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Thibaut78

Thibaut78

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Juste avant la nuit, j'ai voulu voir une dernière fois les quais de Saône. Savourer la beauté des derniers rayons de soleil qui se noient en éclats dorés au-dessus des eaux glauques, colorant la surface du fleuve d'un millier de prismes scintillants.
Mais les quais de Lyon ne sont pas que poésie et possèdent également leur part de ténèbres. Bien malin celui qui pourrait évaluer le nombre de corps jetés du haut de ces ponts. Le pourriez-vous ?… Je ne crois pas, c'est impossible. Moi-même, après trente années de Police et d'enquêtes au service de cette ville, j'ai du mal à avancer un chiffre exact. Qu'ils soient froids comme le marbre ou encore chauds comme une brise de printemps, j'en décompte environ une quarantaine, rien qu'au cours de ma carrière. Et je ne vous cause là que des homicides… Les suicides et les accidents ne rentrent pas dans les statistiques d'affaires élucidées. Cela serait trop facile.
Peu importe l'époque ou le lieu, les meurtriers n'ont eu de cesse d'éprouver une fascination morbide pour le délestage de congénères dans les eaux turpides. Lacs, océans, fleuves et rivières ont ainsi servi de vide-ordures naturels pour accueillir les gêneurs, fouineurs, innocents et autres empêcheurs de tourner en rond. Il faut reconnaître que le mode opératoire est des plus pratiques : un beau plongeon, un plouf sourd et étouffé, quelques encyclies éphémères qui flétrissent silencieusement la surface, et voilà votre macchabée parti pour un voyage sans retour dans les abîmes de l'oubli. Séduisant non ?… Sauf que j'ai sciemment omis de vous préciser un détail, et il a son importance. Il m'a permis de mettre à l'ombre pour un sacré bout de temps plusieurs imbéciles du terroir, qui avaient eu l’outrecuidance de penser que leur stratagème s'apparentait au crime parfait. J'ai un ami médecin légiste… S’il était là, il vous expliquerait que les cadavres ont tous la même fâcheuse propension physique à remonter un jour à la surface. C'est inéluctable. Sans lestage d'aucune sorte, c’est généralement après deux à trois semaines, selon la température de l’eau, que les viscères du corps, gonflés de gaz de décomposition, vont imprégner la dépouille d'une flottabilité positive. Dans le coin, en calculant une vitesse moyenne comprise entre deux et trois kilomètres par jour, les réapparitions de cadavres gonflés se font toujours près des patelins de Pierre-Bénite ou Reventin-Vaugris. Une aubaine pour nous autres enquêteurs, hein ?…

C'est étrange comme ce soir toutes ces idées me trottent dans la tête… Je regarde passer le flux de l’onde citadine, accompagné des légères volutes grises qui s'échappent de ma cigarette. Le moment est venu de faire un bilan de mon existence. Sûrement trop brève pour mes joies et trop longue pour mes peines, mais je me sens désormais en phase avec moi-même. J'ai bon espoir d'avoir sauvé des dizaines de vies en n’en supprimant qu’une !… La mienne ne compte pas, elle n'entre pas dans le quota.
Pensez-vous que dans trois semaines on retrouvera mon corps aux alentours de Pierre-Bénite ?… D'une certaine manière, ce serait là un signe céleste post mortem de rémission.

La mort ne m’effraie pas, mais le noir, si. Voilà pourquoi je veux partir avant la nuit, afin qu'elle ne puisse pas me rattraper. Et puis, quelque part, ça me rassure de m'éteindre dans la lumière. La nuit dernière, le salopard que j'ai buté n'a pas eu cette chance… C'était dans un restaurant de la vieille ville, et lorsque j'ai pressé la détente, un troisième œil lui est apparu au milieu du front, comme une révélation soudaine… Je ne m'attarde pas sur les giclées de cervelas plein le plateau de charcuterie et la panique qui s'en est suivie ! À dégoûter les quarante clients qui soupaient à l'intérieur de bouffer de la rosette jusqu'à la fin de leurs jours. Pour tout vous dire, moi-même j'en ai eu un haut-le-cœur. Mais quel caviar pour la presse écrite et la télévision régionale ! Je suis désormais le flic le plus recherché de France, et j'imagine que mon supérieur doit se gaver de Prozac en prévision du bordel qui va lui tomber sur la gueule. Il risque de l'attendre un moment sa prime au résultat.
Un petit vent s’est levé et fait vaciller la flamme de mon briquet… J’ai arrêté de fumer il y a peu, mais ce soir je les grille l'une après l'autre. Quelle importance ça a désormais ?…

Le type que j'ai froidement abattu hier soir n’avait pas quarante ans. Dans les films noirs, on représente toujours les méchants avec un visage buriné, une mine patibulaire et un regard torve… C'était loin d'être son cas. Vous l'auriez même trouvé plutôt beau garçon, avec sa silhouette sculptée, son sourire avenant et son air sympathique. N'en jetez plus, la coupe est pleine ! C'était un enfoiré de première, le roi de la cocaïne, le baron du crystal, le prince de l’héroïne et d'autres saloperies avec lesquelles il arrosait le marché lyonnais et sa région depuis plus de dix ans ! Bien entendu, il n'était jamais en première ligne… Relâché faute de preuves lors de ses trois dernières mises en examen. Il trimbalait derrière lui une tripotée de ténors du barreau qu'il payait rubis sur l'ongle et possédait à chaque instruction plus de témoins qu’il n’en aurait fallu pour garnir un virage entier du stade de Gerland.
J'ai des témoins moi aussi, maintenant… mais les miens sont à charge. Oui, je vous le concède, ce n'est pas une attitude digne de se faire justice soi-même, qui plus est lorsque l’on est fonctionnaire de Police et que l'on se doit d'être exemplaire. Je me revois à l'école en uniforme de gala, prêter serment avec toute ma promotion. On était jeunes et on y croyait. Durant des années, on a fait face à des malfrats coriaces, des gangsters insaisissables, mais qui avaient pour la plupart un code de l’honneur, une certaine éthique. L'exemple le plus flagrant qui me vient à l'esprit est le gang des Lyonnais : de vrais professionnels du braquage, des terreurs qui n'ont jamais versé une goutte de sang lors de leurs méfaits. Et puis un beau jour, sans qu'on s'en rende bien compte, tout évolue, tout bascule. Bon j’arrête de faire mon vieux con, c'est comme ça et puis voilà…

N’empêche que pour moi, cette dernière année avant la retraite était celle de trop. Je revois le juge qui annonce à l'autre empaffé qu'une fois encore, il est libre. Je revois le petit rictus narquois de cette ordure qui me nargue ouvertement dans les couloirs du tribunal. Je revois la cerise sur le gâteau de mes illusions perdues, deux semaines plus tard, qui prend la forme d'une plainte pour harcèlement déposée contre moi par ses avocats, et la mise en examen qui s'en suit. La fin de l’instruction est prévue pour Noël et on m’a notifié l’interdiction de l’approcher et de lui parler. Ma hiérarchie, frileuse, m’a retiré mes dossiers et mis au repos forcé.
Qu'à cela ne tienne, je profite de mon temps libre pour effectuer des examens médicaux : j'ai des quintes de toux inquiétantes et mes poumons me donnent l'impression d'être des fours à charbon. Le docteur qui me reçoit est du genre direct, j'apprécie : « Sans chimiothérapie, il vous reste deux mois environ. » J'encaisse le coup, j'ai envie de répondre que dans ce cas je prends juillet et août, mais le courage me manque. Je lui dis que j'ai besoin de réfléchir, de prendre du recul.
Mais dans ma tête tout est parfaitement clair, je tiens ma revanche…

Et me voilà devant vous, au crépuscule qui précède les ténèbres, là où se termine ma vie. J’ai pris hier la décision de refroidir le bel empoisonneur et d'embarquer pour un aller simple dans le Saône Express. Dépaysement garanti.
Tant que j'y pense, je vous ai dit que quelques années plus tôt, mon unique fille était morte d’une overdose ?…Elle avait dix-neuf ans et était jolie comme un soir d'été. La vie est parfois cruelle non ?… Pas la peine de me regarder comme ça, je vous vois venir : n'allez pas imaginer que j'ai flingué le dealer à cause de ça, hein ?
Non ?
Un peu ?
Je ne sais plus...!
Peut-être bien après tout.

Excusez-moi, mais le dernier rayon de soleil faiblit. On papote on papote, mais j'ai bon espoir d'auditionner une canaille là-haut. Je dois ouvrir mon ultime porte, maintenant, sauter et disparaître à jamais...

Juste avant la nuit !

504 VOIX

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Arlo
Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Laperle
Laperle · il y a
Une sombre nouvelle joliment conduite par une lumineuse écriture . BRAVO Thibault. ..
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Lilith
Lilith · il y a
Si vous aimez Lyon et les histoires policières, cette nouvelle est pour vous!
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/plume-rouge
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Paulbrandor
Paulbrandor · il y a
Du noir écrit sobrement et avec efficacité. J'adhère. +1
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Franette
Franette · il y a
Le texte est répèté 2 fois ?
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Anushka Princeza · il y a
en finale!
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Lilie Emme · il y a
Tu es 4e "Thib", 4e!
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Thierry Counord · il y a
tu vas gérer.
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Annie Dessonet · il y a
On papote, on papote et je vote.
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Marlayna Louis · il y a
Que c'est beau!
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Jean-marc van Cauwenberghe · il y a
Merci de voter Marlayna, je compte sur toi et si tu pouvais faire voter des copines à toi, je t'en serai très reconnaissant ! bizzz jean marc
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