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classic.classical-category.Poésie 58LECTURES

Les chants de Maldoror - Chant sixième

1.

Vous, dont le calme enviable ne peut pas faire plus que
d'embellir le faciès, ne croyez pas qu'il s'agisse encore de
pousser, dans des strophes de quatorze ou quinze lignes,
ainsi qu'un élève de quatrième, des exclamations qui
passeront pour inopportunes, et des gloussements sonores de
poule cochinchinoise, aussi grotesques qu'on serait capable
de l'imaginer, pour peu qu'on s'en donnât la peine; mais il
est préférable de prouver par des faits les propositions que
l'on avance. Prétendriez-vous donc que, parce que j'aurais
insulté, comme en me jouant, l'homme, le Créateur et
moi-même, dans mes explicables hyperboles, ma mission fût
complète? Non: la partie la plus importante de mon travail
n'en subsiste pas moins, comme tâche qui reste à faire.
Désormais, les ficelles du roman remueront les trois
personnages nommés plus haut: il leur sera ainsi communiqué
une puissance moins abstraite. La vitalité se répandra
magnifiquement dans le torrent de leur appareil circulatoire,
et vous verrez comme vous serez étonné vous-même de
rencontrer, là où d'abord vous n'aviez cru voir que des
entités vagues appartenant au domaine de la spéculation pure,
d'une part, l'organisme corporel avec ses ramifications de
nerfs et ses membranes muqueuses, de l'autre, le principe
spirituel qui préside aux fonctions physiologiques de la
chair. Ce sont des êtres doués d'une énergique vie qui, les
bras croisés et la poitrine en arrêt, poseront prosaïquement
(mais, je suis certain que l'effet sera très-poétique) devant
votre visage, placés seulement à quelques pas de vous, de
manière que les rayons solaires, frappant d'abord les tuiles
des toits et le couvercle des cheminées, viendront ensuite se
refléter visiblement sur leurs cheveux terrestres et
matériels. Mais, ce ne seront plus des anathèmes, possesseurs
de la spécialité de provoquer le rire; des personnalités
fictives qui auraient bien fait de rester dans la cervelle de
l'auteur; ou des cauchemars placés trop au-dessus de
l'existence ordinaire. Remarquez que, par cela même, ma
poésie n'en sera que plus belle. Vous toucherez avec vos
mains des branches ascendantes d'aorte et des capsules
surrénales; et puis des sentiments! Les cinq premiers récits
n'ont pas été inutiles; ils étaient le frontispice de mon
ouvrage, le fondement de la construction, l'explication
préalable de ma poétique future: et je devais à moi-même,
avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les
contrées de l'imagination, d'avertir les sincères amateurs de
la littérature, par l'ébauche rapide d'une généralisation
claire et précise, du but que j'avais résolu de poursuivre.
En conséquence, mon opinion est que, maintenant, la partie
synthétique de monoeuvre est complète et suffisamment
paraphrasée. C'est par elle que vous avez appris que je me
suis proposé d'attaquer l'homme et Celui qui le créa. Pour le
moment et pour plus tard, vous n'avez pas besoin d'en savoir
davantage! Des considérations nouvelles me paraissent
superflues, car elles ne feraient que répéter, sous une autre
forme, plus ample, il est vrai, mais identique, l'énoncé de
la thèse dont la fin de ce jour verra le premier
développement. Il résulte, des observations qui précèdent,
que mon intention est d'entreprendre, désormais, la partie
analytique; cela est si vrai qu'il n'y a que quelques minutes
seulement, que j'exprimai le v u ardent que vous fussiez
emprisonné dans les glandes sudoripares de ma peau, pour
vérifier la loyauté de ce que j'affirme, en connaissance de
cause. Il faut, je le sais, étayer d'un grand nombre de
preuves l'argumentation qui se trouve comprise dans mon
théorème; eh bien, ces preuves existent, et vous savez que je
n'attaque personne, sans avoir des motifs sérieux! Je ris à
gorge déployée, quand je songe que vous me reprochez de
répandre d'amères accusations contre l'humanité, dont je suis
un des membres (cette seule remarque me donnerait raison!) et
contre la Providence: je ne rétracterai pas mes paroles;
mais, racontant ce que j'aurai vu, il ne me sera pas
difficile, sans autre ambition que la vérité, de les
justifier. Aujourd'hui, je vais fabriquer un petit roman de
trente pages; cette mesure restera dans la suite à peu près
stationnaire. Espérant voir promptement, un jour ou l'autre,
la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle
forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques
tâtonnements, ma formule définitive. C'est la meilleure:
puisque c'est le roman ! Cette préface hybride a été exposée
d'une manière qui ne paraîtra peut-être pas assez naturelle,
en ce sens qu'elle surprend, pour ainsi dire, le lecteur, qui
ne voit pas très-bien où l'on veut d'abord le conduire; mais,
ce sentiment de remarquable stupéfaction, auquel on doit
généralement chercher à soustraire ceux qui passent leur
temps à lire des livres ou des brochures, j'ai fait tous mes
efforts pour le produire. En effet, il m'était impossible de
faire moins, malgré ma bonne volonté: ce n'est que plus tard,
lorsque quelques romans auront paru, que vous comprendrez
mieux la préface du renégat, à la figure fuligineuse.

2.

Avant d'entrer en matière, je trouve stupide qu'il soit
nécessaire (je pense que chacun ne sera pas de mon avis, si
je me trompe) que je place à côté de moi un encrier ouvert,
et quelques feuillets de papier non mâché. De cette manière,
il me sera possible de commencer, avec amour, par ce sixième
chant, la série des poèmes instructifs qu'il me tarde de
produire. Dramatiques épisodes d'une implacable utilité!
Notre héros s'aperçut qu'en fréquentant les cavernes, et
prenant pour refuge les endroits inaccessibles, il
transgressait les règles de la logique, et commettait un
cercle vicieux. Car, si d'un côté, il favorisait ainsi sa
répugnance pour les hommes, par le dédommagement de la
solitude et de l'éloignement, et circonscrivait passivement
son horizon borné, parmi des arbustes rabougris, des ronces
et des lambrusques, de l'autre, son activité ne trouvait
plus aucun aliment pour nourrir le minotaure de ses instincts
pervers. En conséquence, il résolut de se rapprocher des
agglomérations humaines, persuadé que parmi tant de victimes
toutes préparées, ses passions diverses trouveraient
amplement de quoi se satisfaire. Il savait que la police, ce
bouclier de la civilisation, le recherchait avec
persévérance, depuis nombre d'années, et qu'une véritable
armée d'agents et d'espions était continuellement à ses
trousses. Sans, cependant, parvenir à le rencontrer. Tant son
habileté renversante déroutait, avec un suprême chic, les
ruses les plus indiscutables au point de vue de leur succès,
et l'ordonnance de la plus savante méditation. Il avait une
faculté spéciale pour prendre des formes méconnaissables aux
yeux exercés. Déguisements supérieurs, si je parle en
artiste! Accoutrements d'un effet réellement médiocre, quand
je songe à la morale. Par ce point, il touchait presqu'au
génie. N'avez-vous pas remarqué la gracilité d'un joli
grillon, aux mouvements alertes, dans les égouts de Paris? Il
n'y a que celui-là: c'était Maldoror! Magnétisant les
florissantes capitales, avec un fluide pernicieux, il les
amène dans un état léthargique où elles sont incapables de se
surveiller comme il le faudrait. État d'autant plus dangereux
qu'il n'est pas soupçonné. Aujourd'hui il est à Madrid;
demain il sera à Saint-Pétersbourg; hier il se trouvait à
Pékin. Mais, affirmer exactement l'endroit actuel que
remplissent de terreur les exploits de ce poétique Rocambole, est
un travail au dessus des forces possibles de mon
épaisse ratiocination. Ce bandit est, peut-être, à sept cents
lieues de ce pays; peut-être, il est à quelques pas de vous.
Il n'est pas facile de faire périr entièrement les hommes, et
les lois sont là; mais, on peut, avec de la patience,
exterminer, une par une, les fourmis humanitaires. Or, depuis
les jours de ma naissance, où je vivais avec les premiers
aïeuls de notre race, encore inexpérimenté dans la tension de
mes embûches; depuis les temps reculés, placés, au delà de
l'histoire, où, dans de subtiles métamorphoses, je ravageais,
à diverses époques, les contrées du globe par les conquêtes
et le carnage, et répandais la guerre civile au milieu des
citoyens, n'ai-je pas déjà écrasé sous mes talons, membre par
membre ou collectivement, des générations entières, dont il
ne serait pas difficile de concevoir le chiffre innombrable?
Le passé radieux a fait de brillantes promesses à l'avenir:
il les tiendra. Pour le ratissage de mes phrases,
j'emploierai forcément la méthode naturelle, en rétrogradant
jusque chez les sauvages, afin qu'ils me donnent des leçons.
Gentlemen simples et majestueux, leur bouche gracieuse
ennoblit tout ce qui découle de leurs lèvres tatouées. Je
viens de prouver que rien n'est risible dans cette planète.
Planète cocasse, mais superbe. M'emparant d'un style que
quelques-uns trouveront naïf (quand il est si profond), je le
ferai servir à interpréter des idées qui, malheureusement, ne
paraîtront peut-être pas grandioses! Par cela même, me
dépouillant des allures légères et sceptiques de l'ordinaire
conversation, et, assez prudent pour ne pas poser... je ne
sais plus ce que j'avais l'intention de dire, car, je ne me
rappelle pas le commencement de la phrase. Mais, sachez que
la poésie se trouve partout où n'est pas le sourire,
stupidement railleur, de l'homme, à la figure de canard. Je
vais d'abord me moucher, parce que j'en ai besoin; et
ensuite, puissamment aidé par ma main, je reprendrai le
porte-plume que mes doigts avaient laissé tomber. Comment le
pont du Carrousel put-il garder la constance de sa
neutralité, lorsqu'il entendit les cris déchirants que
semblait pousser le sac!

3.

Les magasins de la rue Vivienne étalent leurs richesses aux
yeux émerveillés. Éclairés par de nombreux becs de gaz, les
coffrets d'acajou et les montres en or répandent à travers
les vitrines des gerbes de lumière éblouissante. Huit heures
ont sonné à l'horloge de la Bourse: ce n'est pas tard! A
peine le dernier coup de marteau s'est-il fait entendre, que
la rue, dont le nom a été cité, se met à trembler, et secoue
ses fondements depuis la place Royale jusqu'au boulevard
Montmartre. Les promeneurs hâtent le pas, et se retirent
pensifs dans leurs maisons. Une femme s'évanouit et tombe sur
l'asphalte. Personne ne la relève: il tarde à chacun de
s'éloigner de ce parage. Les volets se referment avec
impétuosité, et les habitants s'enfoncent dans leurs
couvertures. On dirait que la peste asiatique a révélé sa
présence. Ainsi, pendant que la plus grande partie de la
ville se prépare à nager dans les réjouissances des fêtes
nocturnes, la rue Vivienne se trouve subitement glacée par
une sorte de pétrification. Comme un c ur qui cesse d'aimer,
elle a vu sa vie éteinte. Mais, bientôt, la nouvelle du
phénomène se répand dans les autres couches de la population,
et un silence morne plane sur l'auguste capitale. Où sont-ils
passés, les becs de gaz? Que sont-elles devenues, les
vendeuses d'amour? Rien... la solitude et l'obscurité! Une
chouette, volant dans une direction rectiligne, et dont la
patte est cassée, passe au-dessus de la Madeleine, et prend
son essor vers la barrière du Trône, en s'écriant: « Un
malheur se prépare. » Or, dans cet endroit que ma plume (ce
véritable ami qui me sert de compère) vient de rendre
mystérieux, si vous regardez du côté par où la rue Colbert
s'engage dans la rue Vivienne, vous verrez, à l'angle formé
par le croisement de ces deux voies, un personnage montrer sa
silhouette, et diriger sa marche légère vers les boulevards.
Mais, si l'on s'approche davantage, de manière à ne pas
amener sur soi-même l'attention de ce passant, on s'aperçoit,
avec un agréable étonnement, qu'il est jeune! De loin on
l'aurait pris en effet pour un homme mûr. La somme des jours
ne compte plus, quand il s'agit d'apprécier la capacité
intellectuelle d'une figure sérieuse. Je me connais à lire
l'âge dans les lignes physiognomoniques du front: il a seize
ans et quatre mois! Il est beau comme la rétractilité des
serres des oiseaux rapaces; ou encore, comme l'incertitude
des mouvements musculaires dans les plaies des parties molles
de la région cervicale postérieure; ou plutôt, comme ce piége
à rats perpétuel, toujours retendu par l'animal pris, qui
peut prendre seul des rongeurs indéfiniment, et fonctionner
même caché sous la paille; et surtout, comme la rencontre
fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre
et d'un parapluie! Mervyn, ce fils de la blonde
Angleterre, vient de prendre chez son professeur une leçon
d'escrime, et, enveloppé dans son tartan écossais, il
retourne chez ses parents. C'est huit heures et demie, et il
espère arriver chez lui à neuf heures: de sa part, c'est une
grande présomption que de feindre d'être certain de connaître
l'avenir. Quelque obstacle imprévu ne peut-il l'embarrasser
dans sa route? Et cette circonstance, serait-elle si peu
fréquente, qu'il dût prendre sur lui de la considérer comme
une exception? Que ne considère-t-il plutôt, comme un fait
anormal, la possibilité qu'il a eue jusqu'ici de se sentir
dépourvu d'inquiétude et pour ainsi dire heureux? De quel
droit en effet prétendrait-il gagner indemne sa demeure,
lorsque quelqu'un le guette et le suit par derrière comme sa
future proie? (Ce serait bien peu connaître sa profession
d'écrivain à sensation, que de ne pas, au moins, mettre en
avant, les restrictives interrogations après lesquelles
arrive immédiatement la phrase que je suis sur le point de
terminer.) Vous avez reconnu le héros imaginaire qui, depuis
un long temps, brise par la pression de son individualité ma
malheureuse intelligence! Tantôt Maldoror se rapproche de
Mervyn, pour graver dans sa mémoire les traits de cet
adolescent; tantôt, le corps rejeté en arrière, il recule sur
lui-même comme le boomérang d'Australie, dans la deuxième
période de son trajet, ou plutôt, comme une machine
infernale. Indécis sur ce qu'il doit faire. Mais, sa
conscience n'éprouve aucun symptôme d'une émotion la plus
embryogénique, comme à tort vous le supposeriez. Je le vis
s'éloigner un instant dans une direction opposée; était-il
accablé par le remords? Mais, il revint sur ses pas avec un
nouvel acharnement. Mervyn ne sait pas pourquoi ses artères
temporales battent avec force, et il presse le pas, obsédé
par une frayeur dont lui et vous cherchent vainement la
cause. Il faut lui tenir compte de son application à
découvrir l'énigme. Pourquoi ne se retourne-t-il pas? Il
comprendrait tout. Songe-t-on jamais aux moyens les plus
simples de faire cesser un état alarmant? Quand un rôdeur de
barrières traverse un faubourg de la banlieue, un saladier de
vin blanc dans le gosier et la blouse en lambeaux, si, dans
le coin d'une borne, il aperçoit un vieux chat musculeux,
contemporain des révolutions auxquelles ont assisté nos
pères, contemplant mélancoliquement les rayons de la lune,
qui s'abattent sur la plaine endormie, il s'avance
tortueusement dans une ligne courbe, et fait un signe à un
chien cagneux, qui se précipite. Le noble animal de la race
féline attend son adversaire avec courage, et dispute
chèrement sa vie. Demain quelque chiffonnier achètera une
peau électrisable. Que ne fuyait-il donc? C'était si facile.
Mais, dans le cas qui nous préoccupe actuellement, Mervyn
complique encore le danger par sa propre ignorance. Il a
comme quelques lueurs, excessivement rares, il est vrai, dont
je ne m'arrêterai pas à démontrer le vague qui les recouvre;
cependant, il lui est impossible de deviner la réalité. Il
n'est pas prophète, je ne dis pas le contraire, et il ne se
reconnaît pas la faculté de l'être. Arrivé sur la grande
artère, il tourne à droite et traverse le boulevard
Poissonnière et le boulevard Bonne-Nouvelle. A ce point de
son chemin, il s'avance dans la rue du faubourg Saint-Denis,
laisse derrière lui l'embarcadère du chemin de fer de
Strasbourg, et s'arrête devant un portail élevé, avant
d'avoir atteint la superposition perpendiculaire de la rue
Lafayette. Puisque vous me conseillez de terminer en cet
endroit la première strophe, je veux bien, pour cette fois,
obtempérer, à votre désir. Savez-vous que, lorsque je songe
à l'anneau de fer caché sous la pierre par la main d'un
maniaque, un invincible frisson me passe par les cheveux?

4.

Il tire le bouton de cuivre, et le portail de l'hôtel moderne
tourne sur ses gonds. Il arpente la cour, parsemée de sable
fin, et franchit les huit degrés du perron. Les deux statues,
placées à droite et à gauche comme les gardiennes de
l'aristocratique villa, ne lui barrent pas le passage. Celui
qui a tout renié, père, mère, Providence, amour, idéal, afin de
ne plus penser qu'à lui seul, s'est bien gardé de ne pas suivre
les pas qui précédaient. Il l'a vu entrer dans un spacieux
salon du rez-de-chaussée, aux boiseries de cornaline. Le fils
de famille se jette sur un sofa, et l'émotion l'empêche de
parler. Sa mère, à la robe longue et traînante, s'empresse
autour de lui, et l'entoure de ses bras. Ses frères, moins âgés
que lui, se groupent autour du meuble, chargé d'un fardeau; ils
ne connaissent pas la vie d'une manière suffisante, pour se
faire une idée nette de la scène qui se passe. Enfin, le père
élève sa canne, et abaisse sur les assistants un regard plein
d'autorité. Appuyant le poignet sur les bras du fauteuil, il
s'éloigne de son siége ordinaire, et s'avance, avec inquiétude,
quoique affaibli par les ans, vers le corps immobile de son
premier-né. Il parle dans une langue étrangère, et chacun
l'écoute dans un recueillement respectueux: « Qui a mis le
garçon dans cet état? La Tamise brumeuse charriera encore une
quantité notable de limon avant que mes forces soient
complétement épuisées. Des lois préservatrices n'ont pas l'air
d'exister dans cette contrée inhospitalière. Il éprouverait la
vigueur de mon bras, si je connaissais le coupable. Quoique
j'aie pris ma retraite, dans l'éloignement des combats
maritimes, mon épée de commodore, suspendue à la muraille,
n'est pas encore rouillée. D'ailleurs, il est facile d'en
repasser le fil. Mervyn, tranquillise-toi, je donnerai des
ordres à mes domestiques, afin de rencontrer la trace de celui
que, désormais, je chercherai, pour le faire périr de ma propre
main. Femme, ôte-toi de là, et va t'accroupir dans un coin; tes
yeux m'attendrissent, et tu ferais mieux de refermer le conduit
de tes glandes lacrymales. Mon fils, je t'en supplie, réveille
tes sens, et reconnais ta famille; c'est ton père qui te
parle... » La mère se tient à l'écart, et, pour obéir aux
ordres de son maître, elle a pris un livre entre ses mains, et
s'efforce de demeurer tranquille, en présence du danger que
court celui que sa matrice enfanta. « ... Enfants, allez vous
amuser dans le parc, et prenez garde, en admirant la natation
des cygnes, de ne pas tomber dans la pièce d'eau... » Les
frères, les mains pendantes, restent muets; tous, la toque
surmontée d'une plume arrachée à l'aile de l'engoulevent de la
Caroline, avec le pantalon de velours s'arrêtant aux genoux, et
les bas de soie rouge, se prennent par la main, et se retirent
du salon, ayant soin de ne presser le parquet d'ébène que de la
pointe des pieds. Je suis certain qu'ils ne s'amuseront pas, et
qu'ils se promèneront avec gravité dans les allées de platanes.
Leur intelligence est précoce. Tant mieux pour eux. « ... Soins
inutiles, je te berce dans mes bras, et tu es insensible à mes
supplications. Voudrais-tu relever la tête? J'embrasserai tes
genoux, s'il le faut. Mais non... elle retombe inerte. » -- « Mon
doux maître, si tu le permets à ton esclave, je vais chercher
dans mon appartement un flacon rempli d'essence de
térébenthine, et dont je me sers habituellement quand la
migraine envahit mes tempes, après être revenue du théâtre, ou
lorsque la lecture d'une narration émouvante, consignée dans
les annales britanniques de la chevaleresque histoire de nos
ancêtres, jette ma pensée rêveuse dans les tourbières de
l'assoupissement. » -- « Femme, je ne t'avais pas donné la parole,
et tu n'avais pas le droit de la prendre. Depuis notre légitime
union, aucun nuage n'est venu s'interposer entre nous. Je suis
content de toi, je n'ai jamais eu de reproches à te faire: et
réciproquement. Va chercher dans ton appartement un flacon
rempli d'essence de térébenthine. Je sais qu'il s'en trouve un
dans les tiroirs de ta commode, et tu ne viendras pas me
l'apprendre. Dépêche-toi de franchir les degrés de l'escalier
en spirale, et reviens me trouver avec un visage content. »
Mais la sensible Londonienne est à peine arrivée aux premières
marches (elle ne court pas aussi promptement qu'une personne
des classes inférieures) que déjà une de ses demoiselles
d'atour redescend du premier étage, les joues empourprées de
sueur, avec le flacon qui, peut-être, contient la liqueur de
vie dans ses parois de cristal. La demoiselle s'incline avec
grâce en présentant son offre, et la mère, avec sa démarche
royale, s'est avancée vers les franges qui bordent le sofa,
seul objet qui préoccupe sa tendresse. Le commodore, avec un
geste fier, mais bienveillant, accepte le flacon des mains de
son épouse. Un foulard d'Inde y est trempé, et l'on entoure
la tête de Mervyn avec les méandres orbiculaires de la soie. Il
respire des sels; il remue un bras. La circulation se ranime,
et l'on entend les cris joyeux d'un kakatoès des Philippines,
perché sur l'embrasure de la fenêtre. « Qui va là?... Ne
m'arrêtez point... Où suis-je? Est-ce une tombe qui supporte
mes membres alourdis? Les planches m'en paraissent douces... Le
médaillon qui contient le portrait de ma mère, est-il encore
attaché à mon cou?... Arrière, malfaiteur, à la tête échevelée.
Il n'a pu m'atteindre, et j'ai laissé entre ses doigts un pan
de mon pourpoint. Détachez les chaînes des bouledogues, car,
cette nuit, un voleur reconnaissable peut s'introduire chez
nous avec effraction, tandis que nous serons plongés dans le
sommeil. Mon père et ma mère, je vous reconnais, et je vous
remercie de vos soins. Appelez mes petits frères. C'est pour
eux que j'avais acheté des pralines, et je veux les embrasser.
» A ces mots, il tombe dans un profond état léthargique. Le
médecin, qu'on a mandé en toute hâte, se frotte les mains et
s'écrie: « La crise est passée. Tout va bien. Demain votre fils
se réveillera dispos. Tous, allez-vous-en dans vos couches
respectives, je l'ordonne, afin que je reste seul à côté du
malade, jusqu'à l'apparition de l'aurore et du chant du
rossignol. » Maldoror, caché derrière la porte, n'a perdu
aucune parole. Maintenant, il connaît le caractère des
habitants de l'hôtel, et agira en conséquence. Il sait où
demeure Mervyn, et ne désire pas en savoir davantage. Il a
inscrit dans un calepin le nom de la rue et le numéro du
bâtiment. C'est le principal. Il est sûr de ne pas les oublier.
Il s'avance, comme une hyène, sans être vu, et longe les côtés
de la cour. Il escalade la grille avec agilité, et s'embarrasse
un instant dans les pointes de fer; d'un bond, il est sur la
chaussée. Il s'éloigne à pas de loup. « Il me prenait pour un
malfaiteur, s'écrie-t-il : lui, c'est un imbécile. Je voudrais
trouver un homme exempt de l'accusation que le malade a portée
contre moi. Je ne lui ai pas enlevé un pan de son pourpoint,
comme il l'a dit. Simple hallucination hypnagogique causée par
la frayeur. Mon intention n'était pas aujourd'hui de m'emparer
de lui, car, j'ai d'autres projets ultérieurs sur cet
adolescent timide. » Dirigez-vous du côté où se trouve le lac
des cygnes; et, je vous dirai plus tard pourquoi il s'en trouve
un de complétement noir parmi la troupe, et dont le corps,
supportant une enclume, surmontée du cadavre en putréfaction
d'un crabe tourteau, inspire à bon droit de la méfiance à ses
autres aquatiques camarades.

5.

Mervyn est dans sa chambre; il a reçu une missive. Qui
donc lui écrit une lettre? Son trouble l'a empêché de
remercier l'agent postal. L'enveloppe a les bordures noires,
et les mots sont tracés d'une écriture hâtive. Ira-t-il
porter cette lettre à son père? Et si le signataire le lui
défend expressément? Plein d'angoisse, il ouvre sa fenêtre
pour respirer les senteurs de l'atmosphère; les rayons du
soleil reflètent leurs prismatiques irradiations sur les
glaces de Venise et les rideaux de damas. Il jette la
missive de côté, parmi les livres à tranche dorée et les
albums à couverture de nacre, parsemés sur le cuir repoussé
qui recouvre la surface de son pupitre d'écolier. Il ouvre
son piano, et fait courir ses doigts effilés sur les touches
d'ivoire. Les cordes de laiton ne résonnèrent point. Cet
avertissement indirect l'engage à reprendre le papier vélin;
mais celui-ci recula, comme s'il avait été offensé de
l'hésitation du destinataire. Prise à ce piége, la curiosité
de Mervyn s'accroît et il ouvre le morceau de chiffon
préparé. Il n'avait vu jusqu'à ce moment que sa propre
écriture. « Jeune homme, je m'intéresse à vous; je veux
faire votre bonheur. Je vous prendrai pour compagnon, et
nous accomplirons de longues pérégrinations dans les îles de
l'Océanie. Mervyn, tu sais que je t'aime, et je n'ai pas
besoin de te le prouver. Tu m'accorderas ton amitié, j'en
suis persuadé. Quand tu me connaîtras davantage, tu ne te
repentiras pas de la confiance que tu m'auras témoignée. Je
te préserverai des périls que courra ton inexpérience. Je
serai pour toi un frère, et les bons conseils ne te
manqueront pas. Pour de plus longues explications,
trouve-toi, après-demain matin, à cinq heures, sur le pont
du Carrousel. Si je ne suis pas arrivé, attends-moi; mais,
j'espère être rendu à l'heure juste. Toi, fais de même. Un
Anglais n'abandonnera pas facilement l'occasion de voir
clair dans ses affaires. Jeune homme, je te salue, et à
bientôt. Ne montre cette lettre a personne. » -- « Trois
étoiles au lieu d'une signature, s'écrie Mervyn; et une
tâche de sang au bas de la page! » Des larmes abondantes
coulent sur les curieuses phrases que ses yeux ont dévorées,
et qui ouvrent à son esprit le champ illimité des horizons
incertains et nouveaux. Il lui semble (ce n'est que depuis
la lecture qu'il vient de terminer) que son père est un peu
sévère et sa mère trop majestueuse. Il possède des raisons
qui ne sont pas parvenues à ma connaissance et que, par
conséquent, je ne pourrais vous transmettre, pour insinuer
que ses frères ne lui conviennent pas non plus. Il cache
cette lettre dans sa poitrine. Ses professeurs ont observé
que ce jour-là il n'a pas ressemblé à lui-même; ses yeux se
sont assombris démesurément, et le voile de la réflexion
excessive s'est abaissé sur la région péri-orbitaire. Chaque
professeur a rougi, de crainte de ne pas se trouver à la
hauteur intellectuelle de son élève, et, cependant,
celui-ci, pour la première fois, a négligé ses devoirs et
n'a pas travaillé. Le soir, la famille s'est réunie dans la
salle à manger, décorée de portraits antiques. Mervyn admire
les plats chargés de viandes succulentes et les fruits
odoriférants, mais, il ne mange pas; les polychrômes
ruissellements des vins du Rhin et le rubis mousseux du
champagne s'enchâssent dans les étroites et hautes coupes de
pierre de Bohême, et laissent même sa vue indifférente. Il
appuie son coude sur la table, et reste absorbé dans ses
pensées comme un somnambule. Le commodore, au visage boucané
par l'écume de la mer, se penche à l'oreille de son épouse:
« L'aîné a changé de caractère, depuis le jour de la crise;
il n'était déjà que trop porté aux idées absurdes;
aujourd'hui il rêvasse encore plus de coutume. Mais enfin,
je n'étais pas comme cela, moi, lorsque j'avais son âge.
Fais semblant de ne t'apercevoir de rien. C'est ici qu'un
remède efficace, matériel ou moral, trouverait aisément son
emploi. Mervyn, toi qui goûtes la lecture des livres de
voyages et d'histoire naturelle, je vais te lire un récit
qui ne te déplaira pas. Qu'on m'écoute avec attention;
chacun y trouvera son profit, moi, le premier. Et vous
autres, enfants, apprenez, par l'attention que vous saurez
prêter à mes paroles, à perfectionner le dessin de votre
style, et à vous rendre compte des moindres intentions d'un
auteur. » Comme si cette nichée d'adorables moutards aurait
pu comprendre ce que c'était que la rhétorique! Il dit,
et, sur un geste de sa main, un des frères se dirige vers la
bibliothèque paternelle, et en revient avec un volume sous
le bras. Pendant ce temps, le couvert et l'argenterie sont
enlevés, et le père prend le livre. A ce nom électrisant de
voyages, Mervyn a relève la tête, et s'est efforcé de mettre
un terme à ses méditations hors de propos. Le livre est
ouvert vers le milieu, et la voix métallique du commodore
prouve qu'il est resté capable, comme dans les jours de sa
glorieuse jeunesse, de commander à la fureur des hommes et
des tempêtes. Bien avant la fin de cette lecture, Mervyn est
retombé sur son coude, dans l'impossibilité de suivre plus
longtemps le raisonné développement des phrases passées à la
filière et la saponification des obligatoires métaphores. Le
père s'écrie: « Ce n'est pas cela qui l'intéresse; lisons
autre chose. Lis, femme; tu seras plus heureuse que moi,
pour chasser le chagrin des jours de notre fils. » La mère
ne conserve plus d'espoir; cependant, elle s'est emparée
d'un autre livre, et le timbre de sa voix de soprano
retentit mélodieusement aux oreilles du produit de sa
conception. Mais, après quelques paroles, le découragement
l'envahit, et elle cesse d'elle-même l'interprétation de
l' uvre littéraire. Le premier-né s'écrie: « Je vais me
coucher. » Il se retire, les yeux baissés avec une fixité
froide, et sans rien ajouter. Le chien se met à pousser un
lugubre aboiement, car il ne trouve pas cette conduite
naturelle, et le vent du dehors, s'engouffrant inégalement
dans la fissure longitudinale de la fenêtre, fait vaciller
la flamme, rabattue par deux coupoles de cristal rosé, de la
lampe de bronze. La mère appuie ses mains sur son front, et
le père relève les yeux vers le ciel. Les enfants jettent
des regards effarés sur le vieux marin. Mervyn ferme la
porte de sa chambre à double tour, et sa main court
rapidement sur le papier: « J'ai reçu votre lettre à midi,
et vous me pardonnerez si je vous ai fait attendre la
réponse. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître
personnellement, et je ne savais pas si je devais vous
écrire. Mais, comme l'impolitesse ne loge pas dans notre
maison, j'ai résolu de prendre la plume, et de vous remercier
chaleureusement de l'intérêt que vous prenez pour un
inconnu. Dieu me garde de ne pas montrer de la
reconnaissance pour la sympathie dont vous me comblez. Je
connais mes imperfections, et je ne m'en montre pas plus
fier. Mais, s'il est convenable d'accepter l'amitié d'une
personne âgée, il l'est aussi de lui faire comprendre que
nos caractères ne sont pas les mêmes. En effet, vous
paraissez être plus âgé que moi puisque vous m'appelez jeune
homme, et cependant je conserve des doutes sur votre âge
véritable. Car, comment concilier la froideur de vos
syllogismes avec la passion qui s'en dégage? Il est certain
que je n'abandonnerai pas le lieu qui m'a vu naître, pour
vous accompagner dans les contrées lointaines; ce qui ne
serait possible qu'à la condition de demander auparavant aux
auteurs de mes jours, une permission impatiemment attendue.
Mais, comme vous m'avez enjoint de garder le secret (dans le
sens cubique du mot) sur cette affaire spirituellement
ténébreuse, je m'empresserai d'obéir à votre sagesse
incontestable. A ce qu'il paraît, elle n'affronterait pas
avec plaisir la clarté de la lumière. Puisque vous paraissez
souhaiter que j'aie de la confiance en votre propre personne
(v u qui n'est pas déplacé, je me plais à le confesser),
ayez la bonté, je vous prie, de témoigner, à mon égard, une
confiance analogue, et de ne pas avoir la prétention de
croire que je serais tellement éloigné
de votre avis, qu'après demain matin, à l'heure indiquée,
je ne serais pas exact au rendez-vous. Je franchirai le mur
de clôture du parc, car la grille sera fermée, et personne
ne sera témoin de mon départ. A parler avec franchise, que
ne ferais-je pas pour vous, dont l'inexplicable attachement
a su promptement se révéler à mes yeux éblouis, surtout
étonnés d'une telle preuve de bonté, à laquelle je me suis
assuré que je ne me serais pas attendu. Puisque je ne vous
connaissais pas. Maintenant je vous connais. N'oubliez pas
la promesse que vous m'avez faite de vous promener sur le
pont du Carrousel. Dans le cas que j'y passe, j'ai une
certitude, à nulle autre pareille, de vous y rencontrer et
de vous toucher la main, pourvu que cette innocente
manifestation d'un adolescent qui, hier encore, s'inclinait
devant l'autel de la pudeur, ne doive pas vous offenser par
sa respectueuse familiarité. Or, la familiarité n'est-elle
pas avouable dans le cas d'une forte et ardente intimité,
lorsque la perdition est sérieuse et convaincue? Et quel mal
y aurait-il après tout, je vous le demande à vous-même, à ce
que je vous dise adieu tout en passant, lorsque
après-demain, qu'il pleuve ou non, cinq heures auront sonné?
Vous apprécierez vous-même, gentleman, le tact avec lequel
j'ai conçu ma lettre; car, je ne me permets pas dans une
feuille volante, apte à s'égarer, de vous en dire davantage.
Votre adresse au bas de la page est un rébus. Il m'a fallu
près d'un quart-d'heure pour la déchiffrer. Je crois que
vous avez bien fait d'en tracer les mots d'une manière
microscopique. Je me dispense de signer et en cela je vous
imite: nous vivons dans un temps trop excentrique, pour
s'étonner un instant de ce qui pourrait arriver. Je serais
curieux de savoir comment vous avez appris l'endroit où
demeure mon immobilité glaciale, entourée d'une longue
rangée de salles désertes, immondes charniers de mes heures
d'ennui. Comment dire cela? Quand je pense à vous, ma
poitrine s'agite, retentissante comme l'écroulement d'un
empire en décadence; car, l'ombre de votre amour accuse un
sourire qui, peut-être, n'existe pas: elle est si vague, et
remue ses écailles si tortueusement! Entre vos mains,
j'abandonne mes sentiments impétueux, tables de marbre
toutes neuves, et vierges encore d'un contact mortel.
Prenons patience jusqu'aux premières lueurs du crépuscule
matinal, et, dans l'attente du moment qui me jettera dans
l'entrelacement hideux de vos bras pestiférés, je m'incline
humblement à vos genoux, que je presse. » Après avoir écrit
cette lettre coupable, Mervyn la porta à la poste et revient se
mettre au lit. Ne comptez pas y trouver son ange
gardien. La queue de poisson ne volera que pendant trois
jours, c'est vrai; mais, hélas! la poutre n'en sera pas
moins brûlée; et une balle cylindro-conique percera la peau
du rhinocéros, malgré la fille de neige et le mendiant!
C'est que le fou couronné aura dit la vérité sur la fidélité
des quatorze poignards.

6.

Je me suis aperçu que je n'avais qu'un oeil au milieu du
front! O miroirs d'argent, incrustés dans les panneaux des
vestibules, combien de services ne m'avez-vous pas rendus
par votre pouvoir réflecteur! Depuis le jour où un chat
angora me rongea, pendant une heure, la bosse pariétale,
comme un trépan qui perfore le crâne, en s'élançant
brusquement sur mon dos, parce que j'avais fait bouillir ses
petits dans une cuve remplie d'alcool, je n'ai pas cessé de
lancer contre moi-même la flèche des tourments. Aujourd'hui,
sous l'impression des blessures que mon corps a reçues dans
diverses circonstances, soit par la fatalité de ma
naissance, soit par le fait de ma propre faute; accablé par
les conséquences de ma chute morale (quelques-unes ont été
accomplies; qui prévoira les autres?); spectateur impassible
des monstruosités acquises ou naturelles, qui décorent les
aponévroses et l'intellect de celui qui parle, je jette un
long regard de satisfaction sur la dualité qui me compose...
et je me trouve beau! Beau comme le vice de conformation
congénital des organes sexuels de l'homme, consistant dans
la brièveté relative du canal de l'urètre et la division ou
l'absence de sa paroi inférieure, de telle sorte que ce
canal s'ouvre à une distance variable du gland et au-dessous
du pénis; ou encore, comme la caroncule charnue, de forme
conique, sillonnée par des rides transversales assez
profondes, qui s'élève sur la base du bec supérieur du
dindon; ou plutôt, comme la vérité qui suit: « Le système
des gammes, des modes et de leur enchaînement harmonique ne
repose pas sur des lois naturelles invariables, mais il est,
au contraire, la conséquence de principes esthétiques qui
ont varié avec le développement progressif de l'humanité, et
qui varieront encore; » et surtout, comme une corvette
cuirassée à tourelles! Oui, je maintiens l'exactitude de mon
assertion. Je n'ai pas d'illusion présomptueuse, je m'en
vante, et je ne trouverais aucun profit dans le mensonge;
donc, ce que j'ai dit, vous ne devez mettre aucune
hésitation à le croire. Car, pourquoi m'inspirerais-je à
moi-même de l'horreur, devant les témoignages élogieux qui
partent de ma conscience ? Je n'envie rien au Créateur;
mais, qu'il me laisse descendre le fleuve de ma destinée, à
travers une série croissante de crimes glorieux. Sinon,
élevant à la hauteur de son front un regard irrité de tout
obstacle, je lui ferai comprendre qu'il n'est pas le seul
maître de l'univers; que plusieurs phénomènes qui relèvent
directement d'une connaissance plus approfondie de la nature
des choses, déposent en faveur de l'opinion contraire, et
opposent un formel démenti à la viabilité de l'unité de la
puissance. C'est que nous sommes deux à nous contempler les
cils des paupières, vois-tu... et tu sais que plus d'une fois
a retenti, dans ma bouche sans lèvres, le clairon de la
victoire. Adieu, guerrier illustre; ton courage dans le
malheur inspire de l'estime à ton ennemi le plus acharné;
mais Maldoror te retrouvera bientôt pour te disputer la
proie qui s'appelle Mervyn. Ainsi, sera réalisée la
prophétie du coq, quand il entrevit l'avenir au fond du
candélabre. Plût au ciel que le crabe tourteau rejoigne à
temps la caravane des pèlerins, et leur apprenne en quelques
mots la narration du chiffonnier de Clignancourt!

7.

Sur un banc du Palais-Royal, du côté gauche et non loin de
la pièce d'eau, un individu, débouchant de la rue de Rivoli,
est venu s'asseoir. Il a les cheveux en désordre, et ses
habits dévoilent l'action corrosive d'un dénûment prolongé. Il
a creusé un trou dans le sol avec un morceau de bois pointu,
et a rempli de terre le creux de sa main. Il a porté cette
nourriture à la bouche et la rejetée avec précipitation. Il
s'est relevé, et, appliquant sa tête contre le banc, il a
dirigé ses jambes vers le haut. Mais, comme cette situation
funambulesque est en dehors des lois de la pesanteur qui
régissent le centre de gravité, il est retombé lourdement sur
la planche, les bras pendants, la casquette lui cachant la
moitié de la figure, et les jambes battant le gravier dans une
situation d'équilibre instable, de moins en moins rassurante.
Il reste longtemps dans cette position. Vers l'entrée
mitoyenne du nord, à côté de la rotonde qui contient une salle
de café, le bras de notre héros est appuyé contre la grille.
Sa vue parcourt la superficie du rectangle, de manière à ne
laisser échapper aucune perspective. Ses yeux reviennent sur
eux-mêmes, après l'achèvement de l'investigation, et il
aperçoit, au milieu du jardin, un homme qui fait de la
gymnastique titubante avec un banc sur lequel il s'efforce de
s'affermir, en accomplissant des miracles de force et
d'adresse. Mais, que peut la meilleure intention, apportée au
service d'une cause juste, contre les dérèglements de
l'aliénation mentale? Il s'est avancé vers le fou, l'a aidé
avec bienveillance à replacer sa dignité dans une position
normale, lui a tendu la main, et s'est assis à côté de lui. Il
remarque que la folie n'est qu'intermittente; l'accès a
disparu; son interlocuteur répond logiquement à toutes les
questions. Est-il nécessaire de rapporter le sens de ses
paroles? Pourquoi rouvrir, à une page quelconque, avec un
empressement blasphématoire, l'in-folio des misères humaines?
Rien n'est d'un enseignement plus fécond. Quand même je
n'aurais aucun événement de vrai à vous faire entendre,
j'inventerais des récits imaginaires pour les transvaser dans
votre cerveau, Mais, le malade ne l'est pas devenu pour son
propre plaisir; et la sincérité de ses rapports s'allie à
merveille avec la crédulité du lecteur. « Mon père était un
charpentier de la rue de la Verrerie... Que la mort des trois
Marguerite retombe sur sa tête, et que le bec du canari lui
ronge éternellement l'axe du bulbe oculaire! Il avait
contracté l'habitude de s'enivrer; dans ces moments-là, quand
il revenait à la maison, après avoir couru les comptoirs des
cabarets, sa fureur devenait presque incommensurable, et il
frappait indistinctement les objets qui se présentaient à sa
vue. Mais, bientôt, devant les reproches de ses amis, il se
corrigea complétement, et devint d'une humeur taciturne.
Personne ne pouvait l'approcher, pas même notre mère. Il
conservait un secret ressentiment contre l'idée du devoir qui
l'empêchait de se conduire à sa guise. J'avais acheté un serin
pour mes trois s urs; c'était pour mes trois s urs que
j'avais acheté un serin. Elles l'avaient enfermé dans une
cage, au-dessus de la porte, et les passants s'arrêtaient,
chaque fois, pour écouter les chants de l'oiseau, admirer sa
grâce fugitive et étudier ses formes savantes. Plus d'une fois
mon père avait donné l'ordre de faire disparaître la cage et
son contenu, car il se figurait que le serin se moquait de sa
personne, en lui jetant le bouquet des cavatines aériennes de
son talent de vocaliste. Il alla détacher la cage du clou, et
glissa de la chaise, aveuglé par la colère. Une légère
excoriation au genou fut le trophée de son entreprise. Après
être resté quelques secondes à presser la partie gonflée avec
un copeau, il rabaissa son pantalon, les sourcils froncés,
prit mieux ses précautions, mit la cage sous son bras et se
dirigea vers le fond de son atelier. Là, malgré les cris et
les supplications de sa famille (nous tenions beaucoup à cet
oiseau, qui était, pour nous, comme le génie de la maison) il
écrasa de ses talons ferrés la boîte d'osier, pendant qu'une
varlope, tournoyant autour de sa tête, tenait à distance les
assistants. Le hasard fit que le serin ne mourut pas sur le
coup; ce flocon de plumes vivait encore, malgré la maculation
sanguine. Le charpentier s'éloigna, et referma la porte avec
bruit. Ma mère et moi, nous nous efforçâmes de retenir la vie
de l'oiseau, prête à s'échapper; il atteignait à sa fin, et le
mouvement de ses ailes ne s'offrait plus à la vue, que comme
le miroir de la suprême convulsion d'agonie. Pendant ce temps,
les trois Marguerite, quand elles s'aperçurent que tout espoir
allait être perdu, se prirent par la main, d'un commun accord,
et la chaîne vivante alla s'accroupir, après avoir repoussé à
quelques pas un baril de graisse, derrière l'escalier, à côté
du chenil de notre chienne. Ma mère ne discontinuait pas sa
tâche, et tenait le serin entre ses doigts, pour le réchauffer
de son haleine. Moi, je courais éperdu par toutes les
chambres, me coignant aux meubles et aux instruments. De temps
à autre, une de mes s urs montrait sa tête devant le bas de
l'escalier pour se renseigner sur le sort du malheureux
oiseau, et la retirait avec tristesse. La chienne était sortie
de son chenil, et, comme si elle avait compris l'étendue de
notre perte, elle léchait avec la langue de la stérile
consolation la robe des trois Marguerite. Le serin n'avait
plus que quelques instants à vivre. Une de mes s urs, à son
tour (c'était la plus jeune) présenta sa tête dans la pénombre
formée par la raréfaction de lumière. Elle vit ma mère pâlir,
et l'oiseau, après avoir, pendant un éclair, relevé le cou,
par la dernière manifestation de son système nerveux, retomber
entre ses doigts, inerte à jamais. Elle annonça la nouvelle à
ses s urs. Elles ne firent entendre le bruissement d'aucune
plainte, d'aucun murmure. Le silence régnait dans l'atelier.
L'on ne distinguait que le craquement saccadé des fragments de
la cage qui, en vertu de l'élasticité du bois, reprenaient en
partie la position primordiale de leur construction. Les trois
Marguerite ne laissaient écouler aucune larme, et leur visage
ne perdait point sa fraîcheur pourprée; non... elles restaient
seulement immobiles. Elles se traînèrent jusqu'à l'intérieur
du chenil, et s'étendirent sur la paille, l'une à côté de
l'autre; pendant que la chienne, témoin passif de leur
man uvre, les regardait faire avec étonnement. A plusieurs
reprises, ma mère les appela; elles ne rendirent le son
d'aucune réponse. Fatiguées par les émotions précédentes,
elles dormaient, probablement! Elle fouilla tous les coins de
la maison sans les apercevoir. Elle suivit la chienne, qui la
tirait par la robe, vers le chenil. Cette femme s'abaissa et
plaça sa tête à l'entrée. Le spectacle dont elle eut la
possibilité d'être témoin, mises à part les exagérations
malsaines de la peur maternelle, ne pouvait être que navrant,
d'après les calculs de mon esprit. J'allumai une chandelle et
la lui présentai; de cette manière, aucun détail ne lui
échappa. Elle ramena sa tête, couverte de brins de paille, de
la tombe prématurée, et me dit: « Les trois Marguerite sont
mortes. » Comme nous ne pouvions les sortir de cet endroit,
car, retenez bien ceci, elles étaient étroitement entrelacées
ensemble, j'allai chercher dans l'atelier un marteau, pour
briser la demeure canine. Je me mis, sur-le-champ, à l' uvre
de démolition, et les passants purent croire, pour peu qu'ils
eussent de l'imagination, que le travail ne chômait pas chez
nous. Ma mère, impatientée de ces retards qui, cependant,
étaient indispensables, brisait ses ongles contre les
planches. Enfin, l'opération de la délivrance négative se
termina; le chenil fendu s'entr'ouvrit de tous les côtés; et
nous retirâmes, des décombres, l'une après l'autre, après les
avoir séparées difficilement, les filles du charpentier. Ma
mère quitta le pays. Je n'ai plus revu mon père. Quant à moi,
l'on dit que je suis fou, et j'implore la charité publique. Ce
que je sais, c'est que le canari ne chante plus. » L'auditeur
approuve dans son intérieur ce nouvel exemple apporté à
l'appui de ses dégoûtantes théories. Comme si, à cause d'un
homme, jadis pris de vin, l'on était en droit d'accuser
l'entière humanité. Telle est du moins la réflexion
paradoxale qu'il cherche à introduire dans son esprit; mais
elle ne peut en chasser les enseignements importants de la
grave expérience. Il console le fou avec une compassion
feinte, et essuie ses larmes avec son propre mouchoir. Il
l'amène dans un restaurant, et ils mangent à la même table.
Ils s'en vont chez un tailleur de la fashion et le protégé
est habillé comme un prince. Ils frappent chez le concierge
d'une grande maison de la rue Saint-Honoré, et le fou est
installé dans un riche appartement du troisième étage. Le
bandit le force à accepter sa bourse, et, prenant le vase de
nuit au-dessous du lit, il le met sur la tête d'Aghone. « Je
te couronne roi des intelligences, s'écrie-t-il avec une
emphase préméditée; à ton moindre appel j'accourrai; puise à
pleines mains dans mes coffres; de corps et d'âme je
t'appartiens. La nuit, tu rapporteras la couronne d'albâtre
à sa place ordinaire, avec la permission de t'en servir;
mais, le jour, dès que l'aurore illuminera les cités,
remets-la sur ton front, comme le symbole de ta puissance.
Les trois Marguerite revivront en moi, sans compter que je
serai ta mère. » Alors le fou recula de quelques pas, comme
s'il était la proie d'un insultant cauchemar; les lignes du
bonheur se peignirent sur son visage, ridé par les chagrins;
il s'agenouilla, plein d'humiliation, aux pieds de son
protecteur. La reconnaissance était entrée, comme un poison,
dans le c ur du fou couronné! Il voulut parler, et sa
langue s'arrêta. Il pencha son corps en avant, et il retomba
sur le carreau. L'homme aux lèvres de bronze se retire.
Quel était son but? Acquérir un ami à toute épreuve, assez
naïf pour obéir au moindre de ses commandements. Il ne
pouvait mieux rencontrer et le hasard l'avait favorisé.
Celui qu'il a trouvé, couché sur le banc, ne sait plus,
depuis un événement de sa jeunesse, reconnaître le bien du
mal. C'est Aghone même qu'il lui faut.

8.

Le Tout-Puissant avait envoyé sur la terre un de ses
archanges, afin de sauver l'adolescent d'une mort certaine.
Il sera forcé de descendre lui-même! Mais, nous ne sommes
point encore arrivés à cette partie de notre récit, et je me
vois dans l'obligation de fermer ma bouche, parce que je ne
puis pas tout dire à la fois : chaque truc à effet paraîtra
dans son lieu, lorsque la trame de cette fiction n'y verra
point d'inconvénient. Pour ne pas être reconnu, l'archange
avait pris la forme d'un crabe tourteau, grand comme une
vigogne. Il se tenait sur la pointe d'un écueil, au milieu
de la mer, et attendait le favorable moment de la marée,
pour opérer sa descente sur le rivage. L'homme aux lèvres de
jaspe, caché derrière une sinuosité de la plage, épiait
l'animal, un bâton à la main. Qui aurait désiré lire dans la
pensée de ces deux êtres? Le premier ne se cachait pas qu'il
avait une mission difficile à accomplir: « Et comment
réussir, s'écriait-il, pendant que les vagues grossissantes
battaient son refuge temporaire, là où mon maître a vu plus
d'une fois échouer sa force et son courage? Moi, je ne suis
qu'une substance limitée, tandis que l'autre, personne ne
sait d'où il vient et quel est son but final. A son nom, les
armées célestes tremblent; et plus d'un raconte, dans les
régions que j'ai quittées, que Satan lui-même, Satan,
l'incarnation du mal, n'est pas si redoutable. » Le second
faisait les réflexions suivantes; elles trouvèrent un écho,
jusque dans la coupole azurée qu'elles souillèrent: « Il a
l'air plein d'inexpérience; je lui réglerai son compte avec
promptitude. Il vient sans doute d'en haut, envoyé par celui
qui craint tant de venir lui-même! Nous verrons, à l'oeuvre,
s'il est aussi impérieux qu'il en a l'air; ce n'est pas un
habitant de l'abricot terrestre; il trahit son origine
séraphique par ses yeux errants et indécis. » Le crabe
tourteau, qui, depuis quelque temps, promenait sa vue sur un
espace délimité de la côte, aperçut notre héros (celui-ci,
alors, se releva de toute la hauteur de sa taille
herculéenne), et l'apostropha dans les termes qui vont
suivre: « N'essaie pas la lutte et rends-toi. Je suis envoyé
par quelqu'un qui est supérieur à nous deux, afin de te
charger de chaînes, et mettre les deux membres complices de
ta pensée dans l'impossibilité de remuer. Serrer des
couteaux et des poignards entre tes doigts, il faut que
désormais cela te soit défendu, crois-m'en; aussi bien dans
ton intérêt que dans celui des autres. Mort ou vif, je
t'aurai; j'ai l'ordre de t'amener vivant. Ne me mets pas
dans l'obligation de recourir au pouvoir qui m'a été prêté.
Je me conduirai avec délicatesse; de ton côté, ne m'oppose
aucune résistance. C'est ainsi que je reconnaîtrai, avec
empressement et allégresse, que tu auras fait un premier pas
vers le repentir. » Quand notre héros entendit cette
harangue, empreinte d'un sel si profondément comique, il eut
de la peine à conserver le sérieux sur la rudesse de ses
traits hâlés. Mais, enfin, chacun ne sera pas étonné si
j'ajoute qu'il finit par éclater de rire. C'était plus fort
que lui! Il n'y mettait pas de la mauvaise intention! Il ne
voulait certes pas s'attirer les reproches du crabe
tourteau! Que d'efforts ne fit-il pas pour chasser
l'hilarité! Que de fois ne serra-t-il point ses lèvres l'une
contre l'autre, afin de ne pas avoir l'air d'offenser son
interlocuteur épaté! Malheureusement son caractère
participait de la nature de l'humanité, et il riait ainsi
que font les brebis! Enfin il s'arrêta! Il était temps! Il
avait failli s'étouffer! Le vent porta cette réponse à
l'archange de l'écueil: « Lorsque ton maître ne m'enverra
plus des escargots et des écrevisses pour régler ses
affaires, et qu'il daignera parlementer personnellement avec
moi, l'on trouvera, j'en suis sûr, le moyen de s'arranger,
puisque je suis inférieur à celui qui t'envoya, comme tu
l'as dit avec tant de justesse. Jusque-là, les idées de
réconciliation m'apparaissent prématurées, et aptes à
produire seulement un chimérique résultat. Je suis très-loin
de méconnaître ce qu'il y a de censé dans chacune de tes
syllabes; et, comme nous pourrions fatiguer inutilement
notre voix, afin de lui faire parcourir trois kilomètres de
distance, il me semble que tu agirais avec sagesse, si tu
descendais de ta forteresse inexpugnable, et gagnais la
terre ferme à la nage: nous discuterons plus commodément les
conditions d'une reddition qui, pour si légitime qu'elle
soit, n'en est pas moins finalement, pour moi, d'une
perspective désagréable. » L'archange, qui ne s'attendait
pas à cette bonne volonté, sortit des profondeurs de la
crevasse sa tête d'un cran, et répondit: « O Maldoror,
est-il enfin arrivé le jour où tes abominables instincts
verront s'éteindre le flambeau d'injustifiable orgueil qui
les conduit à l'éternelle damnation! Ce sera donc moi, qui,
le premier, raconterai ce louable changement aux phalanges
des chérubins, heureux de retrouver un des leurs. Tu sais
toi-même et tu n'as pas oublié qu'une époque existait où tu
avais ta première place parmi nous. Ton nom volait de bouche
en bouche; tu es actuellement le sujet de nos solitaires
conversations. Viens donc... viens faire une paix durable
avec ton ancien maître; il te recevra comme un fils égaré,
et ne s'apercevra point de l'énorme quantité de culpabilité
que tu as, comme une montagne de cornes d'élan élevée par
les Indiens, amoncelée sur ton c ur. » Il dit, et il retire
toutes les parties de son corps du fond de l'ouverture
obscure. Il se montre, radieux, sur la surface de l'écueil;
ainsi un prêtre des religions quand il a la certitude de
ramener une brebis égarée. Il va faire un bond sur l'eau,
pour se diriger à la nage vers le pardonné. Mais, l'homme aux
lèvres de saphir a calculé longtemps à l'avance un perfide
coup. Son bâton est lancé avec force; après maints ricochets
sur les vagues, il va frapper à la tête l'archange
bienfaiteur. Le crabe, mortellement atteint, tombe dans
l'eau. La marée porte sur le rivage l'épave flottante. Il
attendait la marée pour opérer plus facilement sa descente.
Eh bien, la marée est venue; elle l'a bercé de ses chants,
et l'a mollement déposé sur la plage: le crabe n'est-il pas
content? Que lui faut-il de plus? Et Maldoror, penché sur le
sable des grèves, reçoit dans ses bras deux amis,
inséparablement réunis par les hasards de la lame: le
cadavre du crabe tourteau et le bâton homicide! « Je n'ai
pas encore perdu mon adresse, s'écrie-t-il; elle ne demande
qu'à s'exercer; mon bras conserve sa force et mon oeil sa
justesse. » Il regarde l'animal inanimé. Il craint qu'on ne
lui demande compte du sang versé. Où cachera-t-il
l'archange? Et, en même temps, il se demande si la mort n'a
pas été instantanée. Il a mis sur son dos une enclume et un
cadavre; il s'achemine vers une vaste pièce d'eau, dont
toutes les rives sont couvertes et comme murées par un
inextricable fouillis de grands joncs. Il voulait d'abord
prendre un marteau, mais c'est un instrument trop léger,
tandis qu'avec un objet plus lourd, si le cadavre donne
signe de vie, il le posera sur le sol et le mettra en
poussière à coups d'enclume. Ce n'est pas la vigueur qui
manque à son bras, allez; c'est le moindre de ses embarras.
Arrivé en vue du lac, il le voit peuplé de cygnes. Il se dit
que c'est une retraite sûre pour lui; à l'aide d'une
métamorphose, sans abandonner sa charge, il se mêle à la
bande des autres oiseaux. Remarquez la main de la Providence
là où l'on était tenté de la trouver absente, et faites
votre profit du miracle dont je vais vous parler. Noir comme
l'aile d'un corbeau, trois fois il nagea parmi le groupe de
palmipèdes, à la blancheur éclatante; trois fois, il
conserva cette couleur distinctive qui l'assimilait à un
bloc de charbon. C'est que Dieu, dans sa justice, ne permit
point que son astuce pût tromper même une bande de cygnes.
De telle manière qu'il resta ostensiblement dans l'intérieur
du lac; mais, chacun se tint à l'écart, et aucun oiseau ne
s'approcha de son plumage honteux, pour lui tenir compagnie.
Et, alors, il circonscrivit ses plongeons dans une baie écartée,
à l'extrémité de la pièce d'eau, seul parmi les habitants de
l'air, comme il l'était parmi les hommes! C'est ainsi qu'il
préludait à l'incroyable événement de la place Vendôme!

9.

Le corsaire aux cheveux d'or, a reçu la réponse de Mervyn.
Il suit dans cette page singulière la trace des troubles
intellectuels de celui qui l'écrivit, abandonné aux faibles
forces de sa propre suggestion. Celui-ci aurait beaucoup mieux
fait de consulter ses parents, avant de répondre à l'amitié de
l'inconnu. Aucun bénéfice ne résultera pour lui de se mêler,
comme principal acteur, à cette équivoque intrigue. Mais,
enfin, il l'a voulu. A l'heure indiquée, Mervyn, de la porte de
sa maison, est allé droit devant lui, en suivant le boulevard
Sébastopol, jusqu'à la fontaine Saint-Michel. Il prend le quai
des Grands-Augustins et traverse le quai Conti; au moment où
il passe sur le quai Malaquais, il voit marcher sur le quai du
Louvre, parallèlement à sa propre direction, un individu,
porteur d'un sac sous le bras, et qui paraît l'examiner avec
attention. Les vapeurs du matin se sont dissipées. Les deux
passants débouchent en même temps de chaque côté du pont du
Carrousel. Quoiqu'ils ne se fussent jamais vus, ils se
reconnurent! Vrai, c'était touchant de voir ces deux êtres,
séparés par l'âge, rapprocher leurs âmes par la grandeur des
sentiments. Du moins, c'eût été l'opinion de ceux qui se
seraient arrêtés devant ce spectacle, que plus d'un, même avec
un esprit mathématique, aurait trouvé émouvant. Mervyn, le
visage en pleurs, réfléchissait qu'il rencontrait, pour ainsi
dire à l'entrée de la vie, un soutien précieux dans les
futures adversités. Soyez persuadé que l'autre ne disait rien.
Voici ce qu'il fit: il déplia le sac qu'il portait, dégagea
l'ouverture, et, saisissant l'adolescent par la tête, il fit
passer le corps entier dans l'enveloppe de toile. Il noua,
avec son mouchoir, l'extrémité qui servait d'introduction.
Comme Mervyn poussait des cris aigus, il enleva le sac, ainsi
qu'un paquet de linges, et en frappe, à plusieurs reprises,
le parapet du pont. Alors, le patient, s'étant aperçu du
craquement de ses os, se tut. Scène unique, qu'aucun romancier
ne retrouvera! Un boucher passait, assis sur la viande de sa
charrette. Un individu court à lui, l'engage à s'arrêter, et
lui dit: « Voici un chien, enfermé dans ce sac; il a la gale:
abattez-le au plus vite. » L'interpellé se montre complaisant.
L'interrupteur, en s'éloignant, aperçoit une jeune fille en
haillons qui lui tend la main. Jusqu'où va donc le comble de
l'audace et de l'impiété? Il lui donne l'aumône! Dites-moi si
vous voulez que je vous introduise, quelques heures plus tard,
à la porte d'un abattoir reculé. Le boucher est revenu, et a
dit à ses camarades, en jetant à terre un fardeau: «
Dépêchons-nous de tuer ce chien galeux. » Ils sont quatre, et
chacun saisit le marteau accoutumé. Et, cependant, ils
hésitaient, parce que le sac remuait avec force. « Quelle
émotion s'empare de moi ? » cria l'un d'eux en abaissant
lentement son bras. « Ce chien pousse, comme un enfant, des
gémissements de douleur, dit un autre; on dirait qu'il
comprend le sort qui l'attend. » « C'est leur habitude,
répondit un troisième; même quand ils ne sont pas malades,
comme c'est le cas ici, il suffit que leur maître reste
quelques jours absents du logis, pour qu'ils se mettent à
faire entendre des hurlements qui, véritablement, sont
pénibles à supporter. » « Arrêtez!... arrêtez!... cria le
quatrième, avant que tous les bras se fussent levés en cadence
pour frapper résolûment, cette fois, sur le sac. Arrêtez, vous
dis-je; il y a ici un fait qui nous échappe. Qui vous dit que
cette toile renferme un chien? Je veux m'en assurer. » Alors,
malgré les railleries de ses compagnons, il dénoua le paquet,
et en retira l'un après l'autre les membres de Mervyn! Il
était presque étouffé par la gêne de cette position. Il
s'évanouit en revoyant la lumière. Quelques moments après, il
donna des signes indubitables d'existence. Le sauveur dit: «
Apprenez, une autre fois, à mettre de la prudence jusque dans
votre métier. Vous avez failli remarquer, par vous-mêmes,
qu'il ne sert de rien de pratiquer l'inobservance de cette
loi. » Les bouchers s'enfuirent. Mervyn, le c ur serré et
plein de pressentiments funestes, rentre chez soi et s'enferme
dans sa chambre. Ai-je besoin d'insister sur cette strophe?
Eh! qui n'en déplorera les événements consommés! Attendons la
fin pour porter un jugement encore plus sévère. Le dénoûment
va se précipiter; et, dans ces sortes de récits, où une
passion, de quelque genre qu'elle soit, étant donnée, celle-ci
ne craint aucun obstacle pour se frayer un passage, il n'y a
pas lieu de délayer dans un godet la gomme laque de quatre
cents pages banales. Ce qui peut être dit dans une
demi-douzaine de strophes, il faut le dire, et puis se taire.

10.

Pour construire mécaniquement la cervelle d'un conte
somnifère, il ne suffit pas de disséquer des bêtises et
abrutir puissamment à doses renouvelées l'intelligence du
lecteur, de manière à rendre ses facultés paralytiques pour
le reste de sa vie, par la loi infaillible de la fatigue; il
faut, en outre, avec du bon fluide magnétique, le mettre
ingénieusement dans l'impossibilité somnambulique de se
mouvoir, en le forçant à obscurcir ses yeux contre son
naturel par la fixité des vôtres. Je veux dire, afin de ne
pas me faire mieux comprendre, mais seulement pour
développer ma pensée qui intéresse et agace en même temps
par une harmonie des plus pénétrantes, que je ne crois pas
qu'il soit nécessaire, pour arriver au but que l'on se
propose, d'inventer une poésie tout à fait en dehors de la
marche ordinaire de la nature, et dont le souffle pernicieux
semble bouleverser même les vérités absolues; mais, amener
un pareil résultat (conforme, du reste, aux règles de
l'esthétique, si l'on y réfléchit bien), cela n'est pas
aussi facile qu'on le pense: voilà ce que je voulais dire.
C'est pourquoi je ferai tous mes efforts pour y parvenir! Si
la mort arrête la maigreur fantastique des deux bras longs
de mes épaules, employés à l'écrasement lugubre de mon gypse
littéraire, je veux au moins que le lecteur en deuil puisse
se dire: « Il faut lui rendre justice. Il m'a beaucoup
crétinisé. Que n'aurait-il pas fait, s'il eût pu vivre
davantage! c'est le meilleur professeur d'hypnotisme que je
connaisse! » On gravera ces quelques mots touchants sur le
marbre de ma tombe, et mes mânes seront satisfaits! -- Je
continue! Il y avait une queue de poisson qui remuait au
fond d'un trou, à côté d'une botte éculée. Il n'était pas
naturel de se demander: « Où est le poisson? Je ne vois que
la queue qui remue. » Car, puisque, précisément, l'on
avouait implicitement ne pas apercevoir le poisson, c'est
qu'en réalité il n'y était pas. La pluie avait laissé
quelques gouttes d'eau au fond de cet entonnoir, creusé dans
le sable. Quant à la botte éculée, quelques-uns ont pensé
depuis qu'elle provenait de quelque abandon volontaire. Le
crabe tourteau, par la puissance divine, devait renaître de
ses atomes résolus. Il retira du puits la queue de poisson
et lui promit de la rattacher à son corps perdu, si elle
annonçait au Créateur l'impuissance de son mandataire à
dominer les vagues en fureur de la mer maldororienne. Il lui
prêta deux ailes d'albatros, et la queue de poisson prit son
essor. Mais elle s'envola vers la demeure du renégat, pour
lui raconter ce qui se passait et trahir le crabe tourteau.
Celui-ci devina le projet de l'espion, et, avant que le
troisième jour fût parvenu à sa fin, il perça la queue du
poisson d'une flèche envenimée. Le gosier de l'espion poussa
une faible exclamation, qui rendit le dernier soupir avant
de toucher la terre. Alors, une poutre séculaire, placée sur
le comble d'un château, se releva de toute sa hauteur, en
bondissant sur elle-même, et demanda vengeance à grands
cris. Mais le Tout-Puissant, changé en rhinocéros, lui
apprit que cette mort était méritée. La poutre s'apaisa,
alla se placer au fond du manoir, reprit sa position
horizontale, et rappela les araignées effarouchées, afin
qu'elles continuassent, comme par le passé, à tisser leur
toile à ses coins. L'homme aux lèvres de soufre apprit la
faiblesse de son alliée; c'est pourquoi, il commanda au fou
couronné de brûler la poutre et de la réduire en cendres.
Aghone exécuta cet ordre sévère. « Puisque, d'après vous, le
moment est venu, s'écria-t-il, j'ai été reprendre l'anneau
que j'avais enterré sous la pierre, et je l'ai attaché à un
des bouts du câble. Voici le paquet. » Et il présenta une
corde épaisse, enroulée sur elle-même, de soixante mètres de
longueur. Son maître lui demanda ce que faisaient les
quatorze poignards. Il répondit qu'ils restaient fidèles et
se tenaient prêts à tout événement, si c'était nécessaire.
Le forçat inclina sa tête en signe de satisfaction. Il
montra de la surprise, et même de l'inquiétude, quand Aghone
ajouta qu'il avait vu un coq fendre avec son bec un
candélabre en deux, plonger tour à tour le regard dans
chacune des parties, et s'écrier, en battant ses ailes d'un
mouvement frénétique: « Il n'y a pas si loin qu'on le pense
depuis la rue de la Paix jusqu'à la place du Panthéon.
Bientôt, on en verra la preuve lamentable! » Le crabe
tourteau, monté sur un cheval fougueux, courait à toute
bride vers la direction de l'écueil, le témoin du lancement
du bâton par un bras tatoué, l'asile du premier jour de sa
descente sur la terre. Une caravane de pèlerins était en
marche pour visiter cet endroit, désormais consacré par une
mort auguste. Il espérait l'atteindre, pour lui demander des
secours pressants contre la trame qui se préparait, et dont
il avait eu connaissance. Vous verrez quelque lignes plus
loin, à l'aide de mon silence glacial, qu'il n'arriva pas à
temps, pour leur raconter ce que lui avait rapporté un
chiffonnier, caché derrière l'échafaudage voisin d'une
maison en construction, le jour où le pont du Carrousel,
encore empreint de l'humide rosée de la nuit, aperçut avec
horreur l'horizon de sa pensée s'élargir confusément en
cercles concentriques, à l'apparition matinale du rhythmique
pétrissage d'un sac icosaèdre, contre son parapet
calcaire! Avant qu'il stimule leur compassion, par le
souvenir de cet épisode, ils feront bien de détruire en eux
la semence de l'espoir... Pour rompre votre paresse, mettez
en usage les ressources d'une bonne volonté, marchez à côté
de moi et ne perdez pas de vue ce fou, la tête surmontée
d'un vase de nuit, qui pousse, devant lui, la main armée
d'un bâton, celui que vous auriez de la peine à reconnaître,
si je ne prenais soin de vous avertir, et de rappeler à
votre oreille le mot qui se prononce Mervyn. Comme il est
changé! Les mains liées derrière le dos, il marche devant
lui, comme s'il allait à l'échafaud, et, cependant, il n'est
coupable d'aucun forfait. Ils sont arrivés dans l'enceinte
circulaire de la place Vendôme. Sur l'entablement de la
colonne massive, appuyé contre la balustrade carrée, à plus
de cinquante mètres de hauteur du sol, un homme a lancé et
déroulé un câble, qui tombe jusqu'à terre, à quelques pas
d'Aghone. Avec de l'habitude, on fait vite une chose; mais,
je puis dire que celui-ci n'employa pas beaucoup de temps
pour attacher les pieds de Mervyn à l'extrémité de la corde.
Le rhinocéros avait appris ce qui allait arriver. Couvert de
sueur, il apparut haletant, au coin de la rue Castiglione.
Il n'eut même pas la satisfaction d'entreprendre le combat.
L'individu, qui examinait les alentours du haut de la
colonne, arma son révolver, visa avec soin et pressa la
détente. Le commodore qui mendiait par les rues depuis le
jour où avait commencé ce qu'il croyait être la folie de son
fils et la mère, qu'on avait appelée la fille de neige, à
cause de son extrême pâleur, portèrent en avant leur
poitrine pour protéger le rhinocéros. Inutile soin. La balle
troua sa peau, comme un vrille; l'on aurait pu croire, avec
une apparence de logique, que la mort devait infailliblement
apparaître. Mais nous savions que, dans ce pachyderme,
s'était introduite la substance du Seigneur. Il se retira
avec chagrin. S'il n'était pas bien prouvé qu'il ne fût trop
bon pour une de ses créatures, je plaindrais l'homme de la
colonne! celui-ci, d'un coup sec de poignet, ramène à soi la
corde ainsi lestée. Placée hors de la normale, ses
oscillations balancent Mervyn, dont la tête regarde le bas.
Il saisit vivement, avec ses mains, une longue guirlande
d'immortelles, qui réunit deux angles consécutifs de la
base, contre laquelle il coigne son front. Il emporte avec
lui, dans les airs, ce qui n'était pas un point fixe. Après
avoir amoncelé à ses pieds, sous forme d'ellipses
superposées, une grande partie du câble, de manière que
Mervyn reste suspendu à moitié hauteur de l'obélisque de
bronze, le forçat évadé fait prendre, de la main droite, à
l'adolescent, un mouvement accéléré de rotation uniforme, dans un
plan parallèle à l'axe de la colonne, et ramasse, de la main
gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent à ses
pieds. La fronde siffle dans l'espace; le corps de Mervyn la suit
partout, toujours éloigné du centre par la force centrifuge,
toujours gardant sa position mobile et équidistante, dans une
circonférence aérienne, indépendante de la matière. Le
sauvage civilisé lâche peu à peu, jusqu'à l'autre bout,
qu'il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à
tort à une barre d'acier. Il se met à courir autour de la
balustrade, en se tenant à la rampe par une main. Cette
man uvre a pour effet de changer le plan primitif de la
révolution du câble, et d'augmenter sa force de tension,
déjà si considérable. Dorénavant, il tourne majestueusement
dans un plan horizontal, après avoir successivement passé,
par une marche insensible, à travers plusieurs plans
obliques. L'angle droit formé par la colonne et le fil
végétal a ses côtés égaux! Le bras du renégat et
l'instrument meurtrier sont confondus dans l'unité linéaire,
comme les éléments atomistiques d'un rayon de lumière
pénétrant dans la chambre noire. Les théorèmes de la
mécanique me permettent de parler ainsi; hélas! on sait
qu'une force, ajoutée à une autre force, engendrent une
résultante composée des deux forces primitives! Qui oserait
prétendre que le cordage linéaire ne se serait déjà rompu,
sans la vigueur de l'athlète, sans la bonne qualité du
chanvre? Le corsaire aux cheveux d'or, brusquement et en
même temps, arrête sa vitesse acquise, ouvre la main et
lâche le câble. Le contre-coup de cette opération, si
contraire aux précédentes, fait craquer la balustrade dans
ses joints. Mervyn, suivi de la corde, ressemble à une
comète traînant après elle sa queue flamboyante. L'anneau de
fer du n ud coulant, miroitant aux rayons du soleil, engage
à compléter soi-même l'illusion. Dans le parcours de sa
parabole, le condamné à mort fend l'atmosphère, jusqu'à la
rive gauche, la dépasse en vertu de la force d'impulsion que
je suppose infinie, et son corps va frapper le dôme du
Panthéon, tandis que la corde étreint, en partie, de ses
replis, la paroi supérieure de l'immense coupole. C'est sur
sa superficie sphérique et convexe, qui ne ressemble à une
orange que pour la forme, qu'on voit, à toute heure du jour,
un squelette desséché, resté suspendu. Quand le vent le
balance, l'on raconte que les étudiants du quartier Latin,
dans la crainte d'un pareil sort, font une courte prière: ce
sont des bruits insignifiants auxquels on n'est point tenu
de croire, et propres seulement à faire peur aux petits
enfants. Il tient entre ses mains crispées, comme un grand
ruban de vieilles fleurs jaunes. Il faut tenir compte de la
distance, et nul ne peut affirmer, malgré l'attestation de
sa bonne vue, que ce soient là, réellement, ces immortelles
dont je vous ai parlé, et qu'une lutte inégale, engagée près
du nouvel Opéra, vit détacher d'un piédestal grandiose. Il
n'en est pas moins vrai que les draperies en forme de
croissant de lune n'y reçoivent plus l'expression de leur
symétrie définitive dans le nombre quaternaire: allez-y voir
vous-même, si vous ne voulez pas me croire.