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Élégie sixième

Amour, pour m'attirer, toujours tu me montres un visage riant, et bientôt, hélas ! je n'éprouve que ta cruauté et tes rigueurs. Barbare enfant, qu'ai-je de commun avec toi ? quelle gloire pour un dieu de dresser des embûches à un mortel ? Déjà l'on me tend des pièges ; déjà la rusée Délie réchauffe en secret je ne sais quel rival dans le silence de la nuit. Elle proteste, il est vrai, de son innocence ; mais j'ai peine à la croire : elle nie avec la même assurance nos amours à son époux. C'est moi qui, pour mon propre malheur, lui ai enseigné l'art de tromper ses gardiens. Hélas ! je suis aujourd'hui victime de mes propres leçons. Je lui appris à inventer des prétextes pour coucher seule ; à faire tourner une porte sans bruit sur ses gonds. Je lui donnai des sucs et des herbes pour effacer la trace bleuâtre que deux amants impriment avec la dent l'un sur l'autre. Mais toi, imprévoyant époux d'une artificieuse beauté, aies les yeux ouverts sur moi-même pour empêcher toute infidélité de sa part. Prends garde qu'elle n'ait avec les jeunes gens de longs entretiens ; qu'elle ne s'étende mollement avec une robe négligemment attachée qui laisse son sein découvert ; qu'elle ne fasse des signes pour te tromper, et que, tirant la liqueur avec son doigt, elle ne trace des caractères sur la table arrondie. Crains toutes les fois qu'elle sortira, assurât-elle qu'elle se rend aux mystères de la Bonne-Déesse, dont l'accès est interdit aux hommes. Si tu veux te fier à moi, seul je la suivrai au pied des autels : alors je n'aurai point à redouter que mes yeux me trompent. Plus d'une fois, sous prétexte d'admirer ses perles et son anneau, je me souviens de lui avoir pressé la main. Plus d'une fois je t'endormis avec le vin pur ; pour moi, je buvais sobrement, en mettant de l'eau au fond de la coupe, et la victoire me restait. Mais je ne t'ai point offensé à dessein, pardonne à mes aveux ; c'est l'Amour qui le voulait : comment lutter contre les dieux ? C'est moi, je ne rougirai pas de dire la vérité, c'est moi que, la nuit entière, poursuivais ton chien. Aussi, qu'as-tu besoin d'une jeune épouse ? Ah ! si tu ne sais pas veiller sur ton trésor, les verrous sont inutiles. Pendant que tu es dans ses bras, elle soupire pour un absent et feint de subites douleurs de tête. Mais laisse-moi le soin de la garder ; je me soumets à la verge cruelle, je suis prêt à me laisser charger les pieds de fers. Alors, bien loin d'ici quiconque cultive sa chevelure avec art, quiconque laisse flotter les plis ondoyants de sa robe ! Si quelqu'un se trouve sur son chemin, que, pour prévenir toute accusation, il s'arrête ou prenne une autre route. Tels sont les ordres du dieu lui-même ; tels sont les oracles que j'ai entendus de la bouche inspirée d'une auguste prêtresse.
Une fois qu'elle est agitée des transports de Bellone, elle ne craint, dans son délire, ni la flamme dévorante, ni les fouets déchirants. Elle-même se frappe violemment les bras à coups de hache, et, sans se faire aucun mal, elle arrose de sang l'autel de la déesse. Debout, le flanc percé d'un fer, et la poitrine déchirée, elle annonce les événements que la puissante Bellone lui révèle.
Respectez, a-t-elle dit, la beauté sur laquelle l'Amour veille ; n'attendez pas qu'un tardif, mais terrible châtiment vous instruise. Touche-la ; tu verras fuir ton opulence comme le sang qui coule de nos plaies, comme cette cendre que le vent emporte.
Et pour toi, ma Délie, elle a parlé de je ne sais quel châtiment ; si cependant tu te rends coupable, puisse la déesse te traiter avec indulgence ! mais si je t'épargne, ce n'est pas pour toi, c'est en faveur de ta mère, dont l'inappréciable complaisance désarme mon ressentiment. Elle t'amène près de moi dans les ténèbres ; toute tremblante, elle nous met secrètement et en silence dans les bras l'un de l'autre. Elle m'attend, la nuit, immobile à la porte, et quand j'arrive, elle me reconnaît de loin au bruit de mes pas. Vis longtemps pour moi, bonne vieille ; je voudrais qu'il me fût permis de mettre en commun mes années avec les tiennes.
Je t'aimerai toujours, toujours j'aimerai ta fille, à cause de toi : quoi qu'elle puisse faire, c'est ton sang. Mais apprends-lui à être chaste, bien que ses cheveux ne soient point embarrassés de bandelettes, ni ses pieds d'une longue robe. Je me soumets aux plus dures conditions ; je me condamne à ne pouvoir vanter une autre beauté sans qu'elle m'arrache les yeux. Si elle me croit coupable de quelque perfidie, je consens à me voir, malgré mon innocence, traîner par les cheveux du haut des rues escarpées. Les dieux me gardent de te frapper, Délie ! Si cependant la fureur m'égarait à ce point, je voudrais que la nature m'eût refusé des mains. Mais ne sois pas chaste par crainte ; qu'un tendre retour me conserve ta foi en mon absence. Celle que nul amant n'a trouvée fidèle, condamnée à l'indigence dans ses vieux ans, est réduite à tourner un fuseau d'une main tremblante, à nouer les fils d'une trame pour un chétif salaire, et à épurer, avec les dents de l'acier, une blanche toison. Les jeunes gens, se pressant autour d'elle, contemplent avec joie sa misère, et se disent qu'elle a mérité les maux qui accablent sa vieillesse. Vénus, du haut de l'Olympe, se plaît à voir couler ses larmes, et déclare qu'elle hait les infidèles. Mais puisse l'effet de ces malédictions tomber sur d'autres ! Pour nous, Délie, soyons encore en cheveux blancs un modèle de mutuelle tendresse.