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Magalaïka

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108 voix

Son regard ne quitte pas mes mains, sans doute la couleur de mon vernis. Gris souris, cela surprend chez une femme de mon âge. Elle a le visage fin, de longs cheveux châtains. Elle soulève ses paupières vierges de fard, me sourit sans timidité. Je n’ai aucune envie d’engager la conversation, mais elle a l’air sympathique :
— C’est une nouvelle marque. Christel. Il est joli n’est-ce pas ?
— C’est votre bague que je trouve magnifique.
Évidemment, ma bague. J’aurais dû y penser. Cependant, je m’étonne, à part moi, qu’elle puisse intéresser une fille aussi jeune. À son âge, on ne porte pas des bijoux comme celui-là. Je l’ai achetée chez un antiquaire, il y a très longtemps. Je lui tends ma main, avec un sentiment furtif de doute. Et si elle voulait me la voler ? Peut-être a-t-elle un complice à qui elle envoie des SMS depuis que le train est parti. Ils vont m’attendre à l’arrivée et me flanquer un coup sur la tête. Il est hors de question que je la lui fasse essayer si jamais elle me le demande. Je vais retirer ma main quand elle la prend dans la sienne. Sa paume est douce, les doigts fins et graciles sont soignés, les ongles roses brillent sous l’effet d’un simple polissage. Ces mains ne peuvent être celles d’un malfaiteur. Penchée sur la bague qu’elle touche seulement du regard, elle l’observe sans rien dire.
— Vous êtes trop jeune pour trouver goût à ce genre de bijou.
— C’est seulement que je la connais.
— Vous la connaissez ?
— C’est celle de ma grand-mère. Je l’ai vue sur les photos. C’est elle.
— Ah, oui bien sûr. Que votre grand-mère ait porté la même bague, cela est tout à fait possible. Elle est typique des créations des joailliers des années quarante. Celle-ci est plus originale de par sa forme arrondie.
— C’est exactement ce que ma mère m’a toujours dit. Elle n’en a que plus de valeur.
Je retire ma main après avoir souri à la jeune fille. Déconcentrée, je referme mon livre, et yeux mi-clos, pose ma nuque sur l’appuie-tête. Entre mes cils, j’observe ma voisine. Elle écrit sur son portable, ses deux pouces tapotent les touches avec rapidité. Ma main baguée est rangée sous mon livre.
— Serait-ce indiscret de vous demander en quelle année vous l’avez achetée ?
Je n’ose lui dire que, oui, cela devient indiscret. J’accepte ses excuses pour m’avoir dérangée dans mon sommeil, élude sa question en posant la mienne :
— Où habitait votre grand-mère ?
— À Apt. Elle y est née, y a vécu, y est enterrée.
Apt ! C’est dans cette ville que j’ai acheté cette bague, lors d’un bref passage. J’entendais déjà les remarques de mes amies : « Comment peux-tu porter un bijou qui a appartenu à une femme ruinée peut-être, ou pire, à une morte ? ». L’antiquaire avait balayé mes réticences :
— Une bague, madame, porte le plus souvent une histoire d’amour. En la portant vous-même, vous ferez vivre cet amour des années encore. Elle est arrivée hier soir. Vous avez de la chance.
Cette petite m’ennuie. Elle insiste :
— Si je puis me permettre, il y a longtemps que vous l’avez achetée ?
— Parlez-moi de votre grand-mère. Comment était-elle ?
C’est comme si j’avais ouvert une vanne. En quelques minutes, j’apprends la vie de cette femme comblée. De passage à Paris avec son mari, elle eut un coup de cœur devant la vitrine d’un joaillier. Son mari, amoureux comme au premier jour, la lui offrit dans l’heure. Elle l’a portée toute sa vie.
— Pourquoi votre mère ne l’a-t-elle pas gardée ?
— Parce qu’elle a disparu. Après la mort de grand-mère, tous les bijoux étaient là, sauf elle. Tous les proches, les amis, le personnel de l’hôpital, furent soupçonnés. Ma mère fit une dépression, dont les causes tenaient autant de cet incident malheureux que du deuil à vivre.
Je suis émue, et tourmentée. Quel chemin a suivi cette bague avant d’être exposée un seul jour dans une vitrine ? Elle a été volée à une famille ? L’antiquaire n’était pas au courant ? Elle devrait aujourd’hui être au doigt de cette jeune fille ? Je ne peux tout de même pas la lui offrir. Je n’ai pas d’enfants, mais j’ai des nièces. Lui demander son adresse et la coucher sur mon testament ? Ridicule. Je me sens obligée de parler :
— J’habite à Paris. Il y a deux ans, je suis passée devant une grande bijouterie. En vitrine, j’ai vu deux bagues identiques. J’ai eu moi aussi un coup de cœur. Le vendeur m’a expliqué : « Celle-ci est une bague ancienne, celle-là une réplique faite dans nos ateliers ». Comme j’ai des scrupules à porter un bijou dont j’ignore l’histoire et la provenance, j’ai acheté la reproduction. L’autre était certainement celle de votre grand-mère.
J’invente cette histoire avec une facilité qui me déconcerte. Ma jeune voisine semble rassurée. Elle me remercie, sort de son sac un stylo et un grand cahier qu’elle aplatit de ses mains.
— Vous écrivez ?
— Je prépare un recueil de nouvelles. J’aime bien parler avec les gens. On se raconte des histoires, des bouts de vie, et cela me donne des idées pour mes nouvelles. En ce moment, je cherche à écrire l’histoire d’un bijou vendu aux enchères à Drouot. Votre bague m’a inspirée.
Elle me regarde avec un sourire désarmant. J’hésite entre la féliciter sur son audace ou lui reprocher l’angoisse qu’elle m’a infligée. Je n’en ai pas le temps, la voix monocorde annonce l’arrivée en gare. L’arrêt brutal du train nous fait basculer toutes deux. Tout en admirant mon vernis, elle m’aide à rassembler mes bagages et mes papiers tombés de mon sac :
— Vous le portez très bien. Je suis ravie d’avoir bavardé avec vous. Je me dépêche, mon fiancé m’attend sur le quai. Bonne journée.
Un peu plus tard, dans mon sac que j’ouvre pour régler le taxi, je trouve seulement mon mouchoir. Mon portefeuille et mon carnet de chèques ont disparu.

108 VOIX

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Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes voix pour vous. Si cela vous tente, vous pouvez visiter "La princesse Alexandra", en route pour le prix IMAGINARIUS. Peut-être même aurez-vous envie de voter pour elle. Commencez par lire cette petite histoire. C'est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Tigre · il y a
bien mené, merci !
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Proton40 · il y a
Joliment écrit et plein de malice...ma voix en complément
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Jusyfa · il y a
Bonjour Magalaïkal, vous avez soutenu ma nouvelle, " un petit coeur collé sur un portable " ( il y a 18 jours ), elle est aujourd'hui en finale du grand prix hiver 2018. Je reviens vers vous ( AVANT LA DATE BUTOIR ), avec l'espoir d'un nouveau soutien , d'avance , je vous remercie.
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Nualmel · il y a
Elle se méfiait pourtant ! La chute m'a fait sourire...je ne devrais pas pourtant, pauvre dame... et maligne jeune fille...
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Klelia · il y a
Elle semblait sincère... mais excellente comédienne !
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Magalaïka · il y a
Moi non plus je n'y croyais pas non plus au début !!!!!!!!! Merci pour le commentaire.
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JACB · il y a
Quelle chute! Très bon texte! On est cueilli. Mes votes enthousiastes.
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Magalaïka · il y a
Merci.
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Noroît · il y a
Mes 5 votes et J'ai le plaisir de vous présenter mon nouveau texte : "Correspondances" http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/correspondances-8
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Sandra Dulier · il y a
La fin est surprenante. J'ai apprécié. Je vous invite à découvrir Boréale. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/boreale
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Pat · il y a
Mes 5 voix pour une jeune fille à qui j'aurais donner le bon Dieu sans confession. Je vous invite à voyager en lisant,"Madère au soleil" si vous avez un moment.
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Magalaïka · il y a
Merci Pat.
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