dans la vallée. En m’engageant dans la clairière, un sentiment d’excitation me prit à la gorge. Bien sûr, l’arbre était là, plus majestueux que jamais, son tronc noueux large comme vingt de ses congénères, ses branches si hautes qu’elles semblaient vouloir rejoindre le ciel, ses feuilles d’un vert profond qui frémissaient doucement au gré de la brise.
L’arbre était là, mais Julien n’y était pas.

Une profonde déception m’avait aussitôt envahi. Qu’est-ce que j’espérais ? Qu’il m’ait attendu toute l’année durant, là, sous cet arbre ? C’était absurde. Il avait une vie, lui aussi. Sans doute était-il parti en vacances, ou peut-être passait-il la journée à jouer avec ses amis.
Histoire d’être sûr et certain de son absence, je m’approchai de l’arbre, et en fit le tour. Toujours personne. Je levais même la tête au cas où Julien aurait eu l’idée de grimper à l’arbre. C’était de toute façon impossible : la branche la plus basse devait se trouver à une hauteur de dix mètres. Je m’apprêtais à rentrer chez mes grands-parents, triste, penaud mais somme toute guère surpris, quand une main se posa sur mon épaule, et qu’une voix retentit dans mes oreilles : — BOUH !
Je me retournai en sursaut. Julien était là, derrière moi, un grand sourire sur les lèvres, et il n’avait pas changé d’un iota. Comment avait-il bien pu me surprendre ainsi ? Je venais de faire une dizaine de fois le tour de cette fichu clairière sans voir personne...
— Je t’attends depuis un bout de temps ! Je me demandais quand est-ce que tu allais finir par revenir, me déclara-t-il.
— Où... où est-ce que tu étais caché ? J’étais persuadé que tu n’étais pas là !
— Je suis plutôt doué pour me rendre invisible. Ah, si t’avais vu la tête que t’as fait !
Je bougonnais un peu, puis me repris bien vite et m’exclamais d’une voix enjouée :
— Ça fait grave longtemps qu’on s’est pas vus ! J’ai tout un tas de chose à te raconter.

Durant toute cette après-midi-là, nous avons parlé, et joué, reprenant nos habitudes de l’an passé. En retrouvant Julien, j’avais l’impression d’avoir retrouvé un vieil ami que je connaissais depuis une éternité. Quant à lui, dire qu’il était heureux de me revoir était un euphémisme : en vérité, il semblait rayonner.
J’avais remarqué avec étonnement que Julien avait ramené avec lui son bilboquet de l’année passée. Plus surprenant encore, il portait toujours son éternel tee-shirt blanc, son short rouge et ses baskets démodées. L’envie m’était venue de lui poser une question à ce sujet, mais je m’étais retenu : ç’aurait été indiscret de ma part, et je connaissais Julien, il ne m’aurait jamais répondu. Ses parents étaient sans doute pauvres et n’avaient pas de quoi lui acheter grand-chose. Quoi qu’il en soit, les habits de mon ami étaient toujours propres et sans taches.
Les jours s’écoulaient un à un. Mes après-midis, je les passais toutes avec Julien, sous l’arbre. Mes grands-parents étaient un peu inquiets de me savoir tout le temps dehors, mais au fond ils en étaient heureux. Je leur disais que je faisais des randonnées, seul, dans la campagne : je ne leur avais pas parlé de Julien, ni à eux, ni à personne d’autre d’ailleurs. Je ne savais pas pourquoi, mais quelque chose m’en empêchait. En quelque sorte, Julien était mon ami secret, et l’arbre, dans la clairière, notre repère secret à tous les deux.
Quelque chose me frappait : à chaque fois que j’arrivais à l’arbre, Julien y était déjà. À chaque fois que j’en repartais, il y était encore. Une fois, oubliant notre accord tacite selon lequel je ne devais pas lui poser de questions personnelles, je lui avais demandé si ses parents n’étaient pas embêtés à l’idée de le savoir tout le temps dehors. Il avait négligemment haussé les épaules et fait un geste de la main, comme pour chasser un insecte insignifiant : « Oh, mes parents, non, ça ne leur pose pas de problème », m’avait-il déclaré avant de changer de sujet de conversation.
Lui et moi, nous ne nous sommes jamais vus ailleurs que sous l’arbre. Parfois, j’avais proposé à Julien que l’on se retrouve autre part mais il avait toujours refusé : par conséquent, j’avais vite abandonné cette idée. Je devais avouer que son comportement m’agaçait assez souvent. En réalité, Julien m’échappait : je ne parvenais pas à le comprendre, lui et son goût du secret, son incapacité à parler de lui-même, ses manies bizarres. Mais, patient et compréhensif, je faisais toujours mine de ne rien laisser paraître.

Ce second été passa beaucoup trop vite. Vint la fin du mois d’août et des vacances, et le moment de se quitter. Les derniers jours, Julien m’avait semblé... éteint. Il me répondait avec entrain quand je lui parlais, jouait aussi gaiement que d’habitude, mais j’avais l’impression que tout ceci n’était qu’une façade : lors des moments où nous nous taisions, son visage se fermait, et ses yeux se perdaient dans le vide, teintés de tristesse.
Vint la dernière soirée avant mon départ. Comme l’année précédente, nous étions adossés contre l’immense tronc noueux de l’arbre, regardant en silence le soleil couchant teinter d’or le ciel crépusculaire. Les rares nuages, très hauts dans le ciel, s’étiraient en minces filaments cotonneux, et baignaient dans une douce lumière orangée : ce devait être des cirrus, Julien me l’avait appris. Les feuilles de l’arbre se balançaient délicatement au gré de la brise, et, en écoutant leur bruissement, j’eus l’impression saugrenue qu’elles murmuraient des paroles mystérieuses que je ne pouvais comprendre. Cela me fit repenser au jour de ma première rencontre avec Julien, où je lui avais demandé si l’arbre lui parlait. Cette question n’était somme toute peut-être pas si idiote ?
Alors que j’étais perdu dans mes pensées, Julien murmura :
— Tu reviendras me voir, l’année prochaine ?
Le ton de sa voix m’étonna : plus qu’à une question, cela ressemblait à une supplication. Je me tournais vers lui et lui dis avec le plus grand des sérieux :
— Bien sûr que oui, je reviendrais te voir.
— Tu me le promets ? Ses yeux semblèrent m’adresser une prière muette.
— Je te le promets.

Nous nous sommes quittés peu après : moi laissant Julien dans sa clairière, assis sous son arbre, et lui me regardant disparaître derrière les fourrés. À ce moment-là, je croyais dur comme fer le revoir l’année suivante.

L’école reprit, l’automne succéda à l’été, et l’hiver succéda à l’automne. Par un jour glacial de décembre, mon grand-père mourut subitement d’une rupture d’anévrisme. J’étais très proche de lui, et ce fut pour moi un véritable drame. Très vite se posa la question de ce qui allait arriver à ma grand-mère : elle était âgée, avait de plus en plus de mal à être autonome, et elle ne souhaitait plus vivre seule dans cette maison, qui lui rappelait sans cesse son mari. Par conséquent, la décision fut prise de vendre la maison, et d’envoyer ma grand-mère vivre en maison de retraite, à l’autre bout de la France, bien plus près de chez mes parents. Je comprenais bien pourquoi une telle décision était nécessaire, mais ce fut néanmoins difficile pour moi de l’accepter : cette maison, j’y avais passé une grande partie de mon enfance, et plein de souvenirs y étaient rattachés. L’idée de ne plus y retourner me faisait presque autant souffrir que la mort de mon grand-père.
Ce n’est qu’après que j’ai repensé à Julien, et à la promesse que je lui avais faite. Je ne retournerais plus chez mes grands-parents l’année suivante, je ne pourrais donc pas le revoir. Un gros pincement au cœur m’avait saisi : « Désolé Julien, je ne tiendrais pas ma promesse », avais-je pensé tristement.

Durant l’été, mes parents m’avaient inscrit pour une durée de deux semaines dans une colonie de vacances. Avant d’y aller, j’avais connu une certaine appréhension, mais finalement, j’ai rapidement trouvé ça génial. Là-bas, je me suis fait des nouveaux amis de vacances, avec qui je me suis beaucoup amusé. Toutefois, quand je m’imaginais Julien, assis sous son arbre, à jouer au bilboquet ou à observer les nuages passer dans l’azur du ciel, je ressentais une pointe de tristesse et de regret. C’était clairement un garçon totalement atypique, et les moments si particuliers que nous avions partagés ensemble, je n’aurais pas pu les partager avec quelqu’un d’autre.

Plusieurs années ont passé, pendant lesquelles je ne suis pas retourné au village de mes grands-parents. Je suis devenu un adolescent : j’ai fait de nouvelles rencontres, j’ai eu de nouveaux amis, je me suis mis à m’intéresser aux filles, etc. Petit à petit, mon amitié avec Julien ne fut plus qu’un simple souvenir d’enfance, m’emplissant d’une certaine nostalgie lorsque j’y songeais, de temps à autres.

Il y a quelques jours de cela, tout a changé : mes parents prirent quelques jours de vacances, et invitèrent ma grand-mère à passer une semaine à l’hôtel avec eux dans son ancien village, en souvenir du bon vieux temps. Ils me proposèrent de les accompagner, ce que je fis avec plaisir. Le village, et l’ancienne maison de mes grands-parents devant laquelle nous nous arrêtâmes, étaient resté exactement les mêmes que dans mes souvenirs. Quant aux propriétaires de l’hôtel, ils connaissaient ma grand-mère, et, par conséquent, ils se montrèrent absolument charmants, nous faisant même cadeau du petit déjeuner.
Dès le jour de mon arrivée, je brûlais de retourner à la clairière au fond de la vallée, là où l’arbre se dressait, fier et immense : j’avais grandement besoin de me dégourdir les jambes, mais je rêvais aussi de retrouver ce lieu qui avait tant marqué mon enfance, de m’asseoir contre le tronc noueux de l’arbre, d’écouter le chant des feuilles caressées par la brise, et de m’exposer à la chaleur bienfaisante du soleil tout en fermant les yeux. De plus, il faut aussi l’avouer, j’espérais au fond de moi revoir Julien, mon ami d’enfance, même si je savais bien que c’était un vœu voué à l’échec.
Malheureusement, ce jour-là, un violent orage contraria mes plans : des trombes d’eau furent versées sur la campagne, transformant momentanément la terre en marécage. Les éclairs défiguraient le ciel, et des vents violents secouaient les grands arbres qui, pour certains, se fracassèrent au sol. Impossible, bien sûr, de sortir dans des conditions pareilles. Mais le lendemain – c’est-à-dire aujourd’hui –, le beau temps estival reprit ses droits et, en voyant le ciel bleu purgé des nuages de la veille, j’avais pensé que le moment était idéal pour me rendre jusqu’à l’arbre.

Et me voilà donc, marchant sur ce petit chemin de campagne tant de fois emprunté par le passé. Le sol demeure détrempé, et mes chaussures s’enfoncent presque à chaque pas dans la boue, mais ce désagrément ne me dérange pas outre mesure. Tout en marchant, je repense à Julien. Une part de moi – celle restée en enfance, sans doute –, ne peut s’empêcher de penser qu’il sera là, dans la clairière, sous l’arbre, et qu’il m’accueillera avec un grand sourire aux lèvres. Absurde.
Je me demande à quel point il a changé. Peut-être n’est-il même plus reconnaissable ? Habite-t-il d’ailleurs toujours ici ?
Plus je pense à Julien, plus un sentiment étrange m’envahit. Je me suis toujours posé de nombreuses questions sur mon ami, mais, avec le recul, j’ai l’impression que quelque chose m’échappe totalement. Pourquoi un tel refus de me parler de sa famille ? Pourquoi ne voulait-il jamais me voir ailleurs que dans cette clairière, sous cet arbre ?

Quand j’arrive au sommet de la colline, le soleil tape fort sur mon crâne, je suis essoufflé et en sueur. Je suis le chemin et m’engage dans la vallée, mon cœur battant à toute rompre. Je ne peux m’empêcher de ressentir une sorte d’excitation, comme jadis, lorsque j’allais retrouver mon ami. Je trébuche soudain contre une branche cassée qui se trouvait en milieu du chemin, et il s’en faut de peu pour que je ne m’affale de tout mon long : des branches cassées, il y en a partout, autre signe de la violence de l’orage de la veille.

Le chemin prend un tournant brusque : je suis presque arrivé à la clairière. Sans que je sache pourquoi, un vague sentiment d’appréhension me prend aux tripes : absurde. La campagne est désormais muette : cigales et oiseaux ont cessé leurs chants, et seul le bruit de mes pas rompt ce silence pesant. Il plane comme un air d’attente dans la vallée. Je presse mon allure. Pourquoi ai-je un mauvais pressentiment ?

Enfin, m’y voilà. Je sors des fourrés et pénètre dans la clairière, à laquelle tant de bons souvenirs sont rattachés. Cette clairière où j’ai passés tant d’après-midi d’été avec mon ami. Cette clairière, au centre de laquelle trône l’arbre, immense et majestueux. J’y pénètre donc, et après un simple coup d’œil, je me fige. Un sentiment de stupéfaction mêlé à de l’effroi m’envahit. Ça ne va pas du tout. Je reste planté, les bras ballants, la bouche grande ouverte. Ce n’est pas la clairière le problème : depuis tout ce temps, elle n’a absolument pas changé : recouverte d’une herbe verte faite pour s’y allonger, parsemée d’une multitude de boutons d’or et de pissenlits, qui rajoutent une touche de couleur bienvenue à ce tableau propice à la détente, elle est exactement la même que dans mes souvenirs.

La clairière n’a pas changé d’un iota, mais l’arbre, si.

De l’arbre, jadis si beau et majestueux, il ne reste plus qu’un tronc noirci d’une couleur charbonneuse et des branches nues pointées vers le ciel tel un doigt accusateur. Son feuillage auparavant si vert et si fourni a été carbonisé : pour seul reliquat, quelques rares feuilles s’accrochent encore aux branches les plus basses et pendent tristement. Doucement, je m’approche jusqu’au tronc massif et y pose ma main : quand je l’enlève, une suie noirâtre reste collée contre ma paume. Je sens quelque chose qui s’effrite sous mes pieds : je marche sur des résidus de branches réduites en charbon de bois. Je fais le tour de la carcasse de l’arbre et la contemple sous toutes les coutures. Il ne fait aucun doute qu’il est mort frappé par la foudre, certainement lors du violent orage de la veille. Son feuillage, ses branches, puis son tronc ont dû prendre feu, et, le temps que la pluie éteigne l’incendie, il était déjà trop tard.

Ce n’était certes qu’un arbre, mais en contemplant sa sinistre carcasse, un étrange sentiment de tristesse m’étreint. J’ai l’impression d’avoir perdu un proche, un ami.

Julien ! Il n’est pas là, bien sûr.
Alors que je suis plongé dans la contemplation de ce qu’il reste de l’arbre, mes pensées ne cessent de revenir à lui. Un malaise me saisit. Mon esprit tourne à plein régime, et j’ai l’impression de toucher du doigt une vérité, longtemps restée profondément enfouie.
Julien. Cet ami étrange, attachant, que je n’ai jamais vu ailleurs que sous cet arbre, désormais carbonisé. Cet ami secret, qui se braquait dès qu’on lui posait la moindre question sur lui, ou sur sa famille. Julien et son éternel bilboquet. Julien et sa tenue un peu démodée que je l’ai toujours vu porter : son short rouge, son tee-shirt blanc et ses vieilles baskets.
Julien, qui était toujours là quand j’arrivais à la clairière, encore là quand je repartais. Julien, qui me parlait de son arbre comme s’il était le sien. Son regard bien trop profond, bien trop mystérieux, pour un simple enfant. Son ignorance frappante, à propos de tout ce qui constituait pourtant le quotidien des jeunes de son âge. Julien, qui dévorait tous les livres que je lui prêtais. Son ton suppliant, quand il m’a demandé de revenir l’été suivant. La promesse que je lui ai faite, et que je n’ai jamais pu tenir. La tristesse indicible dans ses yeux le jour de mon départ.

La vérité éclate dans mon esprit, et tout me semble désormais clair : comment ai-je pu me montrer aussi aveugle, durant tant d’années ? Je continue de contempler la carcasse noircie qui me domine de toute sa hauteur. Une brise délicate souffle sur la clairière, mais l’arbre est silencieux : il ne murmurera plus jamais dans son langage mystérieux, il n’a plus de feuilles pouvant frémir au gré du vent.

L’arbre est mort, Julien est parti : j’ai l’intime conviction que je ne reverrai plus jamais.

Malgré la chaleur de l’été, je frissonne, et croise les bras contre mon torse pour me réchauffer. Je laisse échapper un murmure, qui se perd dans la brise et reste sans réponse :
« Qui étais-tu, Julien ? »

Pendant un long moment, je reste immobile, les yeux perdus dans le vague. Puis je m’ébroue, et d’un pas pesant, je rebrousse chemin, quittant la clairière et l’arbre foudroyé, y laissant définitivement la petite part de moi encore restée en enfance.

189 VOIX

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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Julien, l'ami imaginaire que s'inventent les adolescents ? Un déchirement lorsqu'il disparaît mais qu'il signe le passage à l'âge adulte sans doute. Belle écriture !
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Une belle histoire d'où émane un parfum de mystère d'autant plus envoûtant qu'il reste irrésolu.
L'écriture est à la hauteur, avec quelques réserves concernant les terminaisons verbales (passé simple, futur)
+4

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Obsidiane
Obsidiane · il y a
Mystérieux et touchant...belle histoire !
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LoupBleu
LoupBleu · il y a
Merci beaucoup Obsidiane !
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Magda Deschamps
Magda Deschamps · il y a
Les arbres sont des êtres vivants et sensibles, ceux qui le savent pas sont des ânes, et de plus ils sont essentiels à notre survie. Belle et trsite histoire. ma voix
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LoupBleu
LoupBleu · il y a
Merci à vous Magda :)
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Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Extra! Mon vote + 4. :-)
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LoupBleu
LoupBleu · il y a
Merci beaucoup Sindie !
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Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
On aurait pu...élaguer. Je peux l'avouer car je ne demande aucun vote en contrepartie. Le début est plaisant et l'idée de cette sorte d'hamadryade est belle. +2
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LoupBleu
LoupBleu · il y a
A mon sens la longueur permet de mieux se plonger dans l'univers de l'histoire, mais je comprend tout à fait que ça puisse sembler un peu long. Merci pour votre critique et vos votes !
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Noroît
Noroît · il y a
Mes 5 votes
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LoupBleu
LoupBleu · il y a
Merci à vous, je vais y faire un tour
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Stéphanie Paris
Stéphanie Paris · il y a
Quel parcours délicat, dans le temps et l'espace et que de portes ouvertes à l'imagination. Julien, une divinité des arbres ?
Merci de ce beau texte.

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LoupBleu
LoupBleu · il y a
Merci à vous Stéphanie! ça peut en effet être une interprétation possible...
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Miraje
Miraje · il y a
Comme un rite de passage ... Une belle intensité.
(A cette occasion, à mon tour, je t'invite à faire la connaissance de "Cendrille" ... http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/cendrille-en-decembre)

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LoupBleu
LoupBleu · il y a
Merci Miraje :) je vais y faire un tour !
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