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Eugénie

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Argan

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Je vole ! Je vole comme un oiseau ! C’est génial ! Oh là, en bas ! Il y des vaches dans le champ ! Et là ! Une biche qui s’enfuit ! Elle a disparu dans les bois... Elle est trop mignonne... Au loin dans les nuages, j’aperçois une autre petite fille. C’est Jeanne ! C’est ma copine ! On se connaît depuis... Depuis qu’on est ici toutes les deux. Cela fait des mois, des années, une éternité... Jeanne quand je l’ai vu arriver, j’ai été éblouie ! Elle avait de beaux yeux bleus, des cheveux de lumière, très blonds et une robe de princesse... Comme dans la reine des neiges. Je lui ai souri et on est devenu amies pour la vie ! Aujourd’hui, on se voit tous les jours. On court partout dans les couloirs et on fait tourner en bourrique les adultes !

Ils sont bizarres... Des fois, ils sourient et rigolent avec nous et puis, des fois ils sont tristes... Des fois ma maman pleure sans raison... Je ne vais pas mourir pourtant !

Avec Jeanne, on imagine souvent ce qu’on fera comme travail plus tard.

– Moi, je serai Maîtresse d’école !

– Et moi je serai Magicienne, Eugénie !

Oui, je m’appelle Eugénie. J’ai 7 ans... Ce sont mes parents qui m’ont donné ce vieux prénom. Pourquoi ? Parce que ma mère était fan d’un livre de Balzac : Eugénie Grandet. Comme quoi, la vie ne tient pas à grand-chose... Bon j’préfère ça à Thérèse ! Ben ouais, ma mère aurait pu adorer Thérèse Raquin de Zola... Ce livre est dans la bibliothèque de mes parents.

Je tente de rejoindre Jeanne. Elle a disparu dans les nuages ! Jeanne ! Attends-moi ! Le ciel a changé. Il fait brusquement noir... Je ne vois plus rien. Jeanne ?

Il y a deux jours, on a fait un cache-cache avec d’autres copines. C’était Emma, le loup. On s’est cachées dans la blanchisserie ! Elle est immense et nous nous sommes blotties, avec Jeanne, l’une contre l’autre dans des draps tout propres. On a rigolé même si je n’étais pas en forme. J’avais mal au ventre mais j’ai l’habitude... Bon c’est vrai que j’ai vomi ensuite sur une pile de taies d’oreillers... C’était dégueulasse ! Cela a fait rire Jeanne et du coup Emma nous a découvertes.

– Comment va Eugénie, docteur ?

– Elle est dans une sorte de coma... C’est assez inexplicable pour l’instant mais nous faisons des analyses. Rien ne nous dit que c’est une aggravation de son état... C’est étrange... Il semblerait qu’Eugénie se soit mise en veille... La surveillance de son activité cérébrale nous indique qu’elle rêve...

– Elle rêve ! Mais docteur ! Elle est gravement malade et...

– Je suis désolé Madame Degrant.

Jeanne, c’est comme mon miroir. Ses beaux cheveux sont tombés dans les premiers jours de la chimiothérapie. Les miens aussi mais je les trouvais moins jolis. On était fatiguées mais on était ensemble... On s’aimait... On s’aime.

Nos mamans nous ont amené des bandanas pour masquer nos crânes chauves et on a choisi les mêmes. Ils sont rouges avec des fleurs blanches. A l’hôpital, on nous appelle les jumelles.

Jeanne et moi, on a le cancer... Je n’avais jamais entendu parler de cette maladie avant de l’attraper... Je ne sais pas comment d’ailleurs. Pourtant j’ai toujours mis mon écharpe et mon manteau comme ma maman me le disait ! C’est mon sang... Il est toujours rouge, je vous rassure, mais il est déréglé. Les médecins m’aident à le guérir. Des fois ça fait mal...

Jeanne, c’est ses os qui sont malades... Elle est tombée quand elle était au ski avec ses parents. Elle s’est cassé la jambe... Sauf que dans sa jambe, il y avait le cancer aussi. On se demande comment il a pu rentrer dans ses os !

Tous les jours, il y a la maitresse qui vient nous faire l’école. Jeanne et moi on est dans la même classe ! En CE1 ! Moi, j’adore les poésies et Jeanne adore le calcul ! Ce que nous aimons plus que tout, ce sont les moments de lecture. Nous lisons à haute voix des livres d’aventure à tour de rôle. En ce moment, nous découvrons « Le Petit Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry. C’est génial ! Il saute de planète en planète et rencontre des gens trop rigolos ! Avec Jeanne, on n’arrête pas de demander à nos copains : « S’il te plaît, dessine-moi un mouton ! ». Ils nous regardent bizarrement et on rit en s’enfuyant. Les infirmières nous grondent souvent car il ne faut pas trop crier dans l’hôpital. Il y a des enfants très malades et ils ont besoin de se reposer.

Les cheveux de Jeanne ont repoussé. Ils sont tellement beaux ! Ses sourcils aussi ! J’avais oublié qu’elle était blonde et elle avait oublié que j’étais rousse ! Nous avons même repris du poids ! Nous avions l’air de deux mortes vivantes... Quelque fois nous allions hanter l’étage inférieur peuplé de vieilles personnes. Ils étaient terrifiés lorsque nous arrivions le visage blanc, squelettique, les yeux dans le vide et les bras tendus ! Trop drôle !

Hier, Jeanne est morte... Enfin, je crois...

Je me rendais dans sa chambre le matin comme d’habitude et j’ai vu pleins de médecins s’affairer auprès de ma copine. Ses parents pleuraient.

Nous savons tous ce que cela veut dire ici... La mort rôde en cancérologie pédiatrique et les enfants meurent. J’ai l’habitude et j’étais presque habituée mais pas Jeanne... Pas mon amie... Ce n’est pas juste !

J’ai couru dans le couloir. Les larmes inondaient tellement mes yeux que j’ai percuté un chariot de linge... je me suis retrouvée les jambes en l’air, en criant au secours.

Jeanne est morte et je suis seule maintenant... Je me suis recouchée... Je ne veux plus me réveiller.

Je traverse un orage ! Il pleut ! Je ne distingue plus rien... Jeanne a disparu... je pensais l’avoir retrouvée ! Le vent m’emporte ! Je tourne de plus en plus vite ! J’ai la tête qui tourne !

– C’est étrange ! Son cœur ralentit ! Nous serons bientôt obligés de l’intuber... On dirait qu’elle se laisse mourir...

– C’est impossible docteur ! Elle aime la vie ! Elle a des amies ! Jeanne ! Où est Jeanne ?

Marie, la maman d’Eugénie, court dans le couloir et déboule dans la chambre de Jeanne.

Elle est vide... Une aide-soignante range sa chambre.

– Où est Jeanne ?

– Vous êtes de la famille Madame ?

– Non, je suis la maman de son amie Eugénie !

– Eugénie ! Bien sûr ! Elles sont inséparables ! Jeanne est partie...

– Oh mon Dieu ! C’est pour cela qu’Eugénie veut mourir ! Elle sait que Jeanne est morte !

– Morte ? Non, elle est en rémission ! Elle a été transférée dans un autre hôpital pour des examens complémentaires ! Elle revient ce soir. J’en profitais pour ranger sa chambre.

– Eugénie pense qu’elle est morte, j’en suis sûr ! Et elle se laisse mourir...

– C’est terrible !

– Dans quel hôpital a-t-elle été transférée ?

– Pontchaillou...

Marie sort de la chambre et se précipite vers la sortie. Dehors, elle se jette dans un taxi.

A l’hôpital de Pontchaillou, Marie est conduite jusqu’à la chambre de Jeanne. Ses parents sont présents.

– Jeanne ! Il faut que tu viennes ! Eugénie pense que tu es morte et elle ne veut plus vivre !

– Eugénie ! Maman, Papa, il faut que j’y aille !

– Mais Jeanne, tu as tes examens dans 10 minutes...

C’est drôle, je ne sens plus rien... L’orage est passé... Je me dirige maintenant vers cette lumière... C’est beau... Jeanne m’attend certainement plus loin.

– Eugénie, Eugénie ! C’est Jeanne !

Je suis aspirée dans un tourbillon ! La lumière s’éteint là-bas ! Je vois la mer ! Une vague me submerge ! Je me noie !

– Réveille-toi Eugénie ! Je ne suis pas morte !

– Jeanne ? Je rêvais que je volais puis je coulais... J’ai failli me noyer dans la mer ! Je croyais qu’on ne mourait jamais dans les rêves ?

– La preuve ! T’es vivante Eugénie !

Jeanne prend la main d’Eugénie et la serre fort.

– Pourquoi tu pleures Jeanne ?

– Pour rien... Je suis heureuse...

11 VOIX

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette superbe histoire bien menée ! Mon vote !
Mon œuvre,“Kidnapping”, est en Finale pour le Prix Court et Noir 2017.
Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur vous en dit.
Merci d’avance et bonne soirée !

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Jean Calbrix · il y a
Une histoire qui angoisse, qui bouleverse, tant elle entre dans le vif du sujet. Bravo, Argan, pour le choix de vos mots et votre belle approche de la psychologie enfantine. Vous avez mon vote.
En manière de détente, j'ai un petit texte sur Lucky Luke, rapide et humoristique ici : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip

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Joëlle Brethes · il y a
Belle histoire... On espère que la rémission se prolongera, pour chacune, jusqu'à la guérison...
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Alain Adam · il y a
Cette histoire vue avec un autre regard, au coeur du mal , nous fait du bien dans sa portée poétique et sa sensibilité exacerbée malgré son côté sombre. Je vote pour cette oeuvre émouvante!
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Jolana · il y a
Une bien jolie histoire. J'aime
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Argan · il y a
Merci Jolana ! http://www.gwen-le-tallec.fr/ Argan
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Kie · il y a
A la fois terrible et beau.
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Argan · il y a
Merci Kie ! Argan http://www.gwen-le-tallec.fr/
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Olivier Vetter · il y a
On voit parfois des histoires d'enfants malades
mais avec le point de vue des parents
Cette fois, on a celui des enfants
Une belle histoire

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Rejane · il y a
ça ne devrait pas exister les enfants malades. Hélas. Mais c'est le triomphe de l'amour sur la mort.
Je t'invite à découvrir mes vœux pour 2016 du Puy de Gudette. Un voyage offert à tous mes lecteurs pour la Bonne Année... Réjane

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