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Jonathan Carcone

Jonathan Carcone

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125 voix

D’un poing rageur, je frappai le bois verni de mon bureau. L’impact renversa la tasse de café déposée en équilibre précaire sur une pile de feuilles. Sans attendre, le liquide brun ruissela et imbiba les liasses de papiers synthétisant, tant bien que mal, toute la complexité du dossier de ce nouvel aéroport du Grand Est. Encore un sujet hérité du quinquennat précédent qui serait, à ne pas en douter, une épine que je ne pourrais retirer de mon pied qu’en quittant l’Élysée, d’ici quatre ans et demi.
— Et merde ! Une demi-heure de perdue et cent cinquante pages à réimprimer ! m’énervai-je devant l’auréole de café.
La journée était triste, venteuse et déprimante. Les huit réunions qui m’attendaient ne faisaient qu’alourdir le poids de ce mardi de novembre 2017. Aucune éclaircie à l’horizon, tout du moins, pas avant au moins trois jours et le match du Quinze de France, où je m’apprêtais à faire ma première apparition publique informelle depuis des lustres.
Embourbé dans un marasme de plus en plus épais, je me demandai si les présidents précédents avaient ressenti le même spleen que moi lors des premiers mois de leur mandat. Passés l’excitation de la campagne pour la fonction suprême, la bataille pour les législatives et le cap des cent premiers jours, la réalité m’avait rattrapé et heurté de plein fouet, comme un crochet du gauche envoyé par un boxeur champion du monde des poids lourds. Les réunions à n’en plus finir, les grèves, le harcèlement médiatique, la disparition de toute vie privée et la mauvaise humeur de cette maudite Assemblée nationale...
J’étais au fond du gouffre. Le plus frustrant était que je savais ce qu’il me manquait : un nouveau projet visionnaire à jeter dans la population, leur envoyer un os à ronger pour détourner leur attention tout en les fédérant autour de quelque chose... et me faire entrer dans l’Histoire. Mais quoi ?
Ce fut à cet instant précis – je ne compris jamais si ce fut une coïncidence ou non – au cœur de l’un des moments les plus sombres de ma vie, que le halo de lumière perça le vide de mon bureau présidentiel. Une clarté aveuglante accompagnée d’un sifflement strident assourdissant, une espèce de mélange entre une scie sauteuse et un Rotofil. Au début blanche, puis bleu azur, la lumière se dilata en un rond parfait qui finit par atteindre plus de deux mètres de diamètre.
Stupéfait, je restai bouche bée devant ce spectacle à la fois enchanteur et terrifiant. En tant que Président de la République française, la psychose politique fut mon premier réflexe : un coup des Russes ? Ou des Américains ? Quelle arme diabolique avaient-ils réussi à mettre au point pour arriver à s’introduire de la sorte dans mon antre ?
Ces idées furent instantanément balayées lorsqu’une femme de deux mètres de haut déboula par le halo et atterrit face à moi : un regard vide, une peau cadavérique, un crâne rasé... Une humaine, c’était certain, mais une humaine bien moche ! Digne des plus grandes sagas dystopiques de la science-fiction.
— Bonjour, êtes-vous le président Arthur Baron ?
Elle s’exprimait dans un français parfait, avec calme, comme s’il était normal qu’elle débarque de cette manière dans mon bureau.
— Oui, c’est moi.
Que pouvais-je répondre ? Et que pouvais-je faire d’autre qu’agir comme si de rien n’était, moi aussi ? Mon cerveau se trouvait de toute manière dans l’incapacité d’intégrer ce qu’il voyait.
— Je suis Optima. Je viens vous prévenir.
— Je vois...
Je fus surpris par la facilité avec laquelle je gardais mon calme, malgré la présence de cette femme et de cette lumière aveuglante qui hurlait derrière elle.
— Vous vous apprêtez à lancer un nouveau projet d’envergure nationale que vous appellerez « Braquage temporel ». Je suis ici pour vous dire de ne rien en faire. Abandonnez cette idée.
Directe et directive... Malgré l’étrangeté de la situation, ma première réaction intérieure fut de me dire : si toutes mes réunions pouvaient être aussi expéditives !
— Braquage temporel ? répondis-je, tentant d’assimiler cette prophétie fantasque. Moi, je m’apprête à lancer ce projet ?
Elle acquiesça.
— Vous déconnez à plein régime, ma parole, m’énervai-je. Qui êtes-vous ?
— Je suis Optima.
— Ça, je pense que j’avais compris. Mais qui est Optima ?
— Je viens de pirater une machine à voyager dans le temps. Je viens de votre futur. Je n’ai que très peu de temps à vous consacrer.
— Vous avez piraté une machine temporelle... Si je comprends bien, vous êtes un peu en train de faire ce que l’on pourrait appeler un braquage temporel... N’est-ce pas ? Curieusement, un peu comme le nom du projet que vous me demandez de ne pas lancer, sachant que je n’avais jamais prévu de le faire...
Optima semblait déconcertée – le fait d’arriver à lire sur un visage aussi inexpressif que le sien était une prouesse dont je n’étais pas peu fier.
— Je... Oui, dans un sens, vous avez raison, valida-t-elle.
— Quel âge avez-vous ?
— J’apparais, comme ça, dans votre bureau, et la première question qui vous vient à l’esprit, c’est l’âge que je peux avoir ?
— Optima, je suis ravi de voir que vous aussi, vous comprenez le saugrenu de cette situation. Je me sens déjà un peu moins fou.
Je me raclai la gorge avant de reprendre :
— Ma première question n’était pas sur votre âge, mais sur votre identité. À l’évidence, vous n’avez pas eu envie d’y répondre.
— Parce que ce n’est pas la question.
— Pour le coup, si, ça l’était.
— Je veux dire... Je suis ici pour vous demander... Arthur. Je vous en conjure, ne lancez pas ce projet.
— Mais quel projet, enfin ? m’énervai-je.
Pourquoi mon esprit arrivait-il à ce point à agir de manière aussi normale face à Optima ? Je n’y voyais qu’une seule explication : une démonstration de l’état catastrophique dans lequel il était...
— Pour prouver que le voyage dans le temps existe, vous allez lancer ce que vous appellerez un appel dans l’Histoire. Un message envoyé aux générations futures pour qu’une fois le voyage dans le temps inventé, tous les voyageurs convergent vers une date précise. Le 24 avril 2018. Vous devez à tout prix éviter de lancer ce projet, est-ce que c’est...
Sa phrase mourut dans un cri de douleur. En l’espace d’une seconde, Optima fut aspirée à travers le halo qui se rétracta et disparut, purement et simplement, ne laissant derrière lui qu’un lourd silence.
Sous le choc, rempli de questions, une révélation s’imposa à moi : je tenais mon projet visionnaire pour la société française... Et le Monde.

*

Les mois qui suivirent m’emportèrent dans une euphorie communicative. Une euphorie certainement exacerbée par la déprime profonde dans laquelle m’avait plongé le début de mon mandat, mais à coup sûr, déclenchée par le fait de vivre une vie habitée par un nouveau but aussi puissant. Quelques jours après la visite d’Optima, le projet Braquage temporel débuta en sa forme conceptuelle. J’exposai son principe lors d’une interview donnée aux deux chaînes de télévision de plus grande audience, expliquant que d’ici le mois d’avril prochain – le fait que la date du 24, qui n’était autre que le jour de mon anniversaire, fut prononcée par Optima ne pouvait être une coïncidence –, la question de l’invention du voyage dans le temps serait réglée : le peuple et le monde entier auraient la confirmation de l’existence – ou non –, de cette extraordinaire trouvaille.
— Il faut avouer que c’est un projet on ne peut plus original... remarqua la journaliste Élisabeth Bouleau. Êtes-vous sûr qu’en ces temps de crise internationale, il soit judicieux de lancer le pays vers ce genre de marche ?
— Élisabeth, répondis-je, laissez-moi vous dire que la science et ses plus grandes découvertes ont toujours été le ciment des peuples. En ces jours où l’argent est omniprésent et gouverne tout, nous avons tendance à l’oublier. Mais pensez-vous que les États-Unis auraient eu la même Histoire si Apollo 11 n’avait pas atterri sur la Lune ? J’en doute. Et ne négligez pas l’impact de cet événement sur l’issue de la Guerre froide. Je suis persuadé que ce grand projet peut rivaliser avec cela, en y apportant une consonance mondiale unique.
Alors que depuis le début de mon quinquennat, je ne croyais pas à la moitié des choses que j’envoyais en pâture aux journalistes – y compris en ce qui concernait les nombreuses propositions qui m’avaient fait élire, alors que pourtant, je les avais construites avec une vraie volonté de proposer une feuille de route réalisable... Hélas, la réalité du terrain... –, j’étais ici transcendé et je me livrais totalement. J’en étais d’autant plus convaincant, je le sentais au plus profond de mes tripes.
— Vous avez tout de même de nombreux détracteurs, enchaîna Gilles Martiche, l’autre journaliste. En particulier, des questions se posent sur le financement de tout ce que vous envisagez de construire...
— Alors là, je vous arrête tout de suite ! L’État ne déboursera pas un centime. En fait, il ne sera qu’ordonnateur des différents projets tout autour du pays. L’argent, se sont des sociétés privées qui le sortiront.
— Des sociétés privées ? Vous espérez que...
— Je vous coupe, Gilles, je n’espère rien, c’est déjà le cas. Nous avons été approchés par de nombreuses compagnies françaises et internationales.
— Et que leur promettez-vous ?
— Un retour sur investissement privilégié en fonction de ce qu’il ressortira de cette expérience. Je leur demande de faire un saut de la foi qui peut leur rapporter gros. Très gros. Croire en la prise de risque. Un message qui change, de nos jours. Les entreprises qui se lancent dans l’inconnu avec espoir et envie, je n’en connais plus beaucoup. Rien que sur ce principe, Braquage temporel est déjà un succès.
— Pardonnez-moi, M. le Président, mais vous semblez d’un serein... s’étonna Élisabeth. Pour un projet qui passe pour illusoire, presque ridicule. Sans parler de la communauté scientifique qui...
— Élisabeth, permettez-moi de vous demander d’en reparler le 25 avril, au lendemain de notre grande expérience...
Ce qui rendait mon plan démoniaque, c’était l’avantage fou que j’avais sur tous les journalistes, et la population en général. Optima m’était apparue dans ce qui ne pouvait être qu’une altération temporelle. Pour une raison impossible à expliquer, je le savais, j’en avais l’intime conviction. Elle venait du futur, le voyage dans le temps existerait un jour. Je n’avais pas besoin de plus de preuves. Et mon plan ne pourrait aboutir qu’à une seule chose : le succès...

*

Le lendemain de l’interview, je lançai officiellement le projet Braquage temporel avec un appel d’offres portant sur la construction de gigantesques structures partout dans le pays, porteuses d’un message destiné à traverser l’Histoire. Le document, proposé sur le site Internet du gouvernement, fut téléchargé deux cents millions de fois en seulement quelques jours. Par curiosité surtout, mais je sentais tout de même, au travers de l’élan national – et mondial –, que ce projet créait, qu’il serait un succès incontestable.
Je ne doutais pas que bon nombre de nations essaieraient à leur tour de me voler cette idée. Mais la France était la première, et ce serait ce que l’Histoire retiendrait. En cela, mon but était déjà atteint. Pour renforcer l’image de fer-de-lance de mon pays, il était primordial que le plan soit d’envergure nationale et aux proportions dantesques. Il fallait frapper fort et large. Que l’Histoire raconte sur des générations et des générations que la France s’était, dès le début, positionnée en tant que Mère patrie pour tous les inventeurs de machines à voyager dans le temps.
Les jours passaient, l’effervescence montait et l’atmosphère dans tout le pays s’électrisait chaque jour un peu plus.
— Tu es fou... Et ça fait du bien de te voir de nouveau comme ça, dit Béatrice en pénétrant dans mon bureau le matin où le premier bâtiment – de taille modeste –, fut prêt pour être inauguré.
Sa longue chevelure dorée volait autour de ses épaules avec une grâce envoûtante. Dire que lors des débuts de mon mandat, j’avais arrêté de les contempler... Quel idiot. Son sourire, que j’avais totalement éludé de ma vie lors de nos premiers jours à l’Élysée, se faufilait aujourd’hui de nouveau dans mes veines et m’insufflait un courage incroyable – celui qui m’avait nourri depuis le premier jour de ma vie politique.
— Ça prend... C’est fou, les gens sont à fond. Le nombre d’initiatives personnelles qui se développent un peu partout. Ça va marcher, j’en suis certain.
— Je vais finir par croire que ton Optima existe vraiment... ironisa-t-elle.
— Béatrice, tu sais que je ne suis pas fou...
— Au contraire, je sais que tu l’es. Et c’est ce que j’aime, chez toi.
— Béatrice...
— Arthur, je te l’ai déjà dit. Peu importe si Optima est vraie, ou non. C’est un projet qui fédère, quelque chose de visionnaire. Le pays en a besoin. Tu as vu l’impulsion créée un peu partout... En revanche, il faut se préparer à un retour de bâton violent si ça ne fonctionne pas.
— Ça va marcher.
Elle avait raison, le pays était en ébullition, pour le moment en tout cas. Mon projet était simple, c’était ce qui rendait la chose encore plus belle.
Braquage temporel... Ou comment apporter la preuve que le voyage temporel existe... Il suffisait de se faire se matérialiser n’importe quel voyageur des couloirs du temps à un instant et un lieu précis... Pour se faire, j’avais proposé au pays d’envoyer un message dans l’Histoire. Sur tout le territoire, j’avais lancé la construction de gigantesque chronolithes : de vertigineux menhirs, de grands obélisques... Toute une série de monuments démesurés, robustes à l’épreuve du temps, envoyant un seul et unique message, gravé à leur surface :

« À tous les voyageurs temporels, à vous, les visionnaires, les pionniers du voyage entre les époques, un pays vous proposera une terre d’asile, une patrie dans laquelle vous serez toujours les bienvenus. Une nation qui vous demande même de venir à sa rencontre. Ce pays, c’est la France. Elle vous donne rendez-vous le 24 Avril 2018, sur la piste de l’aéroport de Paris-Le Bourget, à 20 heures précises, heure locale.
Ensemble, construisons le futur et transcendons le passé... »

— Tu as vu la dernière polémique en date ? me questionna Béatrice.
— Ce matin, au réveil. Une pétition de scientifiques me sommant de mettre fin à ce projet... Par peur des conséquences potentielles sur l’espace-temps.
— Et tu ne penses pas que leurs inquiétudes puissent être légitimes ?
— Elles le sont, mais je ne les partage pas. D’un point de vue scientifique, c’est surtout qu’ils ne savent pas prédire les conséquences de mon projet. D’un point de vue philosophique et sociétal, moi, je crois en cette expérience.
— Je veux juste m’assurer que tu sais ce que tu fais. Nous ne sommes pas des...
— Des scientifiques. Oui, je sais.
Ah bon, le savais-je ? Ce qui me motivait était avant tout personnel et égoïste : donner un projet aux Français pour qu’ils puissent se focaliser sur autre chose que leurs attentes démesurées à mon égard, et laisser ma trace dans l’Histoire. Avais-je vraiment évalué toutes les conséquences de Braquage temporel ? Certainement pas. À bien y réfléchir, Optima semblait plutôt alarmiste lorsqu’elle avait débarqué dans mon bureau.
De toute manière, il était trop tard : les Français s’étaient déjà appropriés le projet, créant chez eux ou dans leurs villes des milliers de chronolithes prêts à s’élancer à travers le temps. L’Histoire était en marche.
Béatrice abandonna le bureau séance tenante, laissant derrière elle une curieuse atmosphère de doutes et de reproches, balayée quelques minutes plus tard par une nouvelle apparition d’Optima, la deuxième, après des mois d’absence.
Son arrivée ne fut pas différente de la première, si ce n’était, peut-être, que le halo crachait légèrement moins de décibels.
— Bonjour, êtes-vous le président Arthur Baron ?
Surpris de sa question, je repris :
— Optima, ne me dites pas que vous m’avez déjà oublié... Oui, c’est bien moi.
— C’est-à-dire... Je pensais que ma précédente apparition n’avait pas eu l’effet escompté, que j’avais peut-être atterri dans un univers parallèle, ou je ne sais quoi...
Allons bon, à présent, il y avait aussi des dimensions parallèles. Cette Optima était pleine de surprises. À cet instant, je me dis que mon manque de connaissances scientifiques m’aidait peut-être pour la première fois. Un homme de science, face à Optima, ses révélations, et ce que sa présence impliquait aurait probablement perdu la raison.
— Non, c’était bien à moi que vous avez parlé la première fois.
— Je ne comprends pas...
— Pourquoi donc ?
— Eh bien... Il m’avait semblé vous avoir dit de ne pas lancer votre projet, et aujourd’hui, la chaîne de causalité temporelle me dit qu’il semble toujours sur les rails.
— En effet.
— Malgré mes avertissements, vous l’avez maintenu ?
— Optima, je suis Président de la République. Si je faisais tout ce qu’on me conseille, je pense que je serais en train d’élever des chèvres dans le Larzac ou que je serais devenu guitariste dans un groupe de Zadistes.
— Mais... Il faut à tout prix arrêter ce projet. Vous ne comprenez pas.
— Optima, non, en effet, je ne comprends pas. Ce projet m’a tout l’air d’être révolutionnaire.
— Non, il ne l’est pas ! Il se passe quelque chose de terrible, M. Baron. Savez-vous que la machine à voyager dans le temps que je viens à nouveau de pirater ne peut pas me conduire dans un futur plus loin que quelques mois sur ma ligne temporelle ?
— Que voulez-vous que cela me fasse ?
— Mais enfin, vous ne trouvez pas ça bizarre ? Je peux revenir à ma guise dans le passé, mais le futur m’est bloqué. Comme s’il n’existait pas.
Décidément, Optima commençait à sérieusement me les briser. Que pouvais-je donc en déduire ? Je n’y comprenais rien.
— Optima, arrêtez avec ça, le futur existe, vous êtes devant moi.
— Je parle de mon futur, celui qui se trouve juste en face de moi.
— Peut-être votre machine ne peut-elle pas voyager vers l’avant ?
— Arthur Baron, écoutez-moi bien, considérez ce problème comme si...
Optima regarda derrière elle, à travers le halo, comme si elle venait d’y voir une chose qui la terrifiait profondément. Pour ma part, je ne voyais qu’une lumière aveuglante qui me fit noter mentalement de me faire approvisionner une paire de lunettes de soleil pour sa prochaine apparition.
— Considérez ce problème comme si le temps était un fleuve ! S’il vous plaît !
Sa voix paniquée aurait pu me glacer le sang si je n’étais pas profondément agacé par ses avertissements lancés à la cantonade.
— Un fleuve qui...
Ce fut avec ce cri qu’elle disparut, elle et sa lumière. Et ce fut la dernière fois que je la vis.

*

La Marseillaise finit de hurler sur les pistes de l’aéroport du Bourget. Le soleil écrasant de ce printemps terriblement chaud déclinait enfin, laissant la brise fraîche de ce début d’année couler dans la foule. Une foule de plus d’un demi-million de personnes, quelque chose de jamais vu... C’était fou à quel point ce projet avait suscité l’intérêt populaire et redynamisé l’économie. S’en serait, d’ailleurs – sans même considérer ce qui s’apprêtait à arriver d’ici quelques minutes –, un succès indéniable qui m’accompagnerait jusqu’à la fin de mon mandat : le chômage avait quasiment disparu, la croissance avait explosé et le moral du pays atteignait des sommets... Tout ça avec ce simple projet, Braquage temporel, et la construction des chronolithes.
La curiosité avait eu raison de leurs doutes. Tous les scientifiques finirent par être unanimes : si le jour J, des humains arrivaient de notre futur, ce seraient à eux d’en évaluer les conséquences. Notre avenir à nous n’était pas encore écrit, ce qui nous arriverait ne serait donc qu’une suite logique d’événements, incluant ou non des voyageurs temporels. Des questions se posaient sur l’impact de tels déplacements sur le continuum espace-temps, mais seuls les explorateurs du futur pouvaient y répondre. Je n’imaginais pas une seconde que nos descendances aient inventé cette technologie sans avoir débattu des questions éthiques, morales et scientifiques de rigueur.
Désireux de laisser le bénéfice du doute à Optima, j’avais insisté auprès des experts : considérez le temps du point de vue d’un fleuve qui s’écoule. La conclusion était sans appel : si l’humanité voyageait dans le temps aujourd’hui, 24 avril 2018, un nouveau cours d’eau serait peut-être créé, alternatif, avec sa propre Histoire, mais rien de plus. Ceux déjà engagés dans le courant initial ne feraient qu’en continuer la route.
— Monsieur le Président, tout est en place, la sécurité autour du site est maximale.
— Merci, Antoine. Veillez tout de même à ce que les précautions prises ne déclenchent pas d’angoisse ou d’appréhension parmi la foule. Je veux un public enthousiaste et accueillant, pas un demi-million de personnes au bord de la crise de nerfs.
— C’est certain...
Antoine me tourna le dos pour aboyer de nouveaux ordres dans son talkie-walkie, me laissant seul aux côtés du Premier ministre Bernard Maisonvieille. Nous deux étions les seules personnes un tant soit peu connues présentes en première ligne. J’avais mis un point d’honneur à ce que cette cérémonie ne se trouve pas être un ramassis de l’élite parisienne si aisément adepte de la greffe en toute circonstance, y compris lorsqu’elle avait critiqué, quelques mois auparavant, le projet pour lequel elle se trouvait prête aujourd’hui à ramper afin de s’octroyer un peu de médiatisation.
— Foutue montre. On paye ces automatiques une fortune pour avoir quelque chose qu’il faut envoyer en réparation tous les six mois.
Ces complaintes aussi brusques que violentes étaient la marque de fabrique de Bernard... Et l’une des raisons pour lesquelles j’appréciais particulièrement sa compagnie.
— Regardez, Arthur, ne me faites pas croire qu’elle fonctionne bien ? me dit-il en me montrant son poignet.
Effectivement, la trotteuse de son garde-temps avançait au rythme effréné d’une seconde toutes les cinq secondes.
— Ils ne devraient plus tarder... dis-je à l’instant où mon regard fut attiré par un oiseau survolant la piste du Bourget.
Sa silhouette était large, majestueuse, mais son bec lui conférait un air menaçant. De toute ma vie, jamais je n’avais vu pareille pointe : une corne, à l’image des licornes de la littérature fantastique, mais positionnée à la place de sa gueule. Un vrai ptérodactyle. Sauf que ses mouvements saccadés tranchaient avec la fluidité que l’on pouvait attendre d’un oiseau de cette taille. L’animal poussa un cri puissant, presque métallique, qui attira immédiatement l’attention du public. Une attention rapidement réorientée en direction de cris s’élevant du milieu de la foule.
— Antoine, que se passe-t-il ? m’énervai-je.
— On me dit qu’un fou a débarqué en plein milieu du public, presque nu, la peau couverte de tatouages et avec toute une série d’appareils électroniques fixés sur ses membres. Et à la main, une espèce de batte de baseball électrique...
— C’est bien le moment de se déguiser en homme de Cro-Magnon du futur. Virez-le ! ordonna Bernard.
— Oui, Monsieur le Premier Ministre.
Hallucinant... Les gens redoublaient d’inventivité lorsqu’il s’agissait de se faire remarquer. Je jetai de nouveau un regard à ma montre... Encore quelques secondes. Que le temps passait lentement. La minute la plus longue de ma vie, soixante secondes rendues interminables par l’enjeu de l’événement. Le monde entier avait les yeux rivés sur nous, la France. Sur moi.
Je sentis quelque chose au niveau de mes pieds. Un rapide coup d’œil me fit découvrir une plante verte foisonnante que je n’avais pas remarquée à mon arrivée. Pour cause, j’étais persuadé que le tarmac de l’aéroport ne contenait autre chose que du béton. Cette plante était magnifique, finement ciselée, aux courbes à la fois étranges et irréelles. À bien y regarder, elle paraissait presque conçue artificiellement, sortie tout droit d’un laboratoire de recherche en botanique.
Un tremblement éclata le silence qui régnait sur l’aéroport, déclenchant des séries de cris étouffés dans la foule.
— Ils arrivent ! s’enthousiasma Bernard. Arthur, ça a marché !
En face de nous, un halo de lumière d’un style très proche à celui dans lequel Optima m’était apparue creva le vide. Cette fois-ci, sa taille était démesurée. D’autres apparurent à sa suite, dans le ciel, puis au loin, et même derrière le public. De toute part, des passages s’ouvraient et des voyageurs arrivaient.
— Pile à l’heure ! m’écriai-je.
En guise de confirmation, je regardai la montre à mon poignet. Je compris à cet instant que le problème expérimenté par Bernard n’était pas un cas isolé. Pour moi aussi, le temps semblait s’être arrêté. La trotteuse ralentissait à chaque pas l’approchant de l’heure pile. Je sentis une vague d’angoisse monter en moi.
Des vaisseaux recouverts de métal poli débarquèrent de partout, éventrant les halos. Sur leur surface, des écritures rouges vives dans un français parfait.

« Cher Amis Français ! Nous sommes là ! Nous venons du futur. »

J’aurais pu avoir la larme à l’œil si un profond malaise n’avait pas pris possession de mon corps. Je sentais que quelque chose n’allait pas. Une intuition me bouffait le bide. Putain, j’ai fait une connerie... C’était la ritournelle qui trottait dans ma tête.
Au-dessus de l’aéroport, une escadrille d’avions apparut.
— Antoine ! Je pensais avoir fait interdire tout trafic aérien aujourd’hui !
— C’est le cas, Président.
Alors que les voyageurs du futur finissaient leur traversée des halos, je vis l’escadrille prendre un virage à angle droit pour foncer vers le tarmac. De manière invraisemblable, je reconnus un symbole terrifiant sur leur carlingue : celui de l’Allemagne Nazie. Je me frottai les yeux, mais rien n’y faisait : ces avions étaient bien là. Une goutte de sueur perla sur mon front...
Une deux-chevaux flambant neuve apparut brusquement face à moi, fonçant à une vitesse folle. Le temps que je réalise que Bernard et moi étions en plein sur sa trajectoire, elle se vaporisa dans l’espace, abandonnant derrière elle une forte odeur d’essence.
— Arthur, mais qu’est-ce que...
Bernard fut interrompu par les avions nazis qui se mirent à mitrailler la foule. Un immense dirigeable se matérialisa subitement au milieu de leur formation, détruisant une dizaine d’appareils qui s’écrasèrent sur le tarmac. Le public hurla et se dispersa dans la terreur.
Je n’en croyais pas mes yeux et le seul réflexe qui me semblait avoir du sens à cet instant fut de fuir. Je me frayai un chemin parmi les gens terrifiés avec les paroles d’Optima qui tournaient en boucle dans mon crâne. Elle m’avait prévenu. « Le temps... Considérez-le comme un fleuve... »
Je trébuchai sur un bouclier flanqué d’un blason rouge sang qui jaillit de nulle part. Je me relevai et repris ma course au milieu d’une foule de plus en plus hétéroclite : des hommes et des femmes, perdus au milieu de la panique, apparaissaient brusquement avec des styles vestimentaires qui ne laissaient aucun doute sur le fait que cette époque, cette année 2018, n’était pas la leur. Un homme en armure, une femme avec un jean taille haute et un walkman accroché à la ceinture ou un enfant vêtu d’une simple peau de bête... Certains d’entre eux ne faisaient que surgir l’espace de une à deux secondes avant de s’évanouir dans l’air.
Je courais vers une destination inconnue, la peur au ventre et un goût amer dans la bouche. Une erreur terrible... Je ne doutais pas que ces événements se trouvaient liés à mon projet, et que j’en étais le responsable. Je cherchai une issue du regard et vis, au loin, les bâtiments de l’aéroport du Bourget qui oscillaient entre des formes ultramodernes et celles encore d’actualité ce matin, à notre arrivée... La réalité semblait bouillir dans la marmite du temps.
Ce fut au tour d’un tyrannosaure de débouler dans la scène, juste en face de moi. On parlait avant d’un éléphant dans un magasin de porcelaine, à présent, on parlerait d’un dinosaure au milieu du projet Braquage temporel.
L’animal se prit une série de balles expulsées par les avions nazis qui tournaient toujours au-dessus de nous. Il tomba lourdement sur le sol, son abdomen m’offrant ce que je recherchais désespérément : un abri. Derrière moi, un bruit puissant, celui d’un dirigeable s’écroulant sur le sol, la voilure transpercée par des balles allemandes.
Un fleuve... Un fleuve... Caché sous la carcasse d’un dinosaure, les paroles d’Optima tournoyaient toujours dans mon esprit. Je tentais de me représenter le temps, comme je l’avais fait un nombre incalculable de fois, mais la lumière des événements récents m’éclairait d’une tout autre manière.
Jusqu’à présent, je m’étais dessiné le temps comme un courant déjà établi, filant le long de son lit. Mais je n’avais jamais abordé le problème du point de vue d’un fleuve nouveau, neuf, se frayant un passage parmi les reliefs du terrain, à l’image d’un barrage qui cède, libérant son contenu et le laissant partir à l’aventure.
J’imaginais aujourd’hui cette masse d’eau glisser entre les montages, arriver dans une cuvette et revenir sur elle-même, se mélangeant avec ses molécules en amont. À l’image de ces innombrables voyageurs temporels.
Je voyais dans mon esprit l’eau s’accumuler dans cette espèce de cul-de-sac, mélangeant les particules passées, présentes et futures, mixant tout ça dans une bouillie qui finirait par vomir par dessus les bords du relief.
C’était exactement ce qui se passait. Le temps rebouclait sur lui-même, n’arrivait plus à continuer sa course. Le futur débarquait, empêchant par la même occasion le passé d’avancer. Tout se déversait ici, dans ce présent que j’avais bloqué avec mon stupide projet.
Dans un tonnerre assourdissant, des buildings – d’un futurisme qu’aucun architecte n’aurait jamais pu imaginer –, trouèrent le tarmac de l’aéroport et s’élancèrent vers les cieux, me tirant de mes réflexions.
Dans les cris d’une population humaine à l’agonie, la terrible réalité m’apparut : en construisant quelques rochers, en envoyant un simple message de quelques lignes dans le futur, j’avais détruit le monde.

125 VOIX

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Gail
Gail · il y a
Je me suis laissée happer par votre texte qui m'a tenu en haleine jusqu'au bout. La fin est juste effroyable : j'ai adoré. Au passage qq clins d'oeil à nos personnages contemporains , c'est bien trouvé.
·
Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Hey Gail ! merci pour ce commentaire. C'est super si j'ai réussi à vous captiver jusqu'à la fin, et encore mieux si la fin vous a plu...
Pour une fois, pas de happy ending ;) Merci pour vos votes et rendez-vous bientôt pour d'autres textes :-)

·
Yaakry
Yaakry · il y a
super texte bravo +5

mon poème en compèt : merci

http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ivre-de-toi-1

·
Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour vos votes !!
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Potter
Potter · il y a
Bravo, j'ai aimé vous avez mon vote !
N'hésite pas à aller voir ma nouvelle et me soutenir :
Neville mène la résistance à Poudlard !

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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci Potter pour votre vote ! Je suis content que cette nouvelle vous ait plu :-)
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Chantal Carcone
Chantal Carcone · il y a
trop bien , j'ai beaucoup aimé félicitation ,beaucoup d'imagination super écriture
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Content que Braquage temporel t'ait plu :) merci pour tous ces votes!!!!!
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Moniroje
Moniroje · il y a
Quelle imagination!!
Sourire: dites à un homme: fais pas ceci et on peut parier qu'il le fera.
Mais un président qui agit!!! quelle imagination!!!

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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci bcp! Ca me touche comme commentaire moi qui essaie toujours de la faire fonctionner cette imagination. Des fois plus facilement que d'autres, ravi que ça vous ait plu
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SimonThierry
SimonThierry · il y a
Une belle nouvelle qui croise le paradoxe temporel (si elle n'avait rien dit, aurait-il eu l'idée ?) et le mythe de Cassandre. Bien amené !
C'est dans un tout autre style, mais si vous avez le temps, je vous invite à lire ma nouvelle dans le cadre du concours Harry Potter : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/souvenirs-de-maraude-1

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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci Simon, très content que cette nouvelle vous ait plu !
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Klelia
Klelia · il y a
Dommage ! Optima l'avait prévenu... mais l'ambition entraîne de mauvaises décisions !
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Amen to that !!!
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Adama
Adama · il y a
Une petite part de vérité dans ce texte ?!!! jusqu'où vont les politiciens pour gagner nos voix sans se soucier des conséquences ? Hummm, sujet à méditer.
J'ai écris quelque chose d'assez surnaturel, qui vous plaira certainement. http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/e-paradise
J'en ai d'autres en réserve.
Je ne suis pas depuis longtemps sur le site. Donc n'hésitez pas à voter.
A bientôt.

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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci Adama, merci à ces politiciens pour au moins avoir le mérite de nous inspirer pour écrire sur eux ! :)
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Adama
Adama · il y a
c'est bien dit
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Chantal de Montella
Chantal de Montella · il y a
Ah, ces hyper présidents qui jouent avec notre passé, notre futur, notre présent...
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Et oui, le pouvoir attire le pouvoir... Et peut faire perdre la tête !!!!
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Bennaceur Limouri
Bennaceur Limouri · il y a
C'est de la pure imagination, dira-t-on (ce qui mérite d'être félicité) mais, à mon humble avis, la réalité déborde de gens de l'espèce du personnage principal. La cupidité, l'amour de l'argent et du pouvoir entraîne la cécité de certains prétendus êtres humains.
+ 5
Je vote, je m’abonne et vous invite à lire et soutenir( s'il le mérite) le sourire de mon haiku en compétition :« L'orage s'enrage"
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-orage-s-enrage

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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour tous ces votes Bennaceur, ça me fait très plaisir de vous avoir intéressé avec cette histoire. Je vais aller jeter un œil :)
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