7
min

Au milieu des brumes

Image de Belzaran

Belzaran

59 lectures

5 voix

Une tâche de gras sur un vêtement de soie, voilà ce qu’était la ville d’Ha Long. La baie éponyme, jadis si splendide, avait été souillée par les viols répétés des entreprises du bâtiment. Les projets sortis de terre l’avaient défigurée, bétonnant l’endroit pour le tourisme de masse. Les hôtels poussaient comme des champignons, garnissant la côte de moisissure purulente. Certains restaient à l’état de projets, exposant leurs façades dans leur impudique nudité. Si je n’étais pas autant en colère, j’en aurais pleuré.
Le car roulait lentement sur la presqu’île, nous exposant à ce décor d’apocalypse. Il nous déposa au port, où nous embarquerions pour la jonque plus tard dans l’après-midi. Le lieu était sans charme, construit en ciment dans un but purement utilitaire. Autour de la nasse rectangulaire se succédaient des hôtels modernes et anonymes. Seuls quelques palmiers tentaient vainement d’humaniser l’endroit. Devant l’embarcadère se tenait une façade, simulacre de temple égyptien. Les lourdes portes en bois étaient cernées de grandes plaques en plâtre représentant des divinités en hiéroglyphes grossiers. Quatre colonnes blanches, lisses et massives, supportaient un toit en triangle. Cette faute de goût suprême, que seul Las Vegas semblait oser, me plongea dans un état d’hébétude. Ce fut sans un mot que j’embarquais, le visage fermé, vers les îles de la baie d’Ha Long.
En cinq minutes, nous avions rejoint notre jonque. Celle-ci était, comme les autres, un yacht qui avait déjà bien vécu, rehaussé de peinture d’or tape à l’œil. Une fausse voile tentait vainement de rappeler les jonques d’antan. Le moteur diesel se mit en route, faisant vibrer les lattes du parquet du pont supérieur.
Après le cocktail de bienvenue, nous nous éloignions enfin de l'amas bétonné et nous enfoncions dans la Mer de Chine. Nous serpentions au milieu d'îles majestueuses et inviolées, car inaccessibles. Le soleil nous inondait de lumière, aucune brume ne gênant la visibilité, chose rare en ce lieu. Les touristes mitraillaient les îles, interposant un écran entre eux et le paysage. Beaucoup souillaient ces photos de leur visage. Les selfies réalisés étaient partagés avec leurs amis, les rendant envieux de leur bonheur.
Je tentai de m'isoler à l'arrière du bateau, mais on nous appela pour une sortie extra-véhiculaire vers la grotte de la surprise.
Entassés sur des canots, nous avons débarqué sur un ponton surpeuplé. Les jonques avaient toutes déversé leurs ordures aux abords de la grotte, passage obligé de la croisière.
Les caves apaisèrent ma colère. Le lieu était magique ! Éclairées par des spots colorés, des stalagmites présentaient leurs formes familières aux visiteurs. On devinait ici une tortue, là-bas une grenouille. Les couleurs de l'endroit me plongeaient dans un univers fantastique. Je m'imaginais dans les mines de la Moria, en plein délire Tolkiennien. Quant à la « surprise » qui donnait son nom au lieu, c'était une roche invoquant un sexe dressé, éclairé d'une lumière d'un rouge vif et turgescent. Le stalagmite, « qui monte », n'avait jamais aussi bien porté son nom...
Mon enthousiasme retomba lorsque j'appris par touristes interposés que la grotte avait été retaillée par les locaux, dans le but d'intensifier les ressemblances naturelles. Ce fut guidé par le dégoût que je quittais le lieu.
Une autre déconvenue m'attendait pour la deuxième sortie du jour. Nous devions rejoindre l'unique plage de la baie. Les îles présentaient en effet des parois à pic, empêchant de mettre le pied à terre. Cela préservait l'endroit d'un pillage touristique.
L'îlot à la plage me consterna. Certes, il y avait un espace plat où accoster, recouvert de sable fin. Mais une partie avait été bétonnée, des murets poussant ça-et-là à côté d'une buvette standard. Un terrain de beach volley trônait à l'entrée, donnant à la plage un air de club de vacances. J'abandonnais la baignade pour l'ascension de l'île, le panorama étant vanté par les guides. Peu de rochers étaient accessibles ; c'était une rare occasion d'avoir un panorama de la baie d'Ha Long. Arrivé en haut, je surplombais les îlots. Des dizaines de bateaux mouillaient ici, véritables tâches sur le paysage ! Je redescendis sans même prendre une photo et rembarquai sur la jonque. Après tout, n'étais-je pas autant responsable que les autres de cette pollution visuelle ? Cette pensée ne m'apaisait guère.
Le soir, le repas se passa dans une vulgarité sans nom, qui contrastait avec le luxe apparent de la jonque. Les touristes se jetaient bruyamment sur leur deuxième cocktail offert, profitant de la gratuité comme des cochons de la boue. L'happy hour était une heure de déni de l'humanité. Un groupe d'Américain parlait fort, exhibant leur femme et leurs dollars comme des trophées.
Peu en phase avec mes compagnons de voyage, je me couchai tôt. Une soirée se tenait sur le pont supérieur, produisant des cris, des rires et de la musique binaire. Avant de m'endormir, je me demandai ce que je faisais ici. Qu'était devenue la baie d'Ha Long, si splendide et enivrante dans mon imaginaire ? Était-il possible d'y trouver, l'espace d'un instant, un peu de calme propice à la méditation ?

Des ronflements me réveillèrent au petit matin. Les cloisons sont fines du bateau et vibraient au contact des ondes sonores de mon voisin. La consommation effrénée d'alcools de la veille n'arrangeait pas les choses. Le bateau était immobilisé, aucun bruit de moteur ne faisait concurrence au ronfleur d'à côté. Tant qu'à ne plus dormir, je me levai, m'habillai et sortis de ma cabine.
Le jour pointait à peine. Une brume épaisse flottait au-dessus des eaux de la baie, filtrant les rayons de lumière roses orangés. Les îlots s’extirpaient des masses nuageuses, montrant ici ou là un pic. Les moteurs à l’arrêt ne troublaient plus les eaux et seules de petites vagues s’écrasaient paresseusement sur la coque. Le silence régnait, entrecoupé de cris d’oiseaux.
Perturbé par cette ambiance fantomatique, je pris une grande inspiration, les émotions prêtes à me submerger. Je retournai dans ma cabine récupérer mon matériel de dessin et montai sur le pont supérieur. Aucune photographie ne pouvait retranscrire le ressenti du moment. Je ne trouvai personne en haut de la jonque et m’installai à une table à tribord. Une île me faisait face, surgissant des flots et de la brume. Le pic était ravagé, présentant des contours aigus qui tranchaient avec les autres rochers. L’érosion s’était acharnée sur lui, le taillant à grands coups de lames acérées.
Je sortis mon pinceau et ma peinture. Quoi de mieux que l’aquarelle pour peindre cet endroit fantomatique ? Les jeux de lumière et de faux-semblants exigeaient des pigments transparents. Mais comment représenter ce voile brumeux et translucide, qu’un coup de vent pourrait déchirer ? Je n’y voyais pas à travers, et pourtant il me semblait discerner les formes qui s'y cachaient. Mes pinceaux me guideraient, aidés par l’atmosphère fraîche du matin. La peinture ne sécherait pas tout de suite, laissant libre cours aux dégradés les plus audacieux.
Je commençai par des lavis très légers, laissant l’eau imprégner le papier. Puis je montai en valeurs lentement, craignant de commettre une erreur. C’était là la difficulté de l’aquarelle : toute faute restait indélébile. Impossible de la cacher sous d’épaisses couches de peinture. Cela lui donnait une spontanéité inégalable.
Mon pinceau glissait sur le papier, lui laissant à peine le temps de sécher. Peu à peu, le paysage apparaissait. Les formes se définissaient et gagnaient en précision malgré la légèreté du lavis. Je peignais sans réfléchir, laissant ma main aller et venir de la peinture au carnet.
L’humidité ambiante commençait à imprégner ma chair et je frissonnai. Mais impossible d’arrêter de peindre, quelque chose me retenait ici. Il fallait que je termine ce croquis. Ce dernier différait tellement de ceux que je pouvais bien dessiner habituellement. L’atmosphère du lieu inondait ma page ? Tout semblait plus fin, plus vaporeux que tout ce que j’avais pu réaliser. Comme si un autre dessinateur guidait mon bras et venait peindre à travers moi.
Soudain, j'eus comme une impression d’un regard au-dessus de mon épaule. Je me retournai, m’attendant à voir l’un de mes compagnons de route, mais il n’en était rien. Le pont restait désert. Le silence pesant ne laissait entendre que le clapotis de l’eau. Même les oiseaux s’étaient tus.
Je retournai à ma feuille, sentant le froid m’enserrer. Seule ma main droite, qui tenait le pinceau, n’était pas engourdie. Elle virevoltait, maîtrisant le pinceau comme un acrobate. Chaque tâche de peinture posée sur le croquis semblait posée au hasard. Mais pourtant, au gré de la diffusion, les formes apparaissaient, miraculeusement exactes. Je ne m’expliquais pas ce phénomène et ne pouvais m’arrêter de peindre.
Je sentis de nouveau une présence derrière moi. Ou plutôt, des présences. Comme si un groupe se tenait en retrait, observant l’artiste à son travail. Je me retournai, mais, encore une fois, il n’y avait personne.
Je me remettais à l'ouvrage bien malgré moi. Des mains invisibles m'enserraient et me dominaient, forçant mon corps à les obéir. La contrainte rendait le croquis fantastique à tous points de vue. Les couleurs se révélaient d'une douceur incroyable. La précision des ombres et de la transparence paraissait d'un autre monde. Ce n'était pas mon œuvre, mais celle des fantômes de la baie. Par mon dessin, ils m'emmenaient parmi eux. Mes mains blanchissaient, présentant des reflets bleutés de mauvaise augure. Ma chair se creusait, comme si mon vieillissement s'était subitement accéléré. C'était ma vie qui s'écoulait par le pinceau. Pris de panique, je ne pouvais agir. Mon corps ne me répondait plus, guidés par les fantômes de la baie.
Une voix s'éleva soudain derrière moi, venue d'outre-tombe. Je sursautai et me retournai, prêt à voir l'invisible. Mais ce n'était qu'un de mes compagnons de voyage me regardait, admiratif.
- C'est très beau ce que vous faites.
- Heu... Merci.
Il repartit comme il était venu. Je ne l'avais pas remercié pour son compliment, mais pour m'avoir ramené d'entre les morts. La chaleur reprenait place dans mon corps, provoquant mille picotements dans ma chair. Je lâchais mon pinceau, me retenant de le jeter immédiatement dans la baie. Mon dessin possédait des détails anormaux, d'une telle beauté qu'elle en était suspecte. L'aquarelle s'était miraculeusement diffusée en une illustration fouillée et précise, aux lumières d'une subtilité incroyable. Chaque grain de papier semblait être peint du pigment idéal. Je ne signai pas le dessin et refermai avec hâte mon carnet. Le papier était encore humide.
Je rejoignais le groupe pour le petit déjeuner, espérant au plus vite oublier cette histoire. Nous quittâmes la baie d'Ha Long vers midi, rejoignant le béton du port d'attache. Le car nous ramena dans la journée à Hanoï. Tout le long du trajet, je n'osais dormir. Mes pensées étaient tournées vers la baie et ses fantômes, qui avaient bien failli faire de moi l'un des leurs. Je ne redessinais plus du voyage. Même si aucun autre endroit ne me parut habité par des spectres, le risque était trop grand. Ils avaient cherché à m'emporter de l'autre côté. Combien de visiteurs avaient-ils été piégés de la sorte ? Combien n'avaient pas eu la chance d'en revenir indemne ?
De retour en France, je laissais mon carnet de voyage sur une étagère, l'oubliant pendant plusieurs mois. Je craignais de l'ouvrir, de voir ce dessin d'outre-tombe me fixer et que les souvenirs glaçants ressurgissent. Je le sentais dans ma bibliothèque et y jetais parfois un regard furtif. J’entendais comme un appel, une mélopée légère presque inaudible. Mon imagination me jouait des tours. Ce qui s’était passé sur la baie, ce jour-là, ne pouvait pas être réel. Au fil des semaines qui s’égrenaient, ma peur s’effilochait lentement comme un souvenir qui s’efface.
Je finis par ouvrir mon carnet, au hasard de rangements. Je trouvai le courage de tourner les pages et de faire face à cette angoisse irrationnelle.
La baie m'apparut, aussi belle et mystérieuse que dans mes souvenirs. La brume légère recouvrait les eaux, laissant s'extirper l'île aux flancs acérés. J'avais l'impression que l’image bougeait, comme si les flots étaient animés. Même les nuages semblaient se mouvoir légèrement. Je clignais des yeux mais cela n'y changeait rien. J’espérais être victime d'une illusion d'optique, mais je savais qu'il n'en était rien.
Comme j'avais fermé le carnet trop vite ce jour-là, les pages encore humides, des traces grossières maculaient le papier, gâchant par endroits la splendeur du dessin. Ces taches me perturbaient. Malgré leur emplacement aléatoire, elles semblaient dessiner une forme dans leur ensemble. Je tendis les bras, éloignant le carnet de moi pour en avoir une vision d'ensemble. Aucun doute possible : les tâches dessinaient distinctement mon visage.

5 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de MissFree
MissFree · il y a
avec votre nouvelle on se retrouve plongée dans une atmosphère vraiment particulière, j'ai beaucoup apprécié cette lecture et notamment le passage sur la peinture l'aquarelle!
·
Image de Belzaran
Belzaran · il y a
Merci beaucoup !
·
Image de Pueblo
Pueblo · il y a
J'ai eu beaucoup de plaisir à me plonger dans ta nouvelle. Le rythme est paisible et nous fait prendre la mesure du voyage, on s'identifie bien au dégoût du personnage quant à ces nouvelles formes de tourisme dénaturées.
J'ai particulièrement apprécie que le récit bascule dans le fantastique sans trop qu'on s'y attende, après une mise en contexte longue plutôt que dès le départ. Le fait de clore bien plus tard, en étant revenu à la bibliothèque, dans le foyer, ancre également l'évènement dans une temporalité plus large.
Bref, c'était superbe. Bravo!

·
Image de Belzaran
Belzaran · il y a
J'ai pris mon temps pour développer la nouvelle histoire de ne pas faire quelque chose de trop simple et développer divers ambiances. Elle est comme ça la baie d'Ha Long : pleine de sensations différentes !
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Dès la phrase d'ouverture (Une tâche de gras sur un vêtement de soie, voilà ce qu’était la ville d’Ha Long), le lecteur est prévenu : il n'aura pas droit à une historiette de plus troussée par quelque amateur qui n'a pas grand-chose à dire. Ici, il y a un style maîtrisé (avec de superbes descriptions, très picturales), une critique acerbe (et malheureusement justifiée) du tourisme de masse, de très belles lignes sur l'artiste au travail (et sur l'aquarelle de surcroît, genre injustement méprisé) la création d'une atmosphère de mystère et de terreur, une fin d'une grande poésie. "Au milieu des brumes", une nouvelle fantastique que Maupassant n'aurait pas dédaigné d'écrire s'il vivait de nos jours.
PS : il y a quelques petites erreurs à corriger, notamment au niveau de quelques passés simples à la première personne du singulier. Vous utilisez également "éponyme" comme on le fait de nos jours, c'est-à-dire de façon erronée. "Du même nom" ou "homonyme" est la baie d'Halong, et non "éponyme", qui se rapporte à un écrit portant le nom du héros.

·
Image de Belzaran
Belzaran · il y a
Merci pour votre commentaire qui me donne envie de continuer à écrire ! Pour les erreurs de passé simple et l'utilisation du terme "éponyme", ce sont justement deux de mes défauts d'écriture hélas... Je vais tâcher de corriger ça !
·