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 Instant de vie

Aller simple

Natasha

Natasha

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De la quiétude à l’anxiété. De l’excitation à l’appréhension. De la joie à la mélancolie. Le temps que mon café noir fumant absorbe un rectangle de sucre blanc, mes sentiments de pure plénitude se sont noyés dans la noirceur de mon expresso. Alors que les portes du train se ferment, que la destination est annoncée et que les quais s’éloignent, le calme et les palpitations de bonheur qui m’avaient envahie le temps des vacances me quittent et restent derrière la porte du train, au point de départ, sur les quais. Moi aussi, j’aimerais rester, là, de l’autre côté des portes, au point de départ, sur les quais, avec ma quiétude, mon excitation et ma joie bien au chaud dans ma valise. Au lieu de ça, je repars la valise vidée du bonheur des vacances et remplie de la tristesse du retour.

Le bonheur des vacances, c’est celui d’être libérée de toute obligation contraignante, opprimante, récurrente et pesante pour faire place à la liberté de laisser mon cœur et mon âme choisir les occupations qui rempliront chaque seconde de mes précieux congés d’excitation, de palpitation ou de délectation. Le bonheur des vacances, c’est de me réveiller lorsque mon corps l’a décidé, guidé par les rayons du soleil et non par le retentissement d’un réveil artificiel. C’est de m’endormir lorsque mon corps détendu s’assoupit de fatigue naturelle et non de cette fatigue alourdie par les contrariétés et le rythme astreignant de la journée. C’est de prendre le temps de me demander à chaque instant ce qui me ferait du bien, ce qui me ferait plaisir, ce qui me ferait envie. Que ce soit de dévorer quelques pages de mon roman sous ma couette ou sur l’herbe, de préparer un gâteau en guise de petit-déjeuner, d’observer les passants du balcon ou d’une terrasse de café, d’écouter les chansons de ma jeunesse et de m’y croire encore, d’écrire pour le plaisir, de lire des livres de recettes entiers avant de choisir celle que je cuisinerai, de faire connaissance avec les inconnus qui croisent mon chemin, de boire une, deux, trois tasses de café d’affilée, d’aller nager seulement le temps de faire deux longueurs, de regarder ces documentaires qui font rêver pour s’évader encore plus loin, d’appeler ceux que j’aime juste pour prendre le temps d’écouter leur voix, de lire les nouvelles dont personne ne parle, ou simplement de ne rien faire que prendre, respirer, écouter, sentir, toucher, goûter le temps. Aucune seconde ne se perd ni ne se ressemble ; chacune est réfléchie, appréciée, digérée, vécue. C’est dans tout cela que réside le bonheur de mes vacances.

Malheureusement, au bonheur des vacances succède la tristesse du retour. La tristesse du retour, c’est celle qui m’accable dès qu’il faut refaire ma valise pour rentrer chez moi, reprendre mon travail et ma vie de couple. Autant de contextes familiers que j’ai choisis et dans lesquels je me sens pourtant davantage étrangère, jour après jour. La tristesse du retour, c’est ce sentiment fait de cris silencieux qui n’arrivent plus à retentir et de larmes sèches qui n’arrivent plus à couler, parce qu’ils sont las de retentir sans qu’on les apaise et de couler sans qu’on les sèche. Rien ni personne ne les adoucit ni ne les réconforte, car peu importe l'ampleur de leur portée, je reprendrai le chemin du retour, je retournerai sous mon toit, je reprendrai le chemin du travail et je poursuivrai ma vie de couple. La force de cette routine et de cette familiarité reprendra le dessus et taira le malaise jusqu’au prochain retour de vacances. Je n’écouterai plus mon corps, ni mon cœur, ni mon âme. Je laisserai la routine les diriger et les étouffer jusqu’aux prochaines vacances.
Je repars donc, la valise vidée du bonheur des vacances et remplie de la tristesse du retour. Un passage obligé, cinq fois par an. Un nombre qui coïncide avec le nombre de semaines de vacances qui me sont accordées chaque année. Je ne prends jamais plus d’une semaine de vacances à la fois, ou plus précisément huit jours et demi.

L’avantage de prendre une semaine de vacances à la fois, c’est que cela me permet de renouveler le plaisir procuré par le départ en vacances cinq fois en trois cent soixante-cinq jours (trois cent soixante-six, les années bissextiles) et de le faire durer pendant huit jours et demi. Alors que d’autres préfèrent prendre trois semaines par-ci et deux semaines par-là, pour prolonger le plaisir, je préfère le renouveler. Parce qu’un plaisir renouvelé, c’est plus intense qu’un plaisir prolongé. Comme tant de choses qui durent, certains plaisirs perdent parfois en intensité avec le temps.

J’aime les débuts de soirée. Les débuts seulement. Il règne une certaine allégresse. Je prends le temps de m’imprégner de l’ambiance, je danse avec les uns et les autres, je discute de sujets intéressants et inintéressants, je goûte aux différents apéritifs... et puis, au fil des heures, je me suis lassée de l’ambiance, j’ai dansé avec tout le monde, j’ai épuisé mon répertoire de sujets intéressants et inintéressants, j’ai goûté à tous les apéritifs. Je partirai donc avant d’avoir laissé un sentiment d’ennui et de lassitude ternir cet agréable début de soirée.

De la même manière, les premiers jours dans mon nouveau travail étaient palpitants : je faisais de nouvelles rencontres, je découvrais de nouvelles tâches, j’aménageais mon nouveau bureau, et je le réaménageais encore et encore, j’imaginais avec un optimisme naïf toutes les perspectives d’évolution et d’enrichissement que m’apporterait cette nouvelle embauche... et puis, au bout de quelques jours, je n’avais plus personne à rencontrer, les tâches étaient devenues monotones, il n’y avait plus rien à aménager ou à réaménager et j’avais appris tout ce qu’il fallait savoir de l’entreprise et de son fonctionnement pour réaliser que je m’épanouirai peu, pour ne pas dire pas, tant que j’y travaillerai. La routine s’était installée et mes ambitions s’étaient noyées à la pause-café, moins de deux semaines après mon arrivée. Ce fut d’ailleurs la dernière pause-café que je partageai avec quelque collègue que ce soit dans cette entreprise où je réalisai trop tard – ou trop tôt – que je n’étais tout simplement pas à ma place. Nos motivations étaient différentes : la leur, c’était la compétition ; la mienne, la collaboration. Seul point commun entre nos motivations : l’une et l’autre nécessitent d’être entouré. Leur différence principale : pour la première, on a besoin des autres pour les piétiner et mieux s’accomplir ; pour la deuxième, on dépend des autres pour mieux réussir.
Ma vie de couple n’est pas bien différente d’un début de soirée ou de mes premiers jours au travail. Au premier rendez-vous, j’étais curieuse de tout ce que j’avais à découvrir en cet être qui me regardait différemment des autres. Au deuxième, j’ai savouré tout ce que je n’avais pas remarqué la première fois. Au troisième, j’ai profité de ce sentiment de bien-être et de familiarité qui s’était installé entre lui et moi, pour être entière et l’aimer entièrement... Puis, on s’est mariés, tout a basculé, lui, moi, nous, et, au fil des mois et des années, je n’ai plus pris le temps de le découvrir et de le redécouvrir ; l’envie de savourer nos instants partagés s’est retirée et la familiarité qui nous unissait est devenue synonyme de routine... Il serait donc temps de quitter cette relation conjugale ou de la recommencer depuis le début.

La différence entre une soirée, un travail et une relation dont on se lasse, c’est qu’on ne les quitte pas aussi facilement, ni de la même manière. Une soirée peut se quitter simplement et poliment après avoir étudié et exploité son répertoire d’excuses : « Mon mari se sent mal », « Je me sens mal », « Le petit se sent mal. » Un travail peut aussi se quitter simplement et poliment… mais encore faut-il en avoir un autre à la clé ou avoir un compte en banque bien garni. Quant à l’homme que l’on a épousé, on ne le quittera jamais simplement, même si dans le meilleur des cas ça pourrait se faire poliment. Je pourrais lui annoncer : « Je te quitte. » À la question « Pourquoi ? », je répondrais : « Parce que la photographe de notre mariage, qui a su captiver avec talent et naturel les premiers instants de notre vie de mariés a su tout aussi talentueusement et naturellement captiver ton cœur et ton attention. Parce que ces soirées poker entre amis du mardi se déroulent en fait chez elle, où vous jouez à tout autre chose. Parce que tes après-midi musculation du samedi se déroulent sans poids ni haltères, mais certainement sous son poids à elle. Parce que tes dimanches destinés à travailler avec ton agent de presse, tu les passes à roucouler avec ta maîtresse. » Tout ça, je pourrais le lui dire simplement et poliment. Mes sentiments de colère, de dégoût et de frustration, cela fait bien des années que je les ai ravalés. Mais c’est d’imaginer tout ce qui basculerait d’une seconde à l’autre et l’inconnu qui m’attendrait qui me freine et qui m’empêche de mettre fin à cette routine sans intérêt. C’est d’imaginer ce que cela changerait pour lui, pour nous, pour ceux qui nous entourent... pour moi. Je ne connais rien d’autre que cette routine, que ce travail inintéressant, que cette relation faussée et empoisonnée. Ce n’est pas la routine dont j’avais rêvé, celle au gré de laquelle j’avais imaginé me sentir comblée, aimée, épanouie. Néanmoins, mes rêves et mes sentiments refoulés, plus rien ne manque et ne m’empêche de profiter du bonheur qui m’attend à chaque congé.
Voilà pourquoi je préfère prendre cinq semaines de congé éparpillées dans l’année et ainsi renouveler le plaisir plutôt que de le prolonger. C’est un peu comme boire une tasse de café : la première gorgée est la meilleure. C’est celle qui met fin à l'attente et la satisfait. C’est celle qui comble nos sens de réconfort. C'est celle qui procure le pic du plaisir. Les autres gorgées ne font que prolonger ces secondes de satisfaction intenses jusqu'à ce que celles-ci s'évaporent avec la fumée du café pour laisser place au goût moins appréciable des gorgées refroidies. Le goût de la première gorgée est irremplaçable, non-prolongeable, inoubliable. Il vaut donc mieux boire la première gorgée de plusieurs tasses de café.

L’inconvénient de diviser ses vacances en cinq, c’est qu’après chaque départ, il y a un retour. Donc cinq départs, ça fait cinq retours... Cinq retours où à chaque fois, ma valise pèse plus lourd qu’au départ. Quand on dit que le bonheur donne un sentiment de légèreté, ce n’est pas une métaphore. C’est un sentiment physique, concret. Alors c’est tant bien que mal que je traîne mon corps, mon cœur et mon âme sur le chemin du retour à la fin de mes vacances, et c’est non sans peine que je soulève le poids de cette valise hors du train, le long des quais et jusqu’à chez moi où j’arrive généralement entre vingt-trois heures trente et minuit. Pour moi les vacances commencent le vendredi à la sortie du travail et se terminent le dimanche à 23 h 59, dix jours plus tard. Alors pour profiter amplement du bonheur des vacances, peu importe la destination : je quitte mon travail valise en main le vendredi soir et je rentre chez moi à la dernière minute, le dimanche de la semaine suivante... pour ne pas perdre un instant de ces précieuses vacances, de ces moments où le bonheur est entre mes mains. Pour ne pas laisser la morosité et la monotonie de mon quotidien me gâcher ces moments limités. Mais comme la quiétude, l’excitation et la joie commencent à me quitter dans le train qui me ramène chez moi le dimanche ; mes vacances ne durent pas vraiment neuf jours entiers. Mes vacances, c’est en tout et pour tout, huit jours et demi de bonheur. Quand je ne pars pas très loin, c’est parfois même huit jours et dix-huit heures de bonheur. Chaque heure compte. Chaque minute, même.

Lorsque je reprends le chemin du travail, je compte les semaines, puis les jours et enfin les heures restant avant ma prochaine escapade. Je raye chaque journée qui s’écoule de mes calendriers. Celui du bureau, de la cuisine, de mon agenda de poche. Comme si plus je rayais la même journée, plus vite le temps s’écoulerait. Alors que chaque jour, je me réveille sans motivation pour aller travailler dans une entreprise dont l’éthique ne m’a jamais convenu avant de rentrer me coucher dans un lit que je partage avec un homme que je n’aime plus, à chaque fois qu’un jour disparaît de chacun de mes calendriers, je souris un peu plus à l’idée de savoir que les vacances se rapprochent.
Mais l’attente de ce bonheur reste un supplice latent.
Puis, enfin, les vacances sont à nouveau là... comme un café fumant qui vient d’être servi. L’idée d’y goûter me procure déjà un sentiment de bien-être. Alors que mes lèvres se posent sur ma tasse pour avaler la première gorgée, ces sentiments de quiétude, d’excitation et de joie m’envahissent à nouveau... jusqu’à la minute où la tasse est vide. Il me faut donc reprendre le train pour rentrer chez moi, avec ma valise qui pèse lourd en chagrin. Je sais combien elle sera lourde à chaque fois et pourtant, je recommence. Le retour, c’est le même supplice que l’attente du départ. Ces départs et ces retours sont devenus comme ma tasse de café éthiopien bio quotidienne. Il y a tant de choses que l’on fait, que l’on consomme, que l’on dit à répétition sans se poser de question. Parce qu’on l’a « toujours » fait ainsi. Parce que c’est plus simple de refaire la même chose plutôt que de changer leschoses. Comme si la routine était la reine du monde et des temps, et que si l'on ne lui obéissait pas, le monde et le temps nous échapperaient.

Parfois, il suffit d'un tout petit changement pour prouver à cette routine que même si on la chamboule, le monde continue à tourner, et le temps à s’écouler.

Chaque dimanche, depuis sept ans déjà, je prends le train de 9 h 12 pour me rendre de Poitiers à Libourne où je passe la journée avec ma mère. Ce trajet et cette journée, c’est ma dose de bonheur hebdomadaire, grâce à laquelle chaque semaine se termine en douceur, pour mieux appréhender la suivante. C’est comme ça que j'ai rencontré « la dame verte », qui, comme moi, prend ce train chaque dimanche pour passer la journée avec sa fille, son mari et leurs deux enfants. À force de nous croiser sur les quais, nous avons fini par faire connaissance et nous donner rendez-vous devant le bureau de tabac, chaque dimanche matin, pour nous asseoir ensemble dans le train et discuter pendant l'heure et demie que dure ce trajet. La dame verte a vraiment tout de vert. Ses yeux, son maquillage, ses accessoires. Et même sa main, puisqu'elle est jardinière ! J'aime ces rendez-vous hebdomadaires, pendant lesquels nous nous évadons dans son passé et le mien, dans mon futur et le sien, dans nos rêves et nos envies respectifs. On parle de tout et de rien, sauf du quotidien. Parfois le trajet me semble trop court. Comme si je prenais le train dans le seul but de partager une heure et demie aux côtés de la dame verte.
Aujourd’hui, la dame verte n'était pas au rendez-vous devant le bureau de tabac de la gare de Poitiers, à 9 h 00. En sept ans, cela n'était jamais arrivé. Dans cette gare et en ce dimanche qui perdirent soudainement toute leur familiarité, je me sentis tout à coup égarée. Jamais n’avais-je conçu ce trajet autrement qu’aux côtés de la dame verte depuis que je la connaissais. Alors que j’espérais qu’elle fasse son apparition, les minutes s’écoulaient et je décidai de me diriger malgré tout vers mon train.
Alors que je m'avançais vers le quai, je ne cessais de regarder derrière moi, espérant voir la dame verte apparaître. À la dernière minute, il me fallut accepter qu'elle ne s'assiérait pas à mes côtés aujourd'hui et que contrairement à d’habitude, je ferais ce trajet entièrement seule. Pourquoi son absence me perturbait-elle autant ? Je me sentais vulnérable face à cette situation inattendue. Il me semblait avoir perdu tous mes repères. J’avais besoin d’un café.
D’habitude, la dame verte et moi nous rendons à la voiture-bar après l’arrêt à Angoulême et elle insiste toujours pour m’offrir le café. Je m’y rendis à peine quelques minutes après que le train eut démarré et lorsque j’ouvrai mon sac pour prendre mon porte-monnaie, j’en sortis également le magazine que je ramène chaque dimanche à ma mère. Je décidai de rester dans la voiture-bar et de le feuilleter. Je ne suis pas allée plus loin que la première gorgée de café– la meilleure– et pas plus loin que la dixième page du magazine. Je suis tombée sur une petite annonce qui m’a captivée. À vrai dire, je ne sais plus de quoi il s’agissait. C’est l’adresse qui m’a marquée : « 365, chemin du bonheur. » Ce trajet routinier n’avait aujourd’hui rien d’anodin. La petite dame avait manqué notre rendez-vous hebdomadaire. J’avais pris mon café plus tôt que d’habitude. Je m’étais occupée l’esprit en feuilletant un magazine. La course de mon voyage habituel avait été bousculée. Le train a pourtant continué comme à son habitude.
Quant à moi, je suis descendue à Angoulême après avoir envoyé un message à ma mère, lui expliquant qu’à la suite d’un imprévu, je ne pourrais lui rendre visite aujourd’hui. Je suis repartie en sens inverse. Je suis repartie à Poitiers, m'imaginant ce que l'on pouvait trouver au « 365, chemin du bonheur ». En m'imaginant les différentes manières dont je pourrais m'y rendre. En imaginant comment j’y vivrais. Peu importe, tout ce qui comptait, c’est ce que je savais : il existait un chemin du bonheur et pour y arriver, il fallait que je bouscule ma routine.

Je repartis donc chez moi où je trouvai mon époux au lit, avec sa maîtresse. J’étais soulagée de constater la justification des suspicions qui avaient empoisonné ma relation maritale depuis quelques années. L’espace d’une seconde, je regrettai ces années perdues. Ces années pendant lesquelles je refoulais mes sentiments pour préserver le confort d’une routine sans failles apparentes. Ces années pendant lesquelles ces deux amants ont dû vivre cachés, rongés par la crainte, sans doute, et la culpabilité, peut-être. Pourquoi n’avons-nous, ni eux, ni moi, eu le courage de nous avouer les choses simplement et poliment. Mon époux m’aurait alors dit : « La photographe de notre mariage, qui a su captiver avec talent et naturel les premiers instants de notre vie de mariés a su tout aussi talentueusement et naturellement captiver mon cœur et mon attention. Les soirées poker entre amis du mardi se déroulent en fait chez elle. Mes après-midi musculation du samedi se déroulent aussi chez elle. Je ne passe pas mes dimanches à travailler, mais je les passe avec ma maîtresse. »

Finalement, je me dis que ces années m’avaient permis de ravaler et de digérer ma colère pour affronter avec dignité ce jour où la vérité éclaterait enfin, sans hystérie ni tristesse.
C’est donc poliment et simplement que je m’excusai de les déranger dans notre domicile conjugal et de les surprendre dans leur intimité. Il tenta de s’exprimer, mais les mots que j’avais si longtemps retenus sortirent sans interruption, me laissant à peine le temps de respirer, et ne lui laissant aucune opportunité de s’excuser ni de s’expliquer. Je leur indiquais que je ne serais pas longue, mais qu’il me fallait préparer mes bagages sur le champ. Ils restèrent à moitié assis, à moitié allongés sous nos draps bleus, me fixant, incrédules. Je lui expliquai que c’était dommage d’avoir passé tant d’années à me mentir sur ses occupations du mardi, du samedi et du dimanche. Il tenta de se défendre, mais ses paroles n’avaient plus de place dans ma vie. J’achevai enfin mon monologue en lui demandant de ne pas chercher à me contacter pour quelque paperasse que ce soit mais le rassurai en lui disant que je signerai sans difficulté les papiers de divorce, quand cela me conviendrait. Pour l’heure, il fallait que je parte. J’avais attendu des années pour que la vérité éclate enfin. Maintenant, c’était à son tour d’attendre.
En moins d’une heure, mes bagages étaient bouclés. Je laissai derrière moi tout ce que je risquais d’associer avec la routine par laquelle je m’étais laissé mener ces dernières années. Il ne restait donc plus grand-chose à emporter. Je les quittai en leur souhaitant une bonne continuation. Leurs corps dénudés recouverts du drap bleu avaient à peine bougé depuis mon arrivée. Les mouvements de leur respiration étaient à peine perceptibles. Leur vie semblait s’être arrêtée alors que la mienne semblait commencer.
C’est ainsi que je repartis avec deux valises pleines, lourdes et encombrantes. Pleines de projets, lourdes d'excitation, encombrées d'idées. Je repartis, forte et légère à la fois. Revigorée de ce sentiment de pouvoir faire face au changement, allégée du poids d’une routine qui n’était déjà plus mienne.

Pour la troisième fois de la journée, je me retrouvai à la gare de Poitiers. Je jetai un coup d’œil vers le bureau de tabac. Je repensai à la dame verte. Je la remerciai silencieusement d’avoir enfin été absente à notre rendez-vous et de m’avoir ainsi permis de chambouler ma routine et mes pensées. Le dernier atome qui me raccrochait à ce quotidien que je m’apprêtais à quitter me rappela qu’il fallait que je démissionne. Demain, je démissionnerai. En attendant, j'achetai un billet pour la première destination affichée. C'était un aller-simple à destination du bonheur, où j’écouterai mon corps, mon cœur et mon esprit et où je profiterai de chaque première gorgée de café trois cent soixante-cinq ou trois cent soixante-six jours par an.

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Arlo
Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Mamspaps
Mamspaps · il y a
Style très sympa avec un bon rythme. Venez me lire à l'occasion je débute
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Fabienne Scaramiglia
Fabienne Scaramiglia · il y a
merci pour ce beau moment de lecture. je suis tellement contente qu'elle ait pris le chemin du bonheur!
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Clarence Cla · il y a
un texte haut en verbes, des couleurs, des adjectifs, de quoi mettre chaque sens en éveil! oui j'aime!
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Clarence Cla · il y a
oui avec plaisir
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Michael Schober · il y a
je ne comprend much of this unfortunamente...
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Christelle Poncet · il y a
J'ai beaucoup aimé l'idée, le style, la sensualité.
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Valène Pellissier · il y a
Super! ça m'a captivée!
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Sarah Akbar · il y a
Bonne continuation
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Sophie Boim · il y a
Wahou Nat’, chapeau! Une escapade a travers tes mots, que du bonheur!
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Cécile Garitey-Croizat · il y a
Bravo Natasha, une belle échappée de 25 minutes dans mon week-end monotone! Une bien belle et tendre histoire qui touche, j'en suis sure plus d'une d'entre nous...
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