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 Humour  Drame  Instant de vie  Famille

Gaby... (la famille du chat noir)

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6 voix

01- Octobre 2008

Matri était dans le lit médicalisé dans la salle de travail, une petite chose toute rose et déjà merveilleuse dans ses bras. J'étais quant à moi affalé dans le fauteuil, une sorte de blouse en papier jaune sur le dos et je devais être plutôt content car la commissure de mes lèvres tentait de toucher mes oreilles.
Matri semblait bien moins rose que sa nouvelle fille, pas que ça la changeait de d'habitude, les aléas du métissage lui avait donné un physique ibérique et un teint d'irlandaise anémique. Réflexion futile pendant que je somnolais.
On avait fait quelques photos et maintenant on patientait, attendant qu'une chambre soit prête pour nous accueillir. La musique des appareils de surveillance rythmait mon presque ronflement. Puis à intervalle irrégulier, un son sortait de l'ordinaire, comme une alarme timide voulant informer sans alarmer. J'appelai donc quelqu'un qui savait parler ce langage.
Une infirmière entra, fit le tour du lit, inspecta le tas de petit cube carrée qui bipait et scintillait. Un de ces truc n'a pas du lui dire une chose plaisante car elle commença à lui taper dessus du plat de la main, l'air passablement contrarié.
-Le tensiomètre ne doit pas marcher, nous déclara-t-elle. Il indique n'importe quoi, vous avez une tension faible habituellement ?
Matri lui fit un topo exhaustif de ses antécédents de tension artérielle. Elle paraissait fatiguée, ce qui peut se comprendre après deux jours d'accouchement. Elle était consciente et cohérente, ce qui en soit était déjà pas mal, mais à la prise de tension manuelle, l'infirmière parut bien plus agitée. J'ai pas tout retenu et elle semblait pas vouloir trop en dire, mais une tension qui commence par 4, c'est jamais bon signe.
C'est d'un pas alerte qu'elle sortit de la chambre, et alerte, nous aussi, on commençait à l'être. Ma femme blêmit un peu plus, si elle n'avait pas ses cheveux rouge attaché à la tête, elle aurait paru invisible dans les draps d’hôpitaux.
Nous avions choisi sciemment un hôpital, la santé fragile de Matri et mon surnom de chat noir nous ont toujours fait cédé à la prudence. La grossesse avait été difficile, avec une bonne partie passée au lit, une prise d'antibiotique et un pronostique vital engagé. Mais bon, bébé est resté dans son appartement sur mesure jusqu'à terme, et même un peu plus ; « faute au stress de la maman » ont dit avec sagesse les très sages femmes afin que ladite maman puisse se détendre et ne pas culpabiliser de faire perdre du temps à tout le monde.
L'heure n'avait plus l'air au reproche quand toute la bande de blouse blanche à déboulé, arme au poing. Enfin plutôt gants en silicone ; pour éviter que notre pale patiente fasse un œdème du larynx ou un autre truc embêtant que font les allergiques pour emmerder le corps médical pendant qu'ils essaient de leur sauver la vie.
On me mit le petit être dans les mains, et je suivis docilement l'injonction de passer dans la salle d'à coté. Ayant été souvent de l'autre côté des ordres dans des situations d'urgence, j'ai tendance à suivre les personnes qui ont l'air de savoir ce qu'elles font, et pourquoi.
Le « pourquoi » se trouvait sous la couverture et gouttait fortement sur le sol maintenant. Avant je que passe la porte avec mon bébé tout mignon et sage dans les bras, j'entendis le bruit mou du drap détrempé qu'on jette au sol et un coup d’œil malheureux par terre me confirma que tout le liquide vital de ma femme avait décidé de la quitter. J'avais rarement vu autant de sang, mais sur une personne vivante, le cinéma est souvent en dessous de la vérité quand on parle d’hémorragie.
Je suis souvent blasé, de beaucoup de choses, paradoxalement surtout des choses qui n'arrivent que rarement et qui ne sont jamais de bon augure. Pour le coup, j'ai rien ressenti, ni angoisse, ni peur et surtout pas de la curiosité. Le phénomène n'était pas nouveau pour moi, un système de défense bien rodé qui évite la panique, même si généralement ça me permet d'agir. Là, on m'avait demandé de sortir, de ne pas intervenir, alors quoi en fait, ça servait à quoi de ne rien ressentir ?
Et puis ce fut le silence de la salle de soin du bébé. Une heure avant, dans cette pièce, je réglais mon appareil et prenait des photos d'un nouveau né en pleine santé, avec un petit bonnet d’hôpital blanc, les yeux fermées et les lèvres un peu boudeuse. Maintenant elle était dans mes bras, toujours calme. A y réfléchir, heureusement qu'on avait eu sa sœur deux ans auparavant, parce que je me serais senti complètement largué avec ce truc qui tenait dans mes deux paumes ouvertes, j'ai de grande main, okay, mais c'est vachement petit quand même un nourrisson.
Je m'assis donc sur une chaise à roulettes, dans la pénombre car je n'avais pas allumé la lumière et que je n'en ressentais pas le besoin, connaissant trop la lumière surréaliste des néons, couplé à la fatigue et la tension ambiante. Je ne laissais pas mes souvenir venir à moi, je restai dans l'instant présent, examinant les courbes de ce nouveau visage. Elle avait mes yeux, enfin mes yeux quand j'ai pas dormi de la nuit, ce qui était le cas alors. Pour le reste, c'est toujours difficile à dire, les poupons sont tellement... gonflés, ou dodus, ou je ne sais pas, en tout cas c'est assez rond et joufflu.
Elle était si calme, et j'étais si calme. C'était peut être ça la raison de mon détachement. « On » a tellement reproché à Matri son rapport fusionnel avec le fœtus et « on » lui a bien conseillé de ne pas être stressé pendant la grossesse... Comme si au final, le « on » n'était pas humain, n'avait jamais connu de sentiments. « On » peux dire à une personne d’arrêter de stresser, mais l'efficacité viendra directement de notre capacité à lui montrer et lui prouver qu'elle peux se relaxer, que la situation est gérable, que l'inconnu n'est pas inquiétant.
Ma femme était alitée pendant sa grossesse sans pouvoir se lever, avec notre gamine de 2 ans et moi qui bossait la journée. Ce n'était pas une situation en soit exceptionnelle, mais « on » n'avait pas d'autres solutions à lui proposer que de se détendre et de ne pas stresser son bébé. Une belle façon de culpabiliser la mère pour les années à venir, si vous voulez mon avis.
Moi, je ne stressais pas, donc je ne la stressais pas cette créature qui découvrait le monde, donc tout allait bien. Je n'étais pas submergé par le flux d'informations non plus, je n'allai pas risquer de passer la tête par l'encadrement de la porte. Je ne sais pas le pouvoir coercitif d'un médecin urgentiste, mais il aurait été inconvenant de le déranger pendant qu'il s'évertuait à stopper un écoulement de liquide indispensable à la survie du corps de ma femme.
J'attendais donc, bloquant inconsciemment l'afflux de « et si... ? » qui peux vous torturer l'esprit quand le temps s'éternise dans l'attente d'une décision primordiale. A aucun moment je ne doutais que tout irait bien, car tout autre supposition n'était pas acceptable. Peut être est-ce du positivisme, ou simplement mon esprit prosaïque avait décidé que c'était le bon comportement à adopter.
C'était sacrément long quand même, ce qui dans ce cas de figure n'augurait rien de bon. Je me levai, une bonne demie heure avait dû passer. Je n'ai pas de montre sur moi, elles ont la fâcheuse tendance à ne pas durer plus de quelques jours à mon poignet, et ma montre à gousset avait rendu l'âme depuis des lustres.
Je pris mon courage mais gardai ma fille à deux mains et j'ouvris la porte du couloir pour appeler timidement. Mon « hého ! » n'eut pas l'effet escompté et ce n'est qu'au troisième essai qu'une infirmière sortit la tête de son comptoir. Lorsque je voulus m’enquérir de l'état de santé de ma dame, elle me répondit par la version médicale du « laissez la police faire son travail, dès que nous auront de plus amples informations, nous vous contacterons ».
Ayant un peu - voire beaucoup, si ce n'est totalement - le sentiment d'être inutile et seul, je me rassis. Seul, non, j'avais conscience du petit bout de chou qui faisait des bulles entre ses jolies lèvres, et même si je suis pas du genre à parler à des choses qui ne sont pas sensées me comprendre, comme un lave vaisselle ou le reflet dans le miroir, je lui causais un peu.
Là j'avoue je bute un peu sur les détails, les mots exacts m'échappe, mais j'étais sûr d'une chose, jamais, au grand jamais , je lui ai dit de ne pas s'inquiéter. Car je ne pouvais pas lui assurer qu'il n'y avait pas de raisons de s’inquiéter, sa maman était dans la pièce d'à coté avec de gentils messieurs qui était en train d'effectuer un curetage placentaire, ce qui doit être moins agréable à subir qu'à écrire.
La porte s'ouvrit enfin, je pus revenir dans cette pièce lumineuse, très odorante et assez calme finalement. Ma femme se reposait, l'infirmier qui m'avait libéré me dit qu'il y avait eu une complication ; sans blague ! Et que ce n'était pas tout à fait réglé. Il fallait attendre le chirurgien pour plus de précision ; ben voyons !
Donc rebelote, siège différent, même attente, même bébé dans les bras, même silence. Matri était dans les vapes, je ne comptais pas l'en sortir tant qu'il n'y avait rien de neuf.
Et comme pour contrer mon habituelle assurance d'avoir toujours raison, le docteur n'a pas mis longtemps à venir. En fait il y avait une raison simple à cela, le temps pressait. Le médecin était une caricature de chirurgien, grand, sec, cheveux gris, l'air sévère et visiblement peu enclin à faire dans la finesse.
Il nous parla mécanique féminine, dans des termes accessibles à des profanes. Il décida l'approche directe, se souciant peu des dégâts. Pour faire court, ce qu'il fit également, si l'hémorragie avait diminué, elle ne stoppait pas. Il laissait 3 heures et si les produits vasoconstricteurs n'agissait pas mieux, ce serait l’hystérectomie totale.
Voila, ok ! Aurevoir monsieur, merci de la nouvelle, encore 3 putain d'heures sur le fil. L'apaisante vue du bébé parfait ne suffisait pas à chasser l'ambiance pour le moins lourde de la pièce.
Dans la vie réelle, on est souvent soulagé d'éviter une fin d'épisode en kliffhanger même si c'est pour le troquer contre une happy end foireuse. Une nouvelle dame en blanc est venue, a vérifié sous les draps, nous as dit que c'était bon. Une de ses collègue est venue, elles ont pris le lit ; avec ma femme dedans, et nous sommes monté à l'étage dans une chambre de la maternité.
Voila, l'orage était passé et nous étions là, métaphoriquement trempé au milieu du champs. Matri dû rester un peu plus longtemps que prévue à l'hôpital.
Je passais quelques jours en célibataire, ma grande fille de 2 ans restait la journée chez mamie. Elle avait une pleine conscience de ce qu'il se passait à la maison, ma fille, pas sa mamie.
La nouvelle grande soeur comprenait que Maman était partie et allait revenir avec un bébé tout neuf et tout petit, et que c'était un bébé fille. J'avais moi même bien compris l'endroit ou grandissait les bébés quand en course, assise dans le caddie, elle dit un des seuls mots qu'elle connaissait, bien fort intelligiblement en pointant du doigt mon ventre de buveur de bière compulsif. « Bébé ? », « Non, gros papa, c'est tout, maintenant pointe ton doigt ailleurs ! Nouille ! Lui répondis-je le plus doucement possible ».
La grande sœur regardait les photos de la petite et de la maman, elle se plantait devant la porte et attendait. Il faut dire qu'elle était sacrément sage pour son age, sauf quand elle hurlait, criait, pleurait en panique sans qu'on puissent la calmer...
On avait décidé que la première rencontre se ferait à la sortie de la maternité, redoutant une de ces crises de frustrations si on repartait sans maman et petite sœur. Elle m'avait suivi bien volontiers et avait même ouvert la porte de la chambre, couru jusqu'au lit, sauté dessus, pris le biberon des mains de la maman et enfoncé dans la gorge de sa sœur, qui avait l'air de se demander qui était cette folle-là, qui débarquait sur son territoire. Mais comme elle lui donnait à manger, à part un regard en coin, elle ne protesta pas trop.
J'assistai à cela à distance raisonnable, le caméscope à la main. Je comprenais déjà que la famille ne s’agrandirait plus, pas après l'épreuve douloureuse que nous, enfin Matri, venions de passer. Je savais que ça allait lui peser, l'endeuiller, mais pas tout de suite, elle savourait ce moment unique.
Voila, clic clac, l'instantanée de la famille au grand complet, qui aillait rentrer dans leur maison toute neuve au bord de la mer, où papa et maman avaient un emploi, où les filles grandiraient comme toutes les filles de leur age, où elles iraient à l'école normalement comme tous les élèves... Comment pouvais-je me tromper à ce point !
Mais l'instant était aux présentations, « Claudia, appelais-je ma grande fille, voilà ta petite sœur, Gabrielle. Tu pourras l'appeler Gabi si tu veux. »

6 VOIX


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Sandra Seewald Diss
Sandra Seewald Diss · il y a
j'adore la façon que tu as d’écrire!!!de raconter!!
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Alek Kayser Nogueira
Alek Kayser Nogueira · il y a
je vois ma vie comme ça. donc j'ai pas mal de truc a raconter. et toi aussi.
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Rose Rosa
Rose Rosa · il y a
Joli texte, jolie famille !
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