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Cette lettre fut découverte sur le cadavre d'un homme dans un motel miteux en Pennsylvanie. Le Slumberland Motel détient sans doute le record du motel le plus perdu au monde, coincé entre des kilomètres de champs et des hectares de bois humides et déserts. Quant au cadavre, il s'agit d'un homme petit aux cheveux grisonnants. Beaucoup de sang a coulé autour de la tête : de toute évidence, il a mis fin à ses jours en se logeant une balle dans le crâne. Sa main droite semble inviter à lire ce mot :


« Mon nom est Edward Joseph Hewitt. Je ne vois pas d'autre issue à ce monde. La folie qui m'habite, qui me hante, qui me tue, a fini par avoir raison de moi. C'est pourquoi j'écris cette lettre, c'est pourquoi j'écris mon destin.
» Je suis né dans le comté de Camdall, il y a trente-deux ans. Chaque année, en même temps que je fête mon anniversaire, je commémore le jour de la mort de ma mère. Je ne savais pas dire « maman » que je l'avais déjà tuée. Mon premier meurtre. Bref, je n'ai malheureusement pas connu ma mère ; pire, j'ai connu mon père.
» Mark Hewitt sentait bon la bière Barnes, la moins chère du marché, la même que celle bue par tous les clochards que vous croisez dans la rue. Oui, mon paternel était porté sur la bouteille : sans doute le seul point commun qu'on ait partagé. Je ne vous évite pas le stéréotype de l'enfant battu – à coups de canette en verre au mieux, de batte de base-ball au pire. Mes cicatrices vous diraient qu'il y avait encore mieux, mais surtout bien pire.
» Mon père a quitté ce monde à l'âge de quarante ans seulement. Je trouve que c'est jeune pour faire le grand voyage, mais que voulez-vous, quand la folie, l'amertume et la rage vous tiraillent, vous êtes la victime plus que le bourreau, non ? Je me fous complètement que vous me preniez pour un fou. J'adore écrire, et j'adore davantage écrire ce qu'il me plaît.
» Mais revenons à mon vieux paternel mort si jeune.

» Je me souviens de mon dix-septième anniversaire comme si c'était hier. Il ne m'offrait jamais de cadeau, que ce soit pour mon anniversaire, Noël, et je ne parle pas des bonnes notes que je ramenais. Cette année-là, il m'en fit un et c'est précisément pour ça que je m'en souviens si bien.
» J'écrivais une histoire. Je répète que j'adore écrire... Je pense que les mots ont un pouvoir bien plus important qu'on ne le pense. Je crois sérieusement que les mots peuvent rendre la vie ou donner la mort. Même si je rédigeais tout et n'importe quoi à l'époque, je restais certain que cela avait un sens. Si ma mémoire est bonne, je racontais l'histoire d'un « serial-killer » en puissance ce soir-là.
» C'était un samedi, mon paternel est rentré parfaitement sobre, ce qui est assez rare pour le signaler. Grand, costaud, Mark Hewitt ne travaillait plus depuis la fin de son service en Corée. Un haut-gradé qui touchait un sacré pactole pour ses opérations de guerre et tapait toujours dans la fortune laissée par ma mère, fortune qui aurait dû me revenir – du moins en partie.
» Alors, mon papa chéri est rentré de je-ne-sais-où et m'a adressé la parole sans même m'insulter. Il m'a clairement demandé de partir, de tailler la route, de dégager, de disparaître. Pour la première fois de ma vie, ce qui me servait de père m'autorisait à sortir ! Et sans obligation de retour ! Que demander de plus ? J'étais aux anges... Et pas au bout de mes surprises...
» Mark a sorti d'une de ses poches de salopette une liasse de billets de vingt dollars : il y avait presque trois cents dollars au total... Il m'a ordonné de partir et de ne plus jamais revenir. Il racontait qu'il n'avait pas de fils, qu'il n'en avait jamais eu et que, si j'osais dire le contraire, j'allais devenir incapable de dire quoi que ce soit pendant très longtemps. Il m'est impossible de décrire mes pensées exactes à ce moment-là, je sais seulement que j'étais heureux. J'allais prendre l'argent et filer, oublier la bière Barnes et la batte de base-ball.
» Mais Mark Hewitt n'était pas un Hewitt pour rien. Quand je me suis approché des billets posés sur la table de la cuisine, il n'a pas sorti la batte de sa poche comme le font certains personnages de cartoons. À la place, il s'est contenté de tirer un cutter.
» Je pense que je peux le traiter de salaud sans regret. Le vieux ne m'en voudra pas, on n'est plus à un mot près.
» Il s'est avancé vers moi, moi j'ai reculé – sans doute une réaction normale... Et il s'est mis à hurler. Ce qu'il gueulait est encore confus dans ma tête, mais je peux vous le résumer en disant qu'il me tailladerait la figure si je franchissais la porte de la maison Hewitt. Vous connaissez la suite, j'en suis sûr ! Des mots, il est passé aux gestes. Rassurez-vous, il avait posé le cutter sur la table juste à côté de l'argent. Ce devait être la plus grande correction de ma vie, vous comprenez ? Il n'avait aucune envie que je parte, il avait promis à ma mère de s'occuper de moi le jour de sa mort – ou le jour de ma naissance, comme vous préférez. Il disait n'importe quoi à mon avis.

» Je vais abréger cette triste histoire qui a connu une fin heureuse. À dix-sept ans, j'étais presque aussi grand que mon père et j'ai réussi à le maîtriser, non sans mal d'ailleurs. Je ne vous détaillerai pas ce que j'ai fait avec le cutter, ça se passe de commentaire. Sachez seulement qu'il n'a pas souffert.


***

» On fait tous des bêtises quand on est jeune !

» J'imagine qu'ils m'ont tout de suite accusé, là-bas, dans le comté de Camdall. Pas de frères ni de sœurs, pas de famille, même pas un voisin. Seul suspect, donc coupable... C'était le bon temps...
» Je n'y suis jamais retourné. J'ai gardé mon nom de famille, sans doute le seul affront que je n'ai pas fait aux Hewitt, et j'ai marché d'un État à un autre. Je faisais pitié aux gens que je rencontrais, et je finissais par leur faire peur. Je ne me suis pas fait d'amis. J'étais devenu un vagabond, un voleur. L'argent récupéré dans la maison Hewitt s'est écoulé en à peine un mois. Je prenais aux riches et aux pauvres. Je devais être fou.

» Un couple de fermiers m'a recueilli dans le Maryland. Ils étaient certainement les gens les plus gentils que j'aie connus, les grands-parents que j'aurais voulus. J'aidais aux tâches agricoles ; ils me payaient, me logeaient et me nourrissaient. Henry et Maggie Stamper : c'est ainsi qu'ils se nommaient.
» J'ai vécu presque trois ans dans cette ferme. La ferme du bonheur... J'ignore pourquoi les vieux m'aimaient tellement. Ils m'avaient posé beaucoup de questions, bien sûr, mais ils s'étaient résignés à mon silence. Un jour, Henry, qui tapissait en suivant les ordres de sa femme, m'a demandé si je savais me servir d'un cutter...

» Je pense que ce furent les trois plus belles années de ma vie. J'avais même une petite-amie, Sally, la fille des voisins. On faisait l'amour presque tous les soirs. Qu'elle était belle... Je lui écrivais tout le temps des lettres d'amour – de la guimauve pour adolescentes, je l'avoue. Mais c'était efficace... Seulement, toutes les bonnes choses ont une fin. Je savais faire l'amour, mais j'ignorais comment faire des bébés, héritage d'une non-éducation... Bref, j'ai découvert que baiser pouvait faire de moi un papa. Et c'est ce qui est arrivé.
» Saloperie. J'ai mis Sally en cloque. Je l'ai su lorsque son père, le vieux Granger, est venu à la ferme pour me passer à tabac. Henry m'a défendu comme il pouvait, mais les faits étaient là : j'ai mis enceinte une fille d'à peine seize ans. Je n'ai plus jamais revu Sally, autant vous le dire tout de suite. Je ne suis pas en mesure de vous dire s'il y a quelque part un Edward Junior. Peu avant la bagarre, les parents de mon premier amour l'ont collée dans une sorte de pension dans l'État de New York. J'aurais pu la suivre, mais je ne l'ai pas fait. Être un fils avait été une expérience assez traumatisante, je ne me sentais pas prêt à devenir père.
» Du point de vue physique, je m'en suis sorti avec quelques bleus et un poignet cassé. J'ai oublié de vous dire que, durant le grabuge, j'ai tué le vieux Granger avec un formidable coup de poing qui m'a cassé le poignet. Je ne voulais pas l'envoyer au tapis. Je cherchais simplement à me défendre. Mais le père de Sally était vieux et il n'a pas supporté la violence du choc. Il est mort avant de tomber sur le seuil d'Henry et de Maggie.

» Ils m'ont chassé. Je ne crois pas qu'ils étaient aussi tristes que moi. Je voulais les tuer rien que pour ça. Mais je les aimais trop, alors je suis parti... Aujourd'hui encore, je regrette d'avoir eu de si mauvaises pensées. De la même manière, je regrette aussi d'avoir décimé une dizaine de vaches de leur troupeau avant de m'envoler.

» Tout ça est un peu décousu. Mais j'ai hâte d'en finir. Le revolver est là, sous mon nez. Il m'appelle. Mais je tiens à raconter deux autres histoires avant de tout arrêter.

***

» Je ne me perçois pas comme quelqu'un de très violent. Sans doute mes actes vous disent-ils le contraire… En tout cas, je n'avais pas encore conscience d'un mal qui me dirigeait. Je vais vous raconter comment j'ai compris quelle serait ma vocation.
» Là encore, j'ai eu énormément de chance. La police n'était pas plus à mes trousses qu'elle ne l’avait été à mes dix-sept ans. Aussi bizarre que cela puisse paraître, j'estime que cette chance n'était pas innocente. Je devais en profiter.

» Le drame de la ferme Stamper a changé ma vision des choses. Il fallait que je tisse ma vie, que je travaille, que je me marie... Je devais montrer au monde entier qui j'étais et c'est ce que j'ai fait en arrivant à New York. Une ville magnifique. J'y suis entré après un an d'errance dans l'État. C'est là que j'ai commencé ma nouvelle vie.
» J'ai trouvé un travail – non déclaré bien entendu – aux docks. Je transportais des caisses et des denrées à longueur de journée. La paye me paraissait juteuse à l'époque, si bien que je réussis enfin à me loger par mes propres moyens. Je me souviens de mon premier bain en tant qu'homme... J'ai bien pensé à m'ouvrir les veines, mais ça aurait été manquer de courage. Alors j'ai profité de la vie et j'ai essayé d'être heureux.
» Je me suis marié avec une épicière, Susan Baker, deux ans après mon arrivée. Une belle femme, grande et blonde. On faisait l'amour toutes les semaines. On a fini par vivre ensemble. Je menais une vie agréable.

» Je suis devenu chef de chantier naval et époux à la même période. Les gens ne m'intéressaient pas plus qu'aujourd'hui. Je me contentais de filer droit et, si je n'aimais pas ma femme à la folie, je faisais tout pour la rendre heureuse. J'étais convaincu qu'il devait en être ainsi. Je me suis remis à écrire – des histoires minuscules la plupart du temps – des choses inspirées par mon passé tumultueux. J'adorais faire lire mes textes à Susan et surveiller sa réaction. Parfois même, je me cachais dans notre maison et je l'observais alors qu'elle lisait, se croyant seule. Et je voyais sur son visage les effets que j'escomptais... Oui, vous pouvez rajouter les mots « vicieux » et « tordu » à la liste de mes qualités.
» Susan me plaisait. J'admets qu'elle a contribué à cette paix qui m'a habité pendant presque une dizaine d'années. Mais une flamme jaunâtre brûlait en moi, une bombe à retardement en avance, une lame froide qui me transperçait et attendait le moindre signe pour aller plus loin. Doit-on être malheureux pour en finir ? Finalement, je n'étais pas si bien que ça…
» Je vois votre tête d'ici. Non, je n'ai pas tué Susan Baker, pas encore. Pour autant que je sache, elle vit toujours à New York, à Chester Street. J'espère qu'elle profite de la vie, j'espère qu'elle pense à moi, parfois. Je l'ai quittée un mardi. Je ne suis pas fait pour une vie normale. Avoir envie de tuer quelqu'un et ne pas vouloir le faire, il y a de quoi se rendre fou, non ? Je le suis déjà, me répondrez-vous. Pensez ce que vous voulez.

» J'ai pris le flingue dans la main gauche et j'écris de la main droite. On s'approche...

***

» Je suis venu vivre en Pennsylvanie. Un joli État. La formule est bizarre mais elle est à l'image que je donne de moi. J'oubliai pour un temps mes parents, Henry et Maggie, Susan Baker... C'était bénéfique, magnifique.
» Le Slumberland Motel... J'en suis devenu le propriétaire quand mon employeur est mort, faute de repreneur. Une aubaine. Je décidai de poursuivre dans l'hôtellerie, un métier comme un autre. Sauf que je tuais les clients les uns après les autres.
» Mon Dieu, j'y ai pris goût ! Deux personnes par mois, au maximum… Cet endroit est tellement désert... Et puis, un jour, la police est arrivée.
» Enfin, ils avaient compris. Le petit Edward ? Celui-là même qui a tué Mark Hewitt ? Mais les deux agents ne me rendaient pas visite pour ça. Non, ils cherchaient les deux premières victimes du Slumberland, en réalité. L'interrogatoire fut rude, je ne suis pas doué pour le mensonge ; comme vous le voyez, je me livre facilement. J'accompagnai le premier agent pendant sa fouille de l'hôtel ; le deuxième resta ostensiblement dans la voiture de patrouille. J'ai tué le premier dans l'une des chambres, et j'ai récupéré son arme. Arme qui m'a servi à tuer le deuxième. Les armes à feu... C'était la première fois que j'en utilisais une...
» Les coups de feu sont restés silencieux dans ce coin paumé. J'ai emmuré les deux corps avec les deux précédents. J'ai conduit la voiture de patrouille dans un bois à quelques kilomètres d'ici et sa carcasse noircie et fumante doit toujours y être. Mais je ne me sens pas l'envie de vous y emmener aujourd'hui, comme vous pouvez le voir...

» Voilà bientôt deux années entières que je supprime les badauds qui s'aventurent dans ce trou perdu. Quel pied ! Je ne m'en lasse pas ! Et je n'ai jamais arrêté d'écrire. Le morceau de papier que vous tenez constitue le plus véridique de mes textes... Traitez-moi de cinglé si cela vous chante, mais avant de partir, laissez-moi ajouter certaines choses.


» Sérieusement... Vous trouvez un cadavre et une lettre… Vous lisez la lettre et découvrez que c'est un dangereux criminel qui l'a écrite... Vous croyez à un suicide sans remarquer que ce pauvre type n'a même pas d'arme ! Vous prenez le temps de lire la lettre sans même appeler la police... Vous savez ce qu'on dit de la curiosité...

» Vous vous rappelez de ce que j'ai dit sur les mots, capables de rendre la vie et de donner la mort ? Vous vous remémorez le passage où je disais adorer me cacher et voir la réaction de ma femme ?... Oui, je vois que vous comprenez.

» Mais c'est trop tard.

71 VOIX

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Arlo
Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Odradek
Odradek · il y a
Ah, je n'avais pas vu qu'elle fut déjà primée. J'ai peut-être bon goût?
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Trissia Lepopnav
Trissia Lepopnav · il y a
Ben, vi trop tard !!
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Chatsometimes
Chatsometimes · il y a
Je découvre et j'aime beaucoup :-) Et je ne m'attendais pas à cette chute, enfin, j'ai compris, mais trop tard ^^ Je vote, même si c'est trop tard aussi...
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Coco L'Asticot · il y a
Merci à tous, ça fait vraiment plaisir.
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Jimmy Mas Mas · il y a
C vrai c top!! Vraiment bon!
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Candy Mannarino · il y a
j'adore la chute!
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Michèle Lila Harmand · il y a
Une histoire sombre et prenante, que l'on dévore le coeur serré, à nos risques et périls... ;)
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Hugues Genetet · il y a
Ah, j'avais déjà lu ta nouvelle, et quel bonheur que de constater à quel point celle-ci t'emmène loin dans ce concours! Pourvu que tu gagnes :)
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Mary Defres · il y a
Très bon ça! prenant, du rythme et une fin surprenante comme je les aime!
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