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Jak Baron

Jak Baron

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91 voix

« Ils adoraient, déclaraient-ils, les "Grands Anciens" ; qui avaient existé bien des âges avant qu'il n'y ait eu des hommes et qui étaient descendus du ciel pour occuper le jeune monde. » L'appel de Cthulhu, Howard Phillip Lovecraft.

« Les grands desseins doivent parfois emprunter des routes mineures. » Thomas Hulin, alchimiste (1565-1663).



Franck Drack se trouvait dans un état de sensibilité extrême lorsque l'orage se déchaîna, ce qui était le cas ce soir-là. II n'osa pas cependant débrancher le magnifique réfrigérateur-congélateur qu'il venait d'acquérir dans l'après-midi...

Franck Drack avait peur de l'orage, des couloirs trop longs dotés d'une minuterie à la fiabilité très aléatoire, des ascenseurs, des journalistes présentateurs du vingt heures, entre autres. En résumé, Drack était une personne fort commune.
II avait fêté ses 34 ans en mai, et le mois de juillet ne lui disait rien qui vaille et « l'angoissait de manière anti-productive » se plaisait-il à dire à ses collègues.
II était célibataire par la force ou la faiblesse des choses, répétait-il à ceux qui lui posait cette intime question avec une médiocre fierté.
ll était grand, mince – maigre diront certains. Il aimait rire mais en avait très peu l'occasion.
Son antique réfrigérateur avait rendu l'âme un mardi après-midi en vomissant beurre, divers laitages et viande surgelée dans un relent pestilentiel. ll y avait comme un mur de puanteur dans sa petite cuisine aux mosaïques bleu turquoise. Ce jour-là, sur le thermomètre au motif de pingouin collé sur la porte de la salle de bains était affiché 40°. Le relent de pourriture avait semble-t-il même envahi les papiers peints de tout l'appartement. Il n'osa pas ouvrir les fenêtres de crainte de faire entrer l'air alourdit d'une chaleur de 47° voire plus qui envahissait les rues. Il nettoya avec écœurement le carnage d'eau et de produits putréfiés tout en marmonnant :
— II m'en faut un autre !
Pour une fois, sa pensée fut suivie d'un acte. En effet, il était plutôt du genre à noter avec jubilation « à faire » dans son agenda et laisser la résolution se réaliser le plus tard possible, voire la laisser se pourrir entre les pages racornies du petit carnet. II se rendit alors au MD, le Méga Discount de la zone commerciale nord qui proposait – selon l'épais catalogue promotionnel recueilli dans sa boîte aux lettres –, une reprise de l'ancien réfrigérateur contre l'achat d'un neuf. II s'y était rendu par deux fois pour des promotions qui s'étaient avérées trompeuses. Ce n'étaient que des offres d'appel pour attirer des clients potentiels frustrés et amenés à acquérir n'importe quoi pour motiver leurs longs déplacements dans une zone commerciale à 15 kilomètres aller et retour de leur domicile.
Le Mega Discount se trouvait à seulement 3 kilomètres de chez lui, cependant le trajet lui paru long et pénible, accablé par la chape caniculaire qui envahissait le pays depuis une bonne semaine. Il ne cessait de freiner compulsivement comme la plupart des conducteurs comme lui rendus moites jusque dans leurs réactions nerveuses.

Il lui fallut presque 25 minutes pour atteindre le Mega Discount, 25 minutes qui lui parurent une éternité. Il s’arrêta face à un immense parallélépipède en zinc peint dans un blanc agressif. Seule une large entrée vitrée indiquait qu’il s’agissait d’un magasin et non d’un entrepôt. A peine avait-il parcouru le rayon électroménager qu’Il fut pratiquement agressé par un vendeur en veste fuchsia aux couleurs de la chaîne de magasins Mega Discount.
— Monsieur désire un conseil ?
— Euh ! C'est que mon frigo ne fonctionne plus et.... fit-il embarrassé par l’agressive intervention commerciale.
Les yeux du vendeur fuchsia se transformèrent en une myriade d'étoiles mercantiles. Il essuya discrètement une goutte de sueur sur le bout de son nez puis entama la procédure d'attaque du client type « hésitant, mais acheteur potentiel ».
— Vous êtes au courant de notre offre de reprise ? dit-il dans un sourire carnassier.
— Oui, mais c'est qu'il ne marche plus !
— Aucune importance, nous le reprenons en l'état, asséna-t-il comme un coup fatal.
Drack ne s'était même pas rendu compte que le vendeur Robert Faron (c'est ce qui était inscrit sur le badge rond dont le jaune fluorescent tranchait sur le fuchsia de sa veste) l'avait emmené en le tirant par le bras jusqu'au rayon « froid » du magasin baignant dans une lumière bleutée très proche de l’ambiance de l’intérieur d’un vaisseau spatial en route vers Mars selon les normes d’Hollywood.
« La victime est trop belle », pensa Robert F. en ouvrant la porte d'un gigantesque réfrigérateur avec inscrit sur son visage la fierté de l'homme qui a la connaissance et le savoir immense d'une chose extraordinaire et qui va le faire partager à un simple mortel. Quel sentiment de puissance et de gloire ressentit à cet instant Robert F... !
— C'est le froid grandeur nature ! répétait Faron toutes les deux phrases. Le Freego vous garantit un froid sans givre ni conservateur, le froid ventilé élimine toutes les odeurs. Un « froid grandeur nature » à un prix dérisoire. En plus, il respecte votre environnement car il est garanti sans CFC, protégeant notre couche d'ozone. C'est le froid grandeur...
Drack coupa le flot de paroles après quelques hésitations :
— Heu ! Vous savez, moi c'est pour les glaces. J'aime beaucoup les...
Le vendeur l'interrompit alors par une foule de détails techniques aussi ésotériques que les signes de la pierre de Rosette. Drack, assommé par l'hystérique vendeur, se perdit dans la contemplation de l'énorme réfrigérateur trônant au milieu de deux autres aux dimensions plus modestes...
Faron frôla l'orgasme lorsque Drack entrecoupa son exposé, prenant des dimensions paranoïaques, par un franc et ferme :
— Je veux ce frigo. Je l'achète tout de suite.
D'une voix tremblante, Faron annonça :
— II y a des possibilités de crédit compte tenu de son prix et...
Drack lui asséna à son tour son coup de grâce par un :
— Non, non, je paye comptant, si bien sûr il est en stock.
Faron se transforma alors instantanément en une fourmi stressée au front trempé de sueur.
Ce fut Faron lui-même qui encaissa le chèque au montant considérable que signa Drack à l'aide d'un énorme stylo plume laqué en noir, apparemment une mauvaise copie asiatique d’un Mont Blanc. Le pouce du vendeur laissa une marque de sueur sur le bord du chèque qui rejoignit le tiroir de la caisse dans un bip joyeux.

Le Freego lui fut livré deux jours plus tard, mais il dût patienter 24 heures avant de le mettre en marche. Le lendemain, la bête métallique engloutit des montagnes de crèmes glacées, de plats surgelés, de jus d'orange, de bouteilles de lait, de légumes et subsidiairement des yaourts. ll avait rapidement fait le transfert des marchandises de son coffre de voiture au réfrigérateur de crainte de gâcher la marchandise tant la canicule était à son point culminant ; le thermomètre dans sa voiture était bloqué à son maximum, soit 60° ; sans doute l'aiguille aurait-elle pu aller plus loin.
II but quatre verres d'eau plutôt tiède délivrée par le robinet de l'évier. ll attendait avec une impatience à peine voilée le moment où il allait pouvoir déguster un tonic bien glacé, dans bientôt deux heures à peine après la mise en route du Freego.
II dîna frugalement d'une tomate et d'une tranche de jambon, arrosés largement de plusieurs verres de tonic recouverts d'une buée augurant de la fraîcheur du contenu qui le combla. Il se coucha tôt tout en sachant qu'il allait mal dormir comme des millions d'autres humains écrasés par la canicule toujours aussi présente même au cœur de la nuit.
Ce soir-là, il y eut plusieurs fracas rageurs de tonnerre de 22h14 à 22h46 ; Drack avait pour témoin l'horloge analogique de son magnétoscope qu’il consulta en se levant pour boire un verre d’eau, puis il y eut un coup de semonce digne des enfers qui mit fin... à la lumière dans l'appartement, dans le quartier et certainement dans une grande partie de la ville. Au loin, il perçut les sirènes des pompiers... L'éclair, les éclairs sans doute avaient frappé très près. Le magnétoscope s'éteignit ainsi à 22h50 comme la télévision, le lampadaire du salon, l'horloge analogique de la chaîne stéréo, les lampadaires dans la rue et... la Lune. Oh non, Dieu merci, la Lune resta d'une blancheur et d'une rondeur rassurante dans l'océan d'obscurité qui enveloppait la ville. Drack perçut alors un bruit indéfinissable et difficile à situer dans l'espace. C'était un bourdonnement, un sourd frémissement. C'était tout simplement le bourdonnement du Freego ! Malgré la panne générale, les rues étaient envahies d'un noir d'encre, seul le Freego fonctionnait en ronronnant. il en émanait une couleur bleutée. Drack, comme attiré par cette pâle luminescence tranchant dans la nuit, s'en approcha puis appliqua sa paume contre la porte qu'il retira presque aussitôt tant le métal était chaud et peut-être incandescent. Ce fut le seul souvenir qu'il garda de cette nuit. ll se mit au lit après l'incident et malgré l'ambiance électrique qui régnait dans l'air, il s'endormit comme une masse. Il eut une nuit sans rêve.

Il adorait écouter AC/DC, le groupe de hard rock, très fort, mais étant quelqu’un de très sociable, il ne mettait le bouton de volume de sa chaîne que sur 4 sur 10 et seulement sur les trois minutes et quelques du titre « Highway to hell », un des derniers morceaux que Bon Scott, le chanteur historique du groupe, enregistra avant de mourir tragiquement en février 1980 à l’intérieur d’une Renault 5, asphyxié par ses propres vomissements à la suite d’une soirée bien arrosée. C’était une fin inédite pour une rock star, bien plus sordide que par les décès plus reluisants dus à des drogues dures et bien plus coûteuses que l’alcool. Il ne comprenait toujours pas l’anglais malgré les sept années d’enseignement en secondaire. Les langues étrangères ne l’avaient jamais attiré car il était foncièrement un être sédentaire et peu curieux. L’aventure linguistique ne l’avait jamais tenté. Ce qui l’avait attiré dans « l’expérience AC/DC », c’était l’expression désespérée voire écorchée du chanteur du groupe. Il ne comprenait rien aux paroles qu’il distillait comme un SOS ultime, mais l’émotion brute, presque animal qui en ressortait le touchait profondément. Pour lui « l’autoroute de l’enfer » était le summum du rock métallique soutenu par des guitares saturées brûlantes, une basse ronde et enveloppante et une batterie à la caisse claire présente et expressive, c’est-à-dire l’essence du rock, le mur de son pilonné par la voix d’un chat qu’on écorche vivant : AC/DC avec Bon Scott. Perdu dans ses pensées, il reprit conscience par les coups portés par son voisin du dessus, quelqu’un de très compréhensif, mais qui à une heure du matin avait légitimement envie de dormir. Il éteignit alors la chaîne pour se glisser sous sa couette et se perdre dans l’inconscience des rêves avant de penser à s’acheter un casque stéréo pour écouter sans déranger ses voisins cette musique agressive qui doit s’écouter très fort.

Drack était certain d'avoir à peine entamé la bouteille de lait qui se trouvait à présent presque vide et caillée. La bouteille longue conservation n'avait été entamée que la veille et sentait le lait caillé doublé d'une autre odeur encore plus nauséabonde, plus pénétrante. Désormais, il n'achètera plus cette marque, c'était encore une des dernières libertés du consommateur de base. Il biffa alors méthodiquement « 3 laits Lactum » pour les remplacer par « 3 laits Grands Alpages » sur sa liste d'achats hebdomadaires du vendredi.
II suivit un stage informatique de deux jours dans une ville de Toulouse encore plus caniculaire. La durée du stage fut d'ailleurs écourtée du fait de la trop grande chaleur ; en effet, la plupart des microprocesseurs des ordinateurs de la session avaient pratiquement grillés. Les ventilateurs intégrés dans les ordinateurs n’avaient pas suffi à les protéger de la canicule. Les humains sont plus résistants que les circuits intégrés.
II retrouva de ce fait son appartement une demi-journée plus tôt que prévu et enfourna aussitôt arrivé trois verres de tonic et deux glaces à la framboise. Ah, Dieu merci à ce cher Freego.
Quelques jours plus tard, iI constata le changement, un changement notable, lorsque les steaks hachés surgelés, ou les hachis parmentier qu'il adorait, se dégonflaient littéralement sous ses coups de fourchette comme des soufflés sortis trop tôt du four. La plupart des aliments étaient réduits de plus de la moitié, comme dévorés de l'intérieur. La nourriture se présentant sous cette forme faussement solide le répugna alors, et ainsi, sur une période d'une semaine, il se nourrit alors exclusivement de laitages et de jus de fruits. En quelque sorte, il craqua un lundi, lorsqu'il huma dans la cage d'escalier de son immeuble une forte et entêtante odeur de bœuf bourguignon qui venait chatouiller ses narines et ses pupilles gustatives. Il s'empressa d'aller chez Volkachev, le meilleur boucher du quartier, un polonais de petite taille doté d’une forte personnalité et doté d’un accent très marqué et d’un français très aléatoire. Il lui acheta une impressionnante tranche de rumsteck qu'il fit frissonner sur une mince couche d'huile bouillante. Le temps qu'elle soit cuite plus qu'à point, bien cuite, peut-être trop cuite, mais c'était ainsi qu'il aimait la viande, viande qui fut alors engloutie avec voracité en quelques coups nerveux de fourchette et couteau par un Drack presque transfiguré en cannibale. Cette nuit-là, il eut une montée de fièvre qui l'amena à plusieurs fois à se lever pour boire goulûment le jus de pamplemousse qui, bien que tiré du Freego, était d'une tiédeur malodorante mais la soif eut le dessus sur la répulsion.

Ce soir-là, il vécut de subtils rêves ou plutôt des « cauchemars délirants d'un gars qu'a une vie pas normale » ; c'est ainsi que le dénommait Léna, la secrétaire de direction, sa confidente attitrée. Léna était atterrée de la façon calme et détachée dont Drack détaillait les horribles visions qu'il avait en quelque sorte traversé comme propulsé dans des couloirs oniriques. II y eut d'abord un livre aux dimensions cyclopéennes et à la couverture si pesante qu'il fallut quatre, peut-être six, peut-être neuf mains pour la soulever. Des ruisseaux de boue suintèrent et ce qui semblait un sang noir et poisseux se répandit dans un flux adipeux... Il se réveilla alors trempé de sueur et imprégné d'une angoisse qui ne se dissipa qu'à l'aube venue. ll ne se rendit pas à son travail ce jour-là.
Drack, décontenancé, troublé par ces mésaventures oniriques et répétitives s'en remit à la logique du... service après-vente.
Seul un dysfonctionnement technique pouvait être à l'origine de ces métamorphoses. ll s'attribua un après-midi de congé pour se rendre à Méga-Discount MD, afin de rencontrer son vendeur fétiche : Faron.
« Je suis fan de Faron, je suis un Fan-Faron » s'amusa-t-il à répéter mentalement durant les embouteillages qui parsemaient sa route jusqu'à MD.
— Je suis un fan de Faron, un Fanfaron ! chantonna-t-il presque à voix haute sur le parking de la grande surface.
A l'accueil, une délicieuse eurasienne lui retourna un sourire fort amène et lumineux, accompagné d'un harmonieux et aimable :
— Monsieur désire ?
Un peu désarmé par un accueil aussi enchanteur, il bégaya :
— Je... je voudrais voir M. Faron pour... pour...
C'est alors que le visage de la délicieuse hôtesse se figea dans un rictus presque douloureux :
— M. Faron n'est plus vendeur à Mega Discount, il a été muté depuis une quinzaine au service des retraits là-bas, dit-elle en pointant dans une moue écœurée un index manucuré vers un rideau métallique sur sa droite.
II eut grande peine à reconnaître le vendeur dynamique qui nageait dans un bleu de travail plissé de toutes parts tant il était amaigri et avait le dos voûté. ll avait pris vingt ans d'âge (ne se bonifiant pas comme le whisky) en l'espace de quelques semaines, mais le plus marquant dans la transformation était son regard, un regard trouble, brûlant, presque menaçant, comme s'il avait été détenteur d'une terrible vérité qu’il ne voulait pas révéler. C'était une évidence, ce Faron-là n'était pas le Faron gouailleur et mercantile qui lui avait vendu le Freego, car toute humanité avait déserté cette masse de chair.
— M. Faron ? hasarda Drack en tendant à moitié la main droite que l'homme regarda hagard. Vous ne me reconnaissez sans doute pas, c'est vous qui m'avez vendu le Freego et...
— Free-go, articula péniblement Faron d'une voix râpeuse comme s'il avait bu toute la nuit, ce que ne semblait pas contredire son haleine pestilentielle.
— Ah, je vois, vous vous en rappelez, dit Drack dans un pauvre sourire, regrettant d'être venu jusqu'à cette épave humaine.
— Ils sont les hôtes, et ils sont venus de très loin, ils sont légions, continua Faron dans un ton monocorde, comme pour un discours appris par la contrainte, tout en se saisissant d'un diable marqué du sigle MD.
— C'est que le Freego ne marche pas très bien et j'aurais aimé avoir votre avis. Je ne...
Faron empila trois cartons sur le diable et continua de parler, le regard vide.
— Ils viennent de très loin et ils ont faim de pouvoir... faim de pouvoir...
ll vit la silhouette décharnée de Faron s'éloigner dans les obscurs tréfonds du magasin répétant comme un disque rayé ces derniers mots.

Drack s'en retourna chez lui, intrigué et déprimé à la fois car rien n'avait pu être fait pour le dysfonctionnement du Freego. Le service après-vente était en panne informatique, on lui demanda avec un sourire commercial de revenir le lendemain en lui offrant généreusement un bon d'achat de 3 € comme acte commercial. Ce soir-là, il dîna avec de la charcuterie de chez Volkachev qui l'accueillait désormais comme un bon client, c'est-à-dire avec un sourire éclatant et un accent polonais moins marqué.
Cette nuit-là, d'étranges rêves se manifestèrent à nouveau, des rêves peuplés de tentacules, d'écailles et d'odeurs fortes de poisson et de marées.
II se leva par deux fois pour vomir la charcuterie dans le lavabo souillé par des immondices qu'il ne reconnaissait pas. Il devina seulement des petits yeux globuleux qui l'observaient dans l’obscurité avant qu'ils ne disparaissent dans la bonde de l'évier. ll resta éveillé jusqu'à l'aube, la lumière allumée et le regard fixé sur le plafond. Pétri de fièvre, courbaturé et les yeux larmoyants, il téléphona à son généraliste qui constata lors de sa consultation à 9h05 « une fulgurante gastro-entérite ».
— Prenez ces antibiotiques et dormez beaucoup, lui indiqua-t-il, l’œil rivé sur la porte dans l’attente d’un autre patient car en retard de 20 minutes sur son horaire.
II acheta les médicaments prescrits à la pharmacie au bas de son immeuble et s'empiffra d'une double dose d'antibiotiques avant de sombrer dans un sommeil lourd envahi à nouveau par les visions qui lui devinrent plus familières au fil des jours qui suivirent. Il vécut alors, partagé en une demi-somnolence hébétée et des périodes de rêves très puissants, très ancrés en lui-même et dont il avait grand mal à se défaire même après son réveil...
Les jours ressemblèrent aux heures et les heures semblèrent des jours, les notions de temps étaient gommées par la fièvre et les visions. Un jour cependant – ou plus précisément un après-midi, son radio réveil affichait 15h15 –, il refit surface avec sa conscience. Il avait retrouvé les couleurs et les odeurs qui font que la vie présente un certain attrait. Son premier réflexe d'homme guéri et conscient fut d'aller ouvrir le Freego pour déguster un bon sorbet aux myrtilles. Mais il fut immédiatement saisi par la transformation radicale de l'appareil devenu de couleur rouille et d'où suintaient des perles d'un liquide rougeâtre. Choqué, Drack se mit à pleurer puis prit un bain d'eau glacée. Il n’en sortit qu'à 17 heures et c'est avec appréhension qu'il affronta le Freego qui affichait alors une blancheur et un ronflement familier. Il se passa la main sur le front :
— Bon sang ! Cette fièvre est terrible.
Le sorbet aux myrtilles qu'il dégusta ensuite lui parut comme un véritable nectar des dieux, et cette nuit-là, il dormit du sommeil du juste.
Mais les jours qui suivirent furent le théâtre d'événements imprévisibles et grandement désagréables. Il les avait retranscrits dans son agenda personnel, devenu une sorte de journal intime.

14 septembre
Coupure d'électricité d'environ 1h30, de 19 heures à 20h30. Me suis renseigné auprès des voisins, ils n'ont eu aucune coupure. Mme Chapelier, du troisième, m’a demandé si je n’avais pas reçu des appels anonymes obscènes comme elle. Elle pense que c’est son ex-mari qui la harcèle. Curieusement, j'ai ouvert le Freego vers 2 heures du matin, il était fascinant au cœur de la nuit comme si un microcosme illuminé d’un bleu glacial était enfermé dans cet habitacle, le monde de la lumière froide et bleutée du Freego.
Maman est passée dans l’après-midi, elle a dû venir vers 18 heures, j’étais encore au bureau, de toute façon elle a ses propres clés, elle vient de temps à autre sans prévenir. Elle fait ça sans malice, en fait elle s’ennuie et elle passe comme ça sans vouloir m’espionner, elle s’ennuie depuis la mort de Papa. Elle m’a laissé un bien curieux motn figé par un aimant sur le Freego : « Quelle vie tu mènes ? J’ai ouvert ton frigo et un Yorkshire, enfin je crois que c’est un Yorkshire, en est sorti en jappant. Un charmant animal que j’ai emporté avec moi. Qu’est-ce qui te prend de mettre un petit chien dans un frigo ? J’espère que tu ne manges pas les chiens comme les Chinois ?! Même s’il fait si chaud, je ne crois pas qu’il soit bon de mettre un chien dans un frigo ».

16 septembre
Odeur de décomposition dans l'appartement en rentrant à 18 heures. J'ai regardé dans les WC et dans le Freego. Rien d'anormal, mais j'ai dû partir devant cette puanteur en laissant toutes les fenêtres ouvertes. Croisé un de mes voisins qui apparemment n'a rien senti. Dîné en ville + cinéma (un film de zombies dont je n’ai pas retenu le nom). Revenu à 22h40. Plus d'odeur sinon le Freego ronronne plus fort que d'habitude.

20 septembre
Le téléphone a sonné plus d'une vingtaine de fois dans la soirée. J'ai décroché à chaque fois, à l'autre bout du fil il y avait comme des vibrations... comme de très basses fréquences. Il doit s'agir d'un fax mal réglé (peut-être pas, car un fax génère plutôt des sons très aigus).

22 septembre
Maman m’a appelé au téléphone qui fonctionne quand il veut, enfin ce n’est pas son habitude de m’appeler, elle le fait le fait deux à trois fois par an. Elle me dit que le Yorkshire « du frigo » avait pratiquement fondu sous ses yeux la veille au soir, il en restait quelques touffes de poils et un liquide brunâtre et nauséabond. Elle se mit alors à parler de mon oncle avocat qui pourrait... Sa voix se perdit dans un grésillement puis plus rien, mon téléphone n’avait plus de tonalité et sentait mauvais comme les égouts plus de la pisse de chat ; j’ai laissé tomber le combiné par terre, je n’y ai pas touché depuis.
Le Freego change de couleur. ll tend vers le brun comme s'il se rouillait et l'intérieur prend aussi cette couleur. Je vais voir Faron.

C'est ce qu'il fit une semaine plus tard. Mais Faron n'était plus là ainsi que la charmante eurasienne à l'accueil. Ce fut une femme d’une cinquantaine d’années à la fade coiffure oxygénée et au sourire absent qui lui dit :
— Faron est malade. Il n'est plus là depuis deux semaines. Mais vous...
La mine défaite et la voix angoissée de Drack la troubla :
— Où est-il ? J'ai besoin de lui madame ! J'ai besoin de le voir ! C'est vital pour moi !
La femme eut alors presque un regard de compassion puis tapota sur l’ordinateur.
— Bon, bon monsieur, voilà où vous pourrez le trouver, mais ne dites pas que c'est moi qui... dit-elle en lui glissant un prospectus de MD sur lequel elle avait griffonné quelques mots.
Une cliente venait à la charge mettant un terme à l'échange. Drack décrypta : « Résidence Delta 44 rue Kennedy ».
En fait, la résidence Delta était une maison de repos dont Faron avait pu bénéficier grâce à sa mutuelle. Faron devait être un homme prévoyant et de bon sens.
Au service des entrées, une jeune infirmière noire arrêta Drack qui déjà s'enfonçait dans les couloirs de la clinique :
— Monsieur, monsieur ! Ce n'est pas l'heure des visites.
— Oh ! Excusez-moi mademoiselle ! Mais je viens de Lille et j'ai appris pour mon cousin Faron. Je suis commercial dans la plomberie et j'ai fait un détour pour le voir.
— M. Faron ? Mais il n'a pas de famille ! Il n’a plus de parents, il est seul sur Terre, comme il le dit lui-même.
— II aurait donc oublié de vous parler de ses cousins de LiIle. Mon Dieu, il doit être bien mal...
— Il a besoin de se reposer monsieur. Mais bien sûr, si vous êtes de la famille, ça lui fera du bien de vous voir. ll est à la chambre 15 au premier étage.
— Merci mademoiselle. Je ne serais pas long, je dois être à Lyon dans deux heures.
Faron n’était pas dans sa chambre, il se trouvait avec une dizaines d'autres résidents du foyer devant la télé grand écran qui distillait des images insupportables, les images du journal télévisé de 20 heures dont il redoutait tant les présentateurs. Drack tapota doucement l'épaule de Faron qui avait encore fondu, son pyjama était vraiment trop large pour ce corps amaigri. Les yeux de Faron, très enfoncés, alourdis de cernes noirs, respiraient cependant la sérénité et avaient retrouvé un peu de leur humanité.
— Faron, qu'y a-t-il dans ce Freego ? Est-ce-que c'est dangereux ?
Faron se mit à sourire, un sourire en partie édenté. ll avait perdu des dents, quelques incisives et canines, en si peu de temps, pensa Drack en crispant ses mains. ll parla d'une voix douce et lointaine :
— Ils se sont infiltrés dans l'électricité. Cela leur a pris du temps car l'électricité est noble et eux le sont si peu. Ils naviguent par l'électricité. Ils ont pris du temps, mais ils y sont parvenus. C'est un moyen de communiquer... De se saisir... de prendre les âmes... puis... les corps... et ensuite... il y... il y...
Faron se mit alors à baver. Un homme âgé à côté de lui le prit par les épaules et hurla :
— Allez chercher l'infirmière !
Drack s'enfuit comme un couard terrorisé. Les lèvres sèches, il essaya de gommer de sa mémoire visuelle le regard fou et mauvais de Faron bavant et crachant une écume brunâtre.
II resta prostré dans sa voiture au bas de chez lui de longues minutes avant d'avoir la force monter. Il se coucha tout habillé et ne s'endormit qu'à l'aube.

Les jours qui suivirent furent entrecoupés de périodes maladives, de présences et d'absences à son travail. ll dut changer plusieurs fois de généraliste afin d'obtenir différents arrêts de travail. Par contre, il y avait une continuité soutenue dans la transformation du Freego qui se muait peu à peu en un monolithe brunâtre d'où émanaient des vapeurs et des senteurs peu communes. Puis ce fut la rupture totale avec le monde extérieur pour Drack qui sombra dans l'asociabilité la plus absolue. Le monde avait changé autour de lui et son corps avait également changé. « Transformation, mutation », pensait-il sans cesse. Il demeura prostré une journée entière en se faisant sous lui, puis il ne mangea plus rien et dormait seulement 2 à 3 heures par jour et encore les yeux grands ouverts.
Et puis... et puis... il n'était plus lui... plus maître de lui... qu'il ne connaissait plus... qu'il n'avait jamais connu.
Envoûté par le Freego et ce qu'il y avait dedans, le mystère, la porte vers l’ailleurs ; il resta trois jours dans la position du lotus devant le Freego sans avoir suivi aucun cours de yoga. Puis il ouvrit la porte qui libéra un pus fétide et dégoulinant. II ouvrit la porte aux merveilles d'outre-espace. Drack fut attiré immodérément par les tréfonds du Freego qu'il regardait agenouillé et fasciné. Ce qui avait été de l'alimentation enveloppée dans des conditionnement savamment élaborés n'était plus qu'une masse brunâtre et glauque qui se mouvait en produisant des bruits de succion. II distinguait çà et là de petits yeux cruels se mouvant dans une gelée diaphane.
II prit sa décision en une seconde. II se déshabilla entièrement et enfouit son corps osseux dans le Freego monolithique puis referma la porte derrière lui. II constata avec bonheur que la lumière roussâtre du Freego ne s'éteignait pas après que la porte soit fermée. Un des grands mystères de la vie d'un homme était ainsi éclaircie : la lumière de son réfrigérateur ne s’éteint pas lorsque la porte se ferme. Mais le triomphe fut de courte durée car des tentacules et des dents agiles et pointues se chargèrent de saisir, de découper, taillader, et engloutir cette chair qui apporterait les forces nécessaires aux créatures qui voulaient connaître la lumière du dehors et retrouver le pouvoir des Grands Anciens. Drack avait le goût du veau avec une nuance de vanille.

91 VOIX

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Pour poster des commentaires,
Scritos
Scritos · il y a
Une bonne petite histoire avec en prime un clin d'œil à l'œuvre de Lovecraft.
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Jak Baron
Jak Baron · il y a
Merci d'avoir apprécié.
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Clément Dousset
Clément Dousset · il y a
on peut penser que ce frigo est fruit de la canicule... mais ce n'est pas un fruit avarié !
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Jak Baron
Jak Baron · il y a
Il est vrai que je regarde désormais mon frigo d'un autre oeil.
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Clément Dousset
Clément Dousset · il y a
je m'en doute ! Tout comme moi certains chapeaux : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-chapeau-noir
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Jak Baron
Jak Baron · il y a
Même le pire...
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Miraje
Miraje · il y a
Quand la vie dérape, tout peut arriver ...
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Zouzou
Zouzou · il y a
quand une vie lambda bascule dans la schizophrénie ...froid dans le dos heu , pardon dans le frigo mes votes je vous invite dans mon TAJ MAHAL si vous voulez bien
et http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-mante-orchidee
et aussi http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclaircie-7

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Jak Baron
Jak Baron · il y a
Un freego c'est très utile en période de canicule. Je vais visiter le Taj Mahal.
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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Tous mes votes pour cette histoire originale et bien écrite, je me suis laissé emporter. A L'occasion, sans aucun engagement, je vous invite à pousser les portes de mon univers, merci.
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Jak Baron
Jak Baron · il y a
Merci pour votre commentaire, je vais regarder chez Artemiss03.
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François Duvernois
François Duvernois · il y a
On se laisse bien embarquer par votre histoire qui ne manque pas d'imagination. Tous mes votes.
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Jak Baron
Jak Baron · il y a
Merci pour appréciation et vos votes.
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François Duvernois
François Duvernois · il y a
Si cela vous dit, je vous invite à découvrir ma page.
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Jak Baron
Jak Baron · il y a
Merci pour vos votes, je m'en vais lire l'histoire du meunier.
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SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
C'est original et bien mené...vous m'avez embarquée :)
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Jak Baron
Jak Baron · il y a
Merci d'avoir apprécié, c'est un contentement pour l'auteur.
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Ghislaine Barthélémy
Ghislaine Barthélémy · il y a
J'ai adoré cette histoire où le banal prend petit à petit pied dans l'horreur la plus totale... Mes voix (+5)
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Jak Baron
Jak Baron · il y a
Un grand merci pour votre super vote, mazette la totale avec 5 voix qui me laisse curieusement sans voix. Je suis ravi que la nouvelle vous ait tant plus, c'est vraiment une récompense pour moi, merci pour cela aussi.
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