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Bien dégagé derrière les oreilles

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Soleil

Elle était belle à en faire pâlir le soleil, il se l'était dit dès qu'il l'avait vue, la première fois, il ne s'était pas dit qu'elle le ferait souffrir comme jamais il n'aurait cru possible de souffrir, pourtant c'est ce qui était arrivé, et il aurait pu s'en douter avec un peu d'honnêteté.
Elle ne l'avait même pas remarqué, et c'était dans l'ordre des choses qu'une femme comme elle ne remarque pas un homme comme lui, après tout il n'était que le pauvre gars qui balaie les cheveux chez le visagiste-artiste capillaire. Et quand on le voyait on ne pouvait s'imaginer qu'il ait un quelconque talent... De plus on ne le voyait pas, tête baissé il semblait honteux, il émanait de lui une insignifiance, comme s'il savait qu'il valait moins que ces cheveux morts qu'il rassemblait inlassablement. Il était probablement le seul à se voir un avenir talentueux dans la profession fermée, donc lucrative, des capillairistes, ces nouveaux artistes qui créaient la tendance, faisaient rêver les femmes et accomplissaient il faut bien le reconnaître certains miracles. Il suffisait de songer à la femme d'un ancien président de la république pour s'en convaincre, qu'eut-elle été sans ses cheveux ? bien peu de choses semble-t-il, quoiqu'il lui fût resté son sac à main.

Quand elle était entrée dans le salon, mais on devait dire lounge, au son des bambous chinois qui flottent au vent, émis par quelque sonnette électronique, le temps s'était arrêté, plus rien n'existait que son intemporelle beauté, qui emplissait le lieu et embellissait tout objet alentour, il s'en fallut de peu qu'il ne chût dans le tas de mèches devant lui, et quand il reprit ses esprits, il comprit qu'il était peut être le seul à avoir subi ce blocage spatio-temporel, il en conclut naturellement que c'était un signe d'accord parfait entre leurs deux âmes.
Huit mois déjà qu'il balaye chez ce Paul-Hubert Lafartouz, et toujours pas eu l'occasion de montrer ses talents, on lui avait promis pourtant, il aurait pu coiffer un enfant par là, une ancêtre par-ci, après tout l'enfant hyperactif de cette attachée de presse tout autant turbulente, ça aurait pu faire l'affaire, ce n'aurait pas vraiment été un cadeau, ou cette vieille quasiment aveugle, qu'en aurait elle su qu'elle n'était pas soignée par Paul-Hubert ?
Au lieu de ça on le laissait balayer encore et encore, retardant l'échéance, et il voyait toutes ces pimbêches sortant du lycée professionnel qui prenaient leurs grands airs pour coiffer ces lycéennes bourgeoises qui les traitaient comme des domestiques, alors qu'elles-mêmes tentaient de ressembler le plus possible à des prostitués anorexiques et sous antidépresseurs. Ah la mode ! se disait-il, la tête dans la balayette, dans la pelle de laquelle il récupérait des épis définitivement domptés qu'il tissait chez lui le soir, faisant ainsi une seule mèche, de toutes les nuances, toutes les textures, toutes les natures de cheveux.


Rideaux

Dès la première fois où il avait tenu des ciseaux il avait su que là serait sa vie, au départ il n'avait pas pensé aux cheveux. C'est en voyant ce film à propos d'un homme aux mains faites de ciseaux qu'il avait voulu jouer, ainsi les rideaux, les draps, les nappes d'abord, mais cela se remarquait trop, il s'essaya aux buissons alors, mais il fallait de bons ciseaux, les chiens du quartier ensuite, mais chaque dérapage lui fendait le cœur et les oreilles à cause des voisins. Jouer avec des ciseaux n'est pas si anodin avait-il fini par comprendre, et les poupées de sa sœur avaient achevé de le convaincre. Son apprentissage fut long et difficile, clandestin, mais il se sentit un jour prêt à se confronter à la réalité. Sa sœur finalement acceptât de se livrer entre ses mains en échange de la coiffure de la présentatrice météo, mais leurs parents horrifiés ne laissèrent pas son entraînement se poursuivre. Alors ce fut en cachette, derrière le mur des toilettes de l'orphelinat, qu'il coiffât ses premières starlettes, elles n’avaient pas de parents pour faire d'histoire, mais les bonnes sœurs finirent par le déloger, et il dut se rabattre sur des cobayes plus proches de lui dont les mères ne pouvaient payer le coiffeur, il en fit des heureuses ! Jusqu'à ce qu'il soit renvoyé du lycée. Ses parents l’envoyèrent à Paris où, songeaient-ils, il ne pourrait nuire à leur réputation. Il voulait coiffer ? Il pouvait se brosser ! Qu’il file ! Il nous avait fait faire assez de cheveux blancs ici.

Il était parti, comme tant d'autres avant lui, tenter sa chance, aller vérifier si son numéro était le bon, et si oui faire valider son ticket. Il y croyait fermement et tant et si bien qu'il ne perdait jamais le moral, pour preuve l'attachement démesuré qu'il entretenait avec sa miteuse chambre de bonne, la considérant comme l'antre vénérée de sa créativité. Il la quittait toute la journée en quête d’un emploi, il voulait devenir coiffeur, il avait son talent pour atout, mais un atout bien caché. Il avait écumé tous les salons, essuyé tous les refus, jusqu'à ce que l’aigre revanche qu’ils avaient éveillée en lui l’amène à ne désirer plus qu'une seule chose : travailler dans le plus prestigieux établissement de capillocréativité. Il avait donc patiemment harcelé le propriétaire en le couvrant de compliment, en lui vantant ses propres talents, en lui offrant de travailler gratuitement, jusqu'à ce que de guerre lasse M. Lafartouz accepte de l'embaucher comme stagiaire balayeur, payé par les Assedic. Il avait mis un pied dans ce temple de l’agencement capillaire mais il ne coiffait toujours pas et dans cette ville, étrangère à lui, il ne savait où trouver le mur des toilettes, alors il avait repris le cours canin, et certaines propriétaires de caniches hurlaient au scandale en retrouvant leur petit chéri-tout-plein...
Cela n'avait pas encore attiré l'œil des professionnels et il rongeait son frein patiemment jusqu'à ce jour de mai...


Tournesols

Elle n'avait pas rendez vous. On la fit patienter. Elle buvait du thé vert, en feuilletant les magazines hyper hype du guéridon Stark. Les étudiantes coiffaient en piaillant comme on leur avait enseigné, Paul Hubert en tiroir-caisse se goinfrait en raillant mais il vint à saigner, il s'était pris le doigt dedans... drame.
Faisant bonne figure, tout sourire, il s'éclipsa dans l'arrière boutique, mais ne put se résoudre à éviter les urgences, c'était son principal outil qui était touché,
et son assurance servait à ça, mais il venait de s'engager à traiter la cliente et se voyait forcé de la laisser en plan, il ne pouvait souffrir un pareil manquement, et voyant les étudiantes débordées, le cahier électronique de rendez-vous dégorgeant, vendredi, il jeta un coup d'œil rapide à sa collaboratrice qui en retour, sans mot dire et sourcillant même à peine, lui confirma l'impossible merdier dans lequel il était, alors il se souvint du sous-fifre qui passait le balai, il l'attira à lui.
« Tu as dis que tu savais couper et bien, voilà ta chance, tu te révèles ou tu te grilles, à partir de maintenant plus question de balais, jamais, saisi l'occasion, œuvres ou échoues »

Pas un mot en réponse, il posa le balai dans un coin et alla se laver les mains tandis que Paul Hubert installait la demoiselle au shampoing et lui expliquait fallacieusement la situation avant de s'éclipser.
Il n'avait aucune idée des mots à employer, aussi il commença par se taire, il la regardait profondément, tentant de sentir sa beauté, sa personne et de s'accorder à ses désirs, heureusement elle avait l'habitude d'être servie et elle lui déballa son envie du tac-au-tac, ce serait simple, elle voulait changer de tête, changement de vie oblige, elle voulait ça, et que ce soit réussi, du volume sans la longueur, de la couleur mais légèrement, et puis elle se tût et se replongea dans sa lecture, car Kévin de Story Academy aurait trompé Beverley et elle devait savoir. Il profita du shampoing pour élaborer son approche, puis il se sentit prêt et fit des miracles, ses mains s'agitèrent, elles se mirent à voleter autour de ses tempes, délicates et affairées elles semblaient les meneuses d'un ballet qui sublimerait la chevelure, elles alliaient la dextérité à la déférence, elles enveloppaient la tête de mille précautions, tout en repérant en rase motte les opérations à mener auxquelles elles se livraient avec une précision chirurgicale, pour éviter tout dommage collatéral elles répétaient parfois l'opération, y allant par petites touches comme un sculpteur, un impressionniste. En dépit du bourdonnement de ses mains et du cliquetis des ciseaux, lui même gardait une apparence très calme tandis qu'il vivait une sorte de transe, peu à peu l'image avait pris forme dans sa tête et il la voyait à présent devant lui, un léger tremblement agita le côté gauche de sa lèvre supérieur, il lui avait fait les tournesols de Van Gogh.
Bien qu'elle ne connaisse sûrement pas ce tableau, elle n'en revenait pas, mais n'exprima que le minimum de la gratitude, tandis que les collègues bouches-bées hésitaient entre jalousie et admiration, comment avait-il réussi, et qui était ce blanc-bec qu'elles n'avaient pour ainsi dire jamais vu ? Il savourait sa victoire en se remettant à balayer, attendant le retour du patron pour recevoir ses louanges. Mais cela ne se passât pas ainsi.


Canapé

Le soir Paul Hubert ne revint pas et sa collaboratrice en fermant le magasin ne dit rien, il continuerait donc de balayer demain. Il rentra chez lui à pieds car la soirée n'était pas si fraîche et qu'il se sentait confusément l'envie de flâner, et puis après tout a-t-on besoin de raisons pour marcher vers chez soi ? Il ne pensa pas à grand chose sur le chemin, il revivait la scène de son exploit encore et encore, il tâchait de se remémorer tous les détails, il voulait imprimer ce souvenir en lui à tout jamais, il pensait avoir connu là son acte fondateur, l'anecdote qu'il raconterait un jour aux journalistes, puis à sa descendance.
Il fut arrivé chez lui sans avoir pris réellement conscience d'avoir quitté le Lounge. C'est en poussant la porte de son immeuble décrépi qu'un sourire s'imposa sur ses lèvres, il ne pouvait le réprimer et ce rictus semblait grandir, grandir indéfiniment, il passa par la Joconde, le Clown puis le Joker alors qu'il montait précipitamment les sept étages et il arriva sur son palier essoufflé mais hilare. Une fois chez lui il laissa éclater un rire tonitruant, qui mit du temps à s'évanouir, alors il passa de longues minutes à reprendre sa respiration, il avait les idées toutes embrouillées, il n'arrivait pas à réfléchir. Il se dit qu'il fallait manger, et fêter ça, alors il s'offrit une belle assiette de roulés de jambon au fromage frais, comme sa mère en préparait pour recevoir, il piqua même quelques bouts de comté sur des allumettes, ensuite il déboucha la bouteille d'eau gazeuse, eau précieuse qu'il conservait au cas où, au cas où il aurait eu un invité par exemple, ou une invitée par extraordinaire.
Il avait peu de moyen mais beaucoup d'espoir. Et il était débrouillard. Il mélangea l'eau bulleuse à de la vodka, un peu de sucre, les quelques gouttes de citrons qui acceptèrent de sortir de leur retranchement où elles avaient pensé mener une fin paisible, il offrit au demi citron desséché une fin honorable en le laissant tomber dans la poubelle, il ajouta une pincée très étroite de gingembre, et versa son champagne de brocante dans une coupe en plastique Perrier confectionnée par ses soins, au cas où, au cas où son mystérieux invité aurait eu l'originalité d'apprécier un tel contenant, à force de supposition il s'était permis quelques libertés car il n'avait pas les moyens d'acquérir des biens prestigieux pour d'hypothétiques visiteurs.
Assis dans sa cuisine il regardait, par dessus son lit qui était dans le salon, la porte de sa salle de bain qui restait ouverte pour l'aération et déplaçait le problème de l'humidité de quelques centimètres en y ajoutant un problème d'odeur, il se mit à rêver qu'un jour il aurait peut être un lit placard ! Il repensait à la cliente, qu'elle était belle ! Jamais il ne pourrait inviter une fille comme ça chez lui, ça ne servait à rien de se faire des illusions, ni d'acheter du mousseux. Il préférait penser qu'elle avait tant apprécié sa coiffure, enfin sa création capillaire, qu'elle ne voudrait plus être traitée que par lui, et alors... il commencerait par elle à avoir une clientèle, et la suite viendrait d'elle même, il était confiant en son talent, et se voyait déjà ne plus que caresser les chiens.
Sur ces douces pensées il s'endormit sans même retirer la housse du canapé.


New York

À l'ouverture Paul Hubert était là, le doigt bandé, et lui dit qu'il pouvait être content, il devenait coiffeur à plein temps, mais ce ne serait pas facile, des tensions étaient nées dans l'équipe... Il se prépara à affronter les bêcheuses et s'installa dans un coin, attendant qu'on lui désigne une cliente. Les filles du salon adoptèrent différentes attitudes, elles qui ne l'avaient jamais remarqué auparavant et qui ne lui avaient donc forcément pas parlé. Certaines continuaient simplement de l'ignorer, ne changeant rien dans leurs habitudes, certaines lui jetaient quelques regards noirs qu'il interceptait à la dérobée puis laissait glisser entre ses cils, certaines lui décochaient des œillades admiratives, timidement, certaines lui souriaient même franchement, ah non, Paul Hubert se tenait derrière lui à ce moment-là. Aucune ne lui parla, mais Paul Hubert ne s'en souciait pas et lui livra une vieille dame acariâtre qu'il n'aimait pas tant entendre le morigéner en maugréant. La vieille ne cacha d'ailleurs pas sa désagréable surprise d'être livrée entre les mains d'un jeunot à l'air plus ahuri que déterminé, Paul Hubert et ses courbettes surent la convaincre en ne lui laissant guère le choix. Tout stressé qu'il était, il fit du très bon travail, mais on disait bel ouvrage, il avait su donner l'impression d'un soleil, même s'il était couchant à cause de l'age déclinant du sujet.
L'ancêtre dut bien reconnaître qu'il avait su accommoder, voire rehausser, les restes de beauté cachés dans ses rides, mais elle ne le dit pas ainsi.
Il retourna s'asseoir dans son coin après avoir reçu les félicitations de Paul-Hubert et se replongea dans l'observation des apprenties pipelettes qui le fascinaient à mesure que lui aussi les découvrait.

Tout ça ne dura pas car La cliente revint et il se leva d'un bond pour aller l'accueillir. Il fut toutefois précédé par l'associée de Paul Hubert, dont la fonction de prime abord semblait être hôtesse d'accueil, puis par Paul Hubert lui même qui ne manquait jamais de saluer ses clientes, enfin il put se contorsionner suffisamment pour qu'elle le remarquât derrière les larges épaules de PH et les hanches de sa première collaboratrice qui les concurrençaient honorablement. Il était toujours subjugué par son immense beauté, fasciné par sa dureté et tétanisé par sa froideur, après avoir fait cette analyse précise de ce qu'il ressentait, et avoir trouvé que deux des arguments sur trois n'était pas forcément positifs, il bafouilla pâteusement quelques borborygmes et elle lui demanda de sortir sans lui avoir répondu, mais que répondre à d'aussi floues salutations ?
Elle lui apprit qu'elle était ravie de sa coiffure et qu'elle le ferait savoir, elle pouvait lui rapporter une clientèle exigeante mais nombreuse, qui lui assurerait rapidement une belle renommée. Pouvait-il coiffer à domicile ? Non, il n'avait pas de matériel et était engagé chez Paul Hubert qu'il ne voulait pas quitter précipitamment alors que lui seul lui avait offert sa chance. D'ailleurs du coin de l'œil il voyait que Paul Hubert n'appréciait pas cette connivence nouvelle, en bon professionnel des affaires il pressentait sûrement que cela finirait par lui nuire.
Il reprit son travail en s'essayant à plaire à Paul Hubert, lui expliquant que la demoiselle ne l'avait que félicité tout en lui suggérant de s'installer à New York, il précisa qu'il ne l'envisageait pas du tout, et Paul Hubert rebondit sur le mot envisager qu'il aimait tant.


Franges

Les clientes qu'il coiffa les jours suivant furent toutes enchantées, bien que leur niveau social semblait les empêcher de remercier chaudement et directement un jeune homme dont les parents restaient inconnus chez elles, ainsi Paul Hubert se bornait à recueillir les satisfactions de sa clientèle en tentant de s'en contenter, sans s'en sentir dépossédé.
La damoiselle revint quelques jours après, quelques jours pendant lesquels il avait été des plus fébriles, n'osant imaginer la suite des événements, mais ne pouvant s'en empêcher. Paul Hubert savait qu'elle ne venait pas se faire coiffer et cela figeait quelque peu son rictus, elle se laissa offrir un thé mais garda son manteau sans sucre afin de le boire dehors en compagnie d'un jeune homme qui fascinait de plus en plus de monde, tout en restant très mystérieux. Elle lui reparla de la coiffure à domicile, mais il prétendit que cette idée ne l'enchantait pas, car au fond il savait qu'en dehors du salon il lui faudrait acquérir une tenue vestimentaire adéquate pour se rendre chez ce genre de clientèle, or il ne savait définir cette tenue, ne pouvait la payer et était convaincu d'en nécessiter plusieurs. Elle restait dubitative car elle parlait peu, mais lors de cette deuxième entrevue sur le trottoir il sentit ses yeux le regarder de manière nouvelle, il ne put y croire ni s'empêcher de rougir. Il sentit ses oreilles brûler et pensa qu'il aurait pu préparer du thé en les trempant dans un gobelet d'eau froide. Elle fit mine de ne pas voir sa gêne, elle sut ne pas l'accabler en ne se départant pas de son air sec de violence contenue. Lui, tournait fréquemment la tête en direction de la vitrine où Paul Hubert se tenait, mal caché par cette décoration si moderne qu'elle avait l'air d'avoir été interrompue en cours de montage, quand elle comprit sa préoccupation subordonnée, elle lui conseilla d’ouvrir son propre salon. « Mais je n'ai pas d'argent ! » « Moi si » rétorqua-t-elle immédiatement, et il fut surpris par cette spontanéité. Elle semblait s'y connaître suffisamment en coiffure pour vouloir miser sur ce jeune prodige. Elle lui dit d'y réfléchir, elle repasserait.
À présent, le bouche à oreilles, le téléphone à franges comme disait Paul Hubert, avait commencé à fonctionner et certaines clientes arrivaient en le désignant d'office, et en le mettant de moins en moins en garde, la confiance s'installait. Elles lui demandaient toujours une création extraordinaire, comme si elles le pensaient magicien, c'était qu'en fait chacune voulait que ses amies ressentissent le même effet qu'elle-même avait subi en découvrant chez une autre cette révolution capillaire pour la première fois. Gardant sa ligne de conduite toute en discrétion, qui ne l'autorisait pas même à donner son nom. Il œuvrait de son mieux, mais demeurait reconnaissant et admiratif devant son Maître, ainsi qu'il avait rebaptisé PH depuis qu'il le sentait un peu jaloux. Ne sachant pas son nom, les femmes qui créaient sa réputation l'avait surnommé l'Artiste, et Paul Hubert qui s'était longtemps gargarisé du titre, inventé par lui, de Capillairiste se sentit un peu à la traîne, surtout qu'à cause de sa blessure il n'avait pu créer pendant plusieurs jours.
La jeune bourgeoise revint, mais ne voulu pas de thé, la journée étant chaude elle voulut un jus de fruit frais comme on en proposait ici. Cette anecdote ne troubla personne, et fort heureusement car elle était insignifiante. Après lui avoir demandé s'il avait changé d'avis quand à la coiffure à domicile, ce qu'il n'avait pas fait, en partie de peur de se désavouer, elle lui annonça qu'il avait raison, qu'un artiste de son acabit n'avait pas à se déplacer continuellement comme un VRP, même de luxe, il devait posséder son propre Lounge, un lieu à sa hauteur, pouvant le représenter, lui offrir la vitrine sur le monde qui lui manquait, il était estomaqué, et ne sut que dire devant cet afflux de compliments, si ce n'était qu'il n'avait pas les moyens d'ouvrir cet atelier de création fébrile dont elle ventait les mérites, elle lui répéta qu'elle avait des moyens, que sa réputation étant faite c'était le succès assuré, il répondit que cela tuerait Paul Hubert, elle lui dit qu'il ne passerait pas sa vie sous son autorité, à moins qu'il n'en fisse explicitement le choix, elle le laissa réfléchir, en lui donnant tout de même un très court délai, la chance qu'elle lui offrait devait être saisie sans attendre, cela n'était pas que de la politesse, c'était également du bon sens.


Mèche

C'est ainsi qu'un mois après avoir lâché son balai il inaugurait son propre salon, non sans avoir au préalable essuyé la tempête de son ancien patron qui le traitait d'ingrat... et de bien d'autres choses, faisant ainsi la démonstration de son inventive créativité.
Le succès fut fulgurant et il devint le coiffeur le plus en vue de la capitale, les stars imploraient un rendez vous, il ne savait plus où donner des ciseaux. Bérengère n'avait pas que payé le salon, elle le possédait réellement, mais l'amour semblait éternel et ces questions triviales ne l'entravaient pas. Sa clientèle l'avait suivi, elle avait fait des petits, Bérengère avait même souri. Il ne lui parla pas des chiens et dut ruser pour raconter son parcours, en même temps elle ne faisait pas montre d'une profonde curiosité pour lui, ni pour grand chose à part elle même, et les interminables potins, scandales et autres tendances dont elle discutait indéfiniment en compagnie d'Anne-Sophie, Pétronille et autre Constance, dans un salon rose bonbon empli de poufs moelleux et de volutes sucrées recréant à merveille la sensation, angoissante pour certains, onirique pour d'autres, d'être pris au piège dans une machine à Barbe-à-Papa. C'est là qu'elle passait le plus clair de son temps, c'est à dire ses journées car le temps sombre se prenait souvent bon aux bars à champagne. Il s’installa chez elle mais sans que cela implique autant d’intimité qu’il l’avait imaginé, ce qui en un sens préservait leur couple de l’usure. Il eut la jouissance d'une partie modeste en comparaison mais déjà conséquente de l'appartement de Bérengère dans le septième arrondissement, 222 mètres carrés sur deux étages au dessus d'un parking abritant les bolides les plus fuchsia qu'on put imaginer. Il n'avait ramené que peu d'affaires, tout étant meublé ça ne manquait pas. Il fut surpris par la forme de la plupart des meubles et ne s'habitua jamais vraiment à leur fréquentation. Il passait beaucoup de temps à fumer des cigarettes à sa fenêtre tandis qu'une réunion d'état major du ragot se tramait dans les appartements de sa douce. Il s'étonnait encore d'avoir été happé si rapidement et facilement vers le bonheur qu'un goût d'inachevé venait par conséquent teinter légèrement, mais pas suffisamment pour qu'il s'appesantisse sur les réactions de Bérengère à son égard, à des moments qu'il jugeait d'égarement sans y attacher plus d'importance comme la mansuétude nous entraînerait envers un chaton même très taquin tiens un pigeon s'est posé sur le banc, où est mon briquet ?
Il était devenu fier de lui, ses parents aussi, le mariage promettait d'être somptueux. C'est pourquoi il ne comprit pas que sa clef ne tournât pas dans la serrure ce vendredi soir, il ne comprit pas non plus qu'elle ne répondît pas à ces messages, après tout elle les recevait même en vacances à New York. Ce n'est que devant le kiosque à journaux qu'il eut un début d'explication, elle faisait la couverture en compagnie de Kévin qui allait tenter sa chance dans le Arrenbi et devait enregistrer un album avec des pointures des States (mais commençait par la tournée des clubs au bras de sa nouvelle conquête).
Il retourna dans son ancien chez-lui, abattu, il avait nostalgiquement conservé son gourbis afin de ne jamais oublier ses origines. Il passa le weekend à chercher des explications rationnelles de plus en plus originales, tout en coiffant machinalement son linge de maison, qui ne répondait pas très bien à cette tentative offerte d'épanouissement.
Au lundi matin il n'avait toujours pas de nouvelles et ne pouvait plus se convaincre qu'elle fréquentait Kévin pour la richesse de son vocabulaire et qu'elle attendait le bon moment pour lui emprunter son chargeur de smartphone afin de tenir informé son fiancé de la bonne tenue de ses vacances. Il commença à se demander si elle avait ressenti autre chose en couchant avec lui que la fierté de posséder le meilleur. Cela le déstabilisa quelque peu. Il était harcelé sur son portable par les clientes qui poireautaient rue Montaigne, mais que pouvait-il répondre ?

Il ne se sentait pas la force d'y aller. Il appela sa future belle-mère qui répondit qu'elle ne se souvenait pas de lui et rit à l'évocation d'un mariage. Il raccrocha les yeux vagues et après avoir fait des dreadlocks à son épagneul, il se pendit au bout d'une sublime corde en vrais cheveux de toutes sortes, accumulés depuis longtemps, comme s'il avait toujours su.

120 VOIX

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Pour poster des commentaires,
Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Belle nouvelle pour une introspection dans ce qui nous anime. Mes votes. Aimerez-vous Tropique, Reflets, ou toute autre chose de mon univers.
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Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Une nouvelle qui nous fait entrer dans l'ame humaine . Des moments forts drôles , humoristiques , d'autres très grinçants . Une chute qui correspond bien à ce milieu , on jette , on passe à "autre chose " ..
Je n'ai pu m'empêcher de penser au parcours de Fabrice Luccini . Mes votes et une invitation à découvrir ma page . Peut être que " Mon Grand Noir du Berry " pourrait vous plaire .

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Moreac99
Moreac99 · il y a
J'ai adoré !
Merci pour le arrenbi et le "...nous entraînerait envers un chaton même très taquin tiens un pigeon s'est posé sur le banc, où est mon briquet ? " :-)

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Romuald G. Benton
Romuald G. Benton · il y a
Merci ! Grâce à vous cette phrase (ce délire) est enfin légitimée !
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Olivier Robert
Olivier Robert · il y a
je n arrive pas a voter ....suis je nul ?
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Moreac99
Moreac99 · il y a
Hé bien....
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Philippe Lepalois
Philippe Lepalois · il y a
Une histoire qui n'est pas tirée par les cheveux .
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Grandeur et décadence... Une belle palette de la psychologie humaine et une chute décoiffante ! Bravo !
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Djé
Djé · il y a
erreur de manip ma gueule.
Bravo!

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Romuald G. Benton
Romuald G. Benton · il y a
moustache gracias !
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Djé
Djé · il y a
mera chimba parce
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Romuald G. Benton
Romuald G. Benton · il y a
Que significado ? No hablo muy bien spanol... porque no has votado ?
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Claudine
Claudine · il y a
La narration, la progression de l'histoire, la description kinesthésique, le sensoriel, les états-d'âmes...on achève bien les cheveux et le coiffeur. Lecture recommandée car écriture stylée!
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Romuald G. Benton
Romuald G. Benton · il y a
Un grand merci Claudine pour ce commentaire élogieux et détaillé !
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Laren
Laren · il y a
très beau texte, suspens assuré jusqu'au bout, pas le même destin que Fabrice, ce conteur Célinien de certaines fables, quelles envolées concernant ce sculpteur aux ciseaux et ce compteur ou coiffeur de pimbêches, il fait fi de tout même de la vie, très beau style...
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Romuald G. Benton
Romuald G. Benton · il y a
merci beaucoup, je ne sais pas quoi ajouter devant ce compliment fourni !
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