Quel bonheur d’avoir un beau-papa bricoleur

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" Il est des sourires qui ne savent qu'avouer la tristesse du coeur " Jean-Raymond Boudou  [+]

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« Putain ! Si tu la fermes pas, j’vais te planter un tournevis entre les deux yeux ! »
Aucun son n’est sorti de ma bouche, mais je l’ai pensé tellement fort que beau-papa s’est tu instantanément. Le type responsable de ce léger courroux est le papa de ma chérie. Comme il aime à dire, il n’est pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, mais avec un tournevis dans la main. Et il en est fier le bougre ! Au début, je m’en foutais pas mal de ses talents de bricoleur. Chacun fait ce qu’il veut de sa vie. Planter deux clous, scier une planche, réparer la chasse d’eau ou changer un roulement sur sa Safrane le mettait en joie. Tant mieux pour lui. Il n’est pas exigeant avec la vie. C’est le jour où il a estimé qu’il était grand temps que son gendre apprenne le b.a.-ba du bricolage, avec la bénédiction de ma chérie, que ça s’est gâté entre nous. Entre lui et moi je veux dire. Bref, il a commencé à me courir sur le haricot.

— Kevin, demain, je t’apprends à changer un moyeu sur une Safrane. À ton âge, tu dois savoir faire ça.
En fait, je m’appelle Gibril, mais beau-papa préfère Kevin. Au début, ça me faisait rire.
— Beau-papa, j’ai pas de Safrane, et avec l’aide de Dieu, j’en aurai jamais.
— C’est kif-kif sur toutes les marques, même sur les BMW.
Kif-kif. Il m’agace.
— Bon, d’accord beau-papa, mais pas trop tôt, demain, c’est dimanche.
— De bonne heure et de bonne humeur Kevin.

Je me suis pointé le lendemain, la tête dans le fondement, à neuf heures et demie, sous une pluie de reproches appuyées du papa de mon amour. Je chante en silence une chanson de Renaud. « Et voilà la galère, c’est r’parti pour un tour, carrément comme hier, j’suis encore à la bourre, pendant c’temps ma gonzesse doit sortir de la douche... »

— Tu sais depuis combien de temps je t’attends Kevin ? Non, tu le sais pas. Je vais te le dire. Deux heures ! Deux heures Kevin. Écoute-moi bien, et retiens ce que je vais te dire. Tu me remercieras plus tard. LE MONDE APPARTIENT A CEUX QUI SE LEVENT TOT !
J’ai bougonné que le monde appartenait à ceux qui ont des Gibril qui se lèvent tôt, mais il n’a pas relevé. Et puis, il a vu que je m’étais équipé comme un pro, ça l’a calmé ; chaussures de sécurité, gants de mécanicien, pantalon de travail à genouillères, cadeau de Noël de beau-papa apprécié à sa juste valeur par son gendre reconnaissant. C’était la première fois que je m’accoutrais ainsi, mais pour le coup, je n’avais pas d’autres choix. Il avait la larme à l’œil ce con. Il m’a même donné du fiston avec affection. Mais quand il m’a demandé d’enlever ma casquette « afro-trap », j’ai sorti les griffes.

Le garage de son pavillon était équipé comme un vrai garage ; fosse, pont élévateur, presse hydraulique, compresseur, treuil, outils divers et variés dont le nom m’échappe. Dans son antre, beau-papa était comme un poisson dans l’eau. Ses cent vingt kilos se mouvaient avec une certaine élégance, faut le dire. Un metteur en scène inspiré pourrait en faire un ballet en trois actes. Il a une vraie présence. Il serait seul sur scène. Le premier acte serait dédié à la préparation de l’intervention mécanique. Mise en place des outils – chaque outil à sa place, une place pour chaque outil, dixit beau-papa –, métamorphose de ce gros bonhomme en superman de la mécanique. Deuxième acte, consacré à l’opération mécanique chirurgicale en elle-même, avec espoir de réussite, désillusions, et apothéose, lorsque le boulon se décide enfin à pénétrer dans l’écrou récalcitrant. Le dernier acte, je le vois très lent, mélancolique, la Safrane qui sort doucement de la scène dans une brume de monoxyde de carbone, beau-papa qui lui fait des adieux avec un chiffon graisseux, et puis...
— Kevin ! Qu’est-ce que tu fous à rêvasser comme ça ? Me dis pas que tu n’as pas assez dormi... Passe-moi la clé à pipe de 17, et enlève cette casquette, j’vois pas tes yeux. T’es quand même pas sorti des entrailles de ta mère avec ça sur le crâne, tête d’œuf !

Le tournevis, je ne lui ai pas planté entre les deux yeux. J’ai revu ma mère qui pleurait quand j’ai quitté Tessalit. Le tournevis, je l’ai planté dans le pare-brise de la Safrane. J’ai salué un beau-papa abasourdi en tirant ma casquette avec révérence, et j’ai quitté la scène.

Ma chérie n’est peut-être pas encore sortie de la douche.

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JLK · il y a
Comme dit Nénesse : "Boulonner, si c'est une vertu, faut pas qu'ça tourne vice!"
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Demens · il y a
Joli ! C'est un philosophe ce Nénesse...

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