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poésie 66LECTURES

À une patricienne

I

Je ne suis pas celui qui s’éprend des fontaines,
Des sables d’or, des lacs, des lueurs incertaines
Que l’aurore répand sur les bois, – et mon cœur
Ne s’éparpille pas dans les notes du chœur
Qu’avec ses fleurs, ses eaux et ses firmaments chante
La nature brutale, ironique et méchante.
Car l’esprit n’est pas là. L’univers cache Dieu,
Le décor ne dit rien du drame, et ce milieu
De rayons aveuglants, d’éphémère verdure,
Ne contient pas l’essence invisible et qui dure.
Aussi, les jours de lutte et d’ennui, si je vais,
Dolent, meurtri, navré d’avoir été mauvais,
Cherchant la foi qui sauve et l’art qui tranquillise,
Ce ne sont pas les champs qui me tentent. – L’église
Petite, et froide, et sombre, et sans tableaux au mur,
M’est d’un attrait plus haut et d’un pouvoir plus sûr.
Là tout parle ; la pierre est vivante ; le prêtre
Me convie à sa suite et me présente au maître ;
L’encens fait un plafond d’azur au monument,
Et, du sommeil des morts réveillés un moment,
Tendres comme un conseil, graves comme un exemple,
Les chrétiens assoupis sous le pavé du temple,
Après avoir souffert pour le devoir commun,
Pascal ou Lesueur, ou Racine, ou Lebrun,
Racontent aux vivants le consolant mystère
Des saints morts pour le Christ, du Christ mort pour la terre.
Ainsi je laisse aller mes heures jusqu’au soir,
Oubliant, contemplant, aspirant ; et l’espoir
Me ressaisit ; je rêve à la grâce féconde,
Et je crois tant à Dieu que je crois presque au monde.
Mais quand la nuit revient et laisse sur Paris
Courir la légion maudite des esprits,
Les cierges sont éteints ; plus d’orgue, plus de psaumes !
Le Verbe fuit mon sein qu’occupent des fantômes !
Où trouver une voix qui m’asservisse au beau,
Un astre familier qui veuille être un flambeau ?
Pour confesser, malgré cette chair tentatrice,
Paul et l’Alighiéri, Marie et Béatrice,
Pour être fort, pour être humain, pour être doux,
Il me faut une église encore !... Je vais à vous !

II

Oh ! le disciple ému vers son autel s’élance !
Par vos regards baissés et par votre silence,
Par ce front rougissant où la fière pudeur
Contient la passion et marque la grandeur,
Par cet accent profond et subtil, par ce geste
Majestueux toujours, quoique toujours modeste ;
Par ces discours d’un mot, par ces élans soudains,
Par l’active pitié qui se tourne en dédains,
En légère épigramme, en puissante colère,
Si quelqu’un devant vous rabaisse Lacordaire,
Ou celui qui pleura, pour jamais orphelin,
Sa mère et son enfant, Elvire et Jocelyn,
Puisqu’ils ont enchanté vos jours enthousiastes
De pieuse éloquence et de poëmes chastes ;
Par vos courroux charmants jurés à Mayerbeer
A cause de son pacte impie avec Luther ;
Par ces ferveurs qui, près d’Ormond et de Montrose,
Vous auraient décidée à cueillir une rose,
La rose de l’adieu, pour aller l’effeuiller
Sur le dernier chemin du roi Charles premier ;
Qui vous auraient jetée, enivrée et soumise,
Dans les processions de l’apôtre d’Assise,
Et qui, plus tôt, sous l’œil effronté des Nérons,
Auraient, dans ce cerveau chrétien, jaloux d’affronts,
Excité l’indomptable appétit des tortures ;
Par cette royauté des consciences pures
Qui sonderaient sans peur l’abîme de l’enfer,
Et se perdraient peut-être à sauver Lucifer ;
Par cette force étrange et mal dissimulée
D’enfant ou de lion ; nature immaculée
Où la grâce est un don moins encor qu’une loi,
Clarté d’en haut, brillez sur moi, veillez sur moi !
Veillez sans le savoir ! Sous la seule influence
D’un entretien parfois et de votre présence,
Je vivrai, j’agirai, je vous glorifierai ;
Et cet anniversaire en restera sacré,
Si l’on me lit plus tard, comme on reparle encore
De ce vendredi saint où Pétrarque vit Laure !