Zohra ma chérie

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1. On se rencontre, on va chez elle.

Zohra et moi avons sympathisé dans le magasin de la rue Simone Veil. On essayait chacune des tops, et la conversation est venue naturellement. Au début, c’est surtout elle qui a parlé. Le premier coup d’œil m’a confirmé qu’elle ne rentrait pas dans les critères de population dont j’affectionne la compagnie. Pire, elle allumait rouge vif la plupart des voyants correspondant aux catégories socioprofessionnelles et socioculturelles que je... bref.
J’ai été touchée par son visage doux et généreux ; elle semblait dépourvue de méchanceté, de haine, et de prétention. Puis elle a plaisanté sur Zohra qui cherche un haut chez Zara, ça m’a fait rire. Toutes les deux en soutien gorge, on s’est échangé nos appréciations à coup de « Comment tu me trouves ? ».
J’ai rapidement compris qu’elle était fauchée, elle n’a pas pris le vêtement à sept euros démarqué qu’elle trouvait pourtant si joli. Fataliste, elle a dit que chez Zara il n’y a pas de hauts pour Zohra.
J’ai interprété cela comme un châtiment céleste, certainement dû à ses méfaits dans une vie antérieure, la maintenant dans sa condition présente, malgré ses efforts pour acquérir un peu du code vestimentaire qui siérait à ses souhaits. Elle acceptait cette punition divine avec philosophie en se moquant de sa personne. J’ai hésité à le lui payer, puis non, de plus c’est désobligeant, et enfin qui suis-je pour oser défier un tel jugement. Elle a dû ressentir ma peine, et a proposé que nous allions boire un café. On s’est raconté un peu nos vies, et comme prévu par les voyants rouges, on n’avait pas grand-chose en commun. Elle vivotait avec son RSA et une pension d’invalidité. On a échangé nos numéros de téléphone, elle a promis de m’inviter chez elle pour le thé, j’ai réglé les cafés puis chacune est repartie de son côté.
Le samedi suivant elle me bipe, je l’appelle, et me propose le thé dans l’après-midi. Elle habite la cité Anne Lauvergeon, des tours blanches d’une vingtaine d’étages à la naissance d’un vallon. La rue serpente entre les tours garnies de paraboles. Au sol, les parkings sont en partie devenus des ateliers de réparation automobile. Je la rappelle pour trouver son bâtiment et, depuis son 5ᵉ étage, elle guide ma mini Cooper devenue impératrice, jusqu’à un emplacement libre dans cette plèbe métallique. Elle en profite pour saluer en arabe les gens qui se trouvent là. Le hall d’entrée est sale, les boîtes aux lettres sont par terre, et il y a un caddie de supermarché avec des morceaux de scooter dedans. L’ascenseur est assorti, la porte cabossée, la plaque qui supporte les boutons à moitié arrachée, laissant voir les fils à l’intérieur, et puis une odeur d’urine atroce. Seule dans ma cabine, j’ai une pensée saugrenue pour la réussite industrielle et financière de la filière nucléaire.
Malgré tout, j’arrive au 5ᵉ, ça sent la nourriture grasse et le couloir sert d’entrepôt pour des meubles et des vielles chaussures. Elle attend que je sonne pour ouvrir, puis m’accueille en m’embrassant comme si on était les meilleures amies du monde. Elle m’entraîne dans son espace favori, sa cuisine propre et bien rangée, elle s’assoit à sa place fétiche, contre la fenêtre ouverte, et moi en face. Rapidement, elle manipule une pincée de tabac qu’elle mélange avec un petit morceau d’une substance marron qu’elle a faite fondre dans le creux de sa main avec son briquet. Avec dextérité, elle prend une feuille de papier à rouler et confectionne sa cigarette. Un coup de langue et c’est bouclé. Sans attendre, elle l’allume, tire dessus puis me la tend. J’oppose mes deux mains, paumes en avant, mais elle insiste. J’imagine qu’il s’agit d’une sorte de présent offert à la visiteuse, et le refuser serait signe de rejet de l’hôtesse. Je prends donc la cigarette et fait semblant de fumer, mais elle se rend compte de mon manège et, à la troisième tournée, me dit : « Aspire ! Avale ! » et je le fais.
Quelques bouffées plus tard, je n’arrive plus à fixer les objets, la tête me tourne. Sur ma chaise j’ai l’impression de balancer à droite et à gauche sans arriver à me tenir. Elle me tend une nouvelle fois sa cigarette, qui est devenue un mégot, et je tire dessus sans savoir pourquoi. J’ai un instant de flottement et là, elle me tient. Je vois le sol tout proche, on dirait que le carrelage bouge, c’est amusant. Elle me supporte, me lève, m’entraîne quelque part. Mes pieds glissent sur le sol, mes genoux ne veulent plus se lever, je ris. On caresse l’intérieur de ma cuisse en remontant, c’est agréable. Je suis allongée, on touche mon décolleté, mon soutien-gorge, mes seins. C’est drôle, je ris. Quelque chose se pose sur mes lèvres, je n’arrive pas à distinguer, puis plus rien, une sorte de calme tranquille. J’ai l’impression d’être dans un cocon, dans un nuage tiède.
Je reviens à la vie alors que le ciel est tout rouge, je suis encore dans mon nuage, mais des choses ont caressé mon corps. Je me souviens et je suis furieuse. Mes bras, mes jambes ne réagissent pas comme je le veux. Je l’appelle, elle vient et tente de me lever, mais c’est catastrophique, je ne tiens pas debout seule, elle me rallonge et je reste comme ça. Les teintes du ciel progressivement passent du rouge au noir. Elle a abusé de moi, je le sais, et je suis sûre qu’elle va recommencer. Elle revient plus tard, ouvre la lumière, ça me fait mal. Elle essaye à nouveau de me lever, il y a du progrès mais c’est pas ça.
De ma lucidité, je n’ai plus qu’un vernis suffisant pour éveiller ma colère de la surface des choses.
— Tu vas dormir ici.
— Pipi !
Elle me déshabille avec délicatesse, enlève mes chaussures, mes bas, ma jupe, et descend ma culotte. Je grogne en jetant ma main sur ma culotte pour la bloquer.
— Tu veux faire pipi, non ?
Je vois ma main qui a atterri sur son épaule, et j’éclate de rire. Elle me porte jusqu’aux toilettes, elle est costaude, elle me tient tout le temps, puis m’essuie avec attention. Je sens la pression du papier sur mon intimité, ça y est elle commence à m’entreprendre.
Je force mon ventre, un nouveau jet sort de moi, elle ronchonne, je jubile d’avoir attaqué cette satyre. Elle plaque sa main sur mon pubis et appuie fort. Elle obtient de ma vessie quelques gouttes supplémentaires. Elle vient de me désarmer, j’en suis déconfite. Elle m’essuie à nouveau en passant dans chaque pli, comme si elle étudiait mon anatomie.
Elle me ramène sur le lit, réunit mes bras en haut, retire mon débardeur, sa main glisse entre mes seins, elle en profite. Elle caresse maintenant mon dos et m’attire à elle, je ferme les yeux, serre mes lèvres, elle m’enlace, me caresse encore, dégrafe mon soutien gorge, puis me l’ôte. Je suis nue. Je sens que je passe à la casserole.
Sans prévenir, elle saisit mes chevilles d’une main, soulève mes jambes et mes cuisses. Je pleurniche. Non, pas comme ça, c’est trop humiliant. J’ai les jambes en l’air et je suis toute offerte, mais elle me fait pivoter et me glisse sous le drap, puis le borde.
Elle vient se coucher peu après, son corps chaud est contre le mien. Je reste éveillée pour la surveiller. Elle ne tente rien, j’essaye de la pousser, mais ma main arrive sur elle, et je sens sa toison.
— Mais qu’est-ce que tu fais ? Dors !
Elle attrape ma main et la repose sur moi. Les respirations se font régulières. La lune se lève, tourne, puis le soleil revient.
Une locomotive à vapeur me réveille, ou peut-être un attelage avec six chevaux, elle ronfle la tête tournée vers moi. Mes bras répondent, mes jambes aussi et tout le reste, je suis soulagée.
Je me lève, discrète. Je suis encore un peu toute chose, mais je trouve la douche. Quand j’entre dans la cuisine, de l’eau chauffe. Zohra, sans bouger de sa place attitrée, vide le cendrier par la fenêtre, puis me demande d’aller m’habiller. Son côté pudique ressemble aux extrémités variables de la cigarette qu’elle est déjà en train de se confectionner.
Je bois le café avec plaisir, mais refuse tout contact avec sa fumette. Elle ne se vexe pas, puis dit en riant que j’ai beaucoup parlé la veille, sans m’expliquer, mais je n’ai plus de souvenirs en tous les cas pas ceux-là.
Je lui annonce mon départ. Elle prend mes mains, comme pour une confidence triste, mais me demande simplement de transgresser son châtiment céleste par une avance de quinze euros. N’ayant pas de coupure de ce montant, je décide de me brouiller avec les cieux pour un billet de vingt euros, et son sourire réapparaît.
— Tu reviendras me voir ?
— Rappelle-moi.

***

2. On fait les courses, on se dispute.

La semaine suivante, elle me bipe et propose de me faire un tajine. Elle remplit le chariot du supermarché, puis me rappelle avec tristesse que son châtiment céleste est éternel. Dans sa cuisine, je prends plaisir à me laisser diriger par une personne humble et douce, nos mains ne cessent de se toucher, les bras de caresser les tailles. Elle met au feu une énorme marmite et m’explique qu’elle prévoit sa semaine.
Je dois ensuite absolument l’accompagner quelque part, malgré le feu qui couve dans sa cuisine. La Mini Cooper pénètre dans la cité Martine Aubry, en slalomant entre des véhicules retournés, renversés, brûlés, avec des jeunes torses nus perchés dessus. Quelques taxis sont là en attente, moteurs en marche.
— Mets-toi là.
— Coupe les phares.
— Laisse le moteur.
— Donne-moi dix euros.
Zohra se dirige vers une faune étrange qui papillonne contre le coin sombre d’un immeuble, elle parlemente, disparaît deux minutes, revient en portant quelque chose à sa bouche, et crie vers la faune.
— OK, il est bon !
De retour à sa cuisine, nos mains, nos bras continuent de se toucher. Le tajine de Zohra est un régal, elle fait enfin un thé. Elle a sa nourriture, sa fumette, même son thé, va-t-elle enfin penser à autre chose ?
Je me positionne dans son dos, lui caresse les bras, fais des bisous dans le cou. Plus tard, ma main pénètre son corsage, ses seins sont énormes, je les caresse lentement. Ma bouche se colle à sa joue, je la lèche. Je touche ses tétons, ils sont durs et gonflés. Trop impatiente, je glisse dans le soutien gorge et je la palpe à pleine main. Elle pousse un gémissement langoureux, puis m’éjecte presque violemment, en me demandant sérieusement ce que je fais. Je lui fais remarquer qu’elle m’a touchée la première, la semaine passée quand j’étais sans défense dans le nuage, je lui rappelle tout ce que j’ai ressenti. Elle fait semblant de lever sa main sur moi, je la mets au défi de me frapper si c’est un mensonge. Elle hausse le ton et me dit de partir tout de suite, qu’elle n’est pas gouine, et que si les blacks font ça, chez les arabes ça n’existe pas. Elle devient presque colérique, impossible de parler, je pars.
Je lui envoie un SMS dans la semaine pour la complimenter et lui dire qu’elle peut me biper. Je frémis d’excitation, le courroux divin étant sans fin je sais qu’elle le fera.

***

3. On fait la paix.

Son orgueil a tenu à peine une semaine. « Tu viens ? » me dit-elle au téléphone, comme s’il n’y avait pas eu de dispute. Je la retrouve dans sa cuisine et immédiatement, comme s’il n’y avait pas eu de dispute, je...

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Yoann Bruyères · il y a
Dommage que la fin soit tronquée comme ça
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Samia.mbodong · il y a
Bonjour Yoann.
En fait la fin n'est pas tronquée, Il s'agissait de dire qu'il n'y avait jamais de fin...ou que l'on peut toujours ajouter à l'histoire des épisodes.
Merci pour ton passage et à bientôt.
Et surtout un joyeux Noël à toi et à tous ceux que tu aimes.
Samia.

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